~ Presse Concha Bonita ~

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Le Figaro > 02 décembre 2002

Catherine Cabrol

Dans la grande salle de Chaillot plongée dans la pénombre, on distingue les deux tables de régie. En bas, celle de l'auteur-metteur en scène Alfredo Arias qui suit, avec René de Ceccatty, colibrettiste, et Françoise Tournafond, créatrice du décor et des costumes, les mouvements des interprètes, les changements de décor, le régime général du spectacle. Plus haut, devant les écrans de moniteurs et les claviers, les ingénieurs du son et régisseur lumière poussent leurs curseurs, observant les houles pointues de la musique et des voix. Dans la fosse, Nicola Tescari dirige les musiciens qui suivent la partition moirée de Nicola Piovani tandis que sur le plateau, dans une maison rose avec ses murs matelassés que ne renieraient ni Barbie ni Barbara Cartland, les protagonistes viennent de se retrouver. On n'est pas loin du final. Tout le monde chante, tour à tour et en choeur. «En traversant la mer/En changeant d'hémisphère/Quand on cherche son père/On découvre une mère

Un petit couplet qui résume l'intrigue de Concha Bonita, comédie musicale enjouée dans laquelle on retrouve les thèmes et la manière d'Arias, mélancolie et joie de vivre s'y enlacent comme pampre à la vigne. Dans Folies-Fantômes, l'un de ses livres, une brève nouvelle contenait déjà l'essentiel de l'histoire. Un bel Argentin a quitté son pays pour Paris. Il abandonne en même temps son identité sexuelle et devient Concha. Un beau jour surgit Myriam, son amie d'autrefois. Elle n'est pas seule. Elle est accompagnée de Dolly, leur enfant.

Concha Bonita raconte deux chemins d'initiation, celui d'un homme qui a renoncé à un statut en lequel il ne se reconnaissait pas, celui de sa fille, qui doit l'accepter... Sujet délicat, mais en rien scabreux parce qu'il y a là toute la faculté d'Arias à trouver la grâce au coeur des situations les plus délicates, voire les plus sombres... «En peu de temps j'ai beaucoup appris/En peu de temps j'ai changé d'avis.» Le filage se termine. Les voix sont belles, harmonieuses, la couleur Piovani est tendre. On ne peut s'interdire de distinguer un timbre particulier, ferme et singulier, une femme qui bouge bien et prend la lumière comme une madone en pantalon et veste noire cintrée, une actrice qui chante à merveille. Catherine Ringer, qui, avec Fred Chichin, de Sprats aux Rita Mitsouko, n'a jamais oublié qu'elle était aussi femme de tréteaux.

Quelques jours plus tôt, l'équipe est encore dans le petit studio de répétitions. Un piano, pas de costumes. Le travail. Sous les poutres de béton et les murs de moellons, l'acoustique n'est pas mauvaise, mais elle n'a rien à voir avec l'immense salle Jean-Vilar. Catherine Ringer, cheveux tirés en arrière en queue de cheval, jupe violette sur pantalon court et noir, cache-coeur gris, un peu comme une danseuse qui s'échauffe, est sagement assise sur une chaise, comme ses partenaires. Trois hommes, Mauro Gioia, un Milanais qui ne célèbre que Naples, acteur et chanteur que l'on a entendu aux Abbesses ; Jacques Haurogné, qui fut le meneur de revue de Fou des folies d'Arias, il y a dix ans ; Vincent Heden, virtuose au piano, à l'orgue, à l'accordéon, excellent interprète repéré notamment dans Chantons sous la pluie. Quatre femmes, Isabelle Desrochers, transfuge aristocratique des Arts florissants qui aime les récréations et l'éclectisme, qui chantera en alternance avec Gaëlle Mechaly ; Claire Pérot, ravissante et hyper douée, vingt ans et déjà des années d'expérience (Dolly, c'est elle) ; Alexandra Radano, enfin, la belle Argentine à la palette contrastée, fille de music-hall et de comédies musicales, pour la première fois en France.

«Il y a longtemps qu'Alfredo me parlait de Concha Bonita», dit Catherine Ringer, la rétive, l'ombrageuse qui a toujours eu un lien particulier avec la diaspora argentine. Qui peut oublier ce Silence nocturne aux îles de fées d'Armando Llamas dans lequel Catherine Ringer dansait avec Marcia Moretto ? C'était en 1976, au Café de la Gare. Mais Marcia devait mourir prématurément et Catherine s'engagea du côté du théâtre musical, notamment avec Flashes rouges de Marc'O. Des années plus tard elle retrouve le groupe, la troupe et, si elle tient le rôle-titre, elle est d'abord une artiste disciplinée, attentive aux autres. «On s'amuse, dit-elle dans un de ses désarmants sourires. Je suis heureuse de retrouver le jeu, le théâtre, et d'être si bien entourée. L'intrigue me plaît et la musique est belle, tout en citations, clins d'oeil, avec une homogénéité profonde et harmonieuse. Et puis, les costumes ! les costumes ! Françoise Tournafond a une imagination qui s'accorde parfaitement à l'esprit à la fois léger et grave d'Alfredo Arias, et c'est un plaisir enfantin que de jouer ainsi...»

Dans un des premiers tableaux, celui qu'elle a été, Pablo, vient visiter Concha, comme un fantôme, comme son double. «Je suis celui qui reste toujours une part de toi-même/Je suis celui qui revient de là-bas/Je suis celui qui était un autre que toi/Et le même.» «Quel mélodrame ! Quel mélodrame-a-a-a-me», reconnaît la Bonita qui est trop allée au cinéma, enfant, avec sa maman... «Tout cela tient d'un rêve éveillé, souligne Alfredo Arias. Je convoque des fantômes et Nicola Piovani les appelle lui aussi, musicalement. Tango de la Boca, rumba del maricon, il a cherché les couleurs de l'Argentine tout en composant une oeuvre très personnelle comme il le fait si bien en Italie, pour des films, des pièces, des ballets

Retour dans la grande salle. «Voilà le grand finale/Voilà notre morale...» Saluts. «On se démaquille et je donne des notes», lance Arias, l'oeil tout ébloui encore. Il sort de son rêve. On le partagera.

Armelle Héliot

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Le Monde > 06 décembre 2002

> Catherine Ringer entonne le mambo des travelos <

Le metteur en scène Alfredo Arias présente au Théâtre national de Chaillot "Concha Bonita", sur une partition de Nicolas Piovani, compositeur attitré des films de Federico Fellini et de Nanni Moretti. L'histoire mélodramatique d'un transsexuel argentin incarné par la chanteuse des Rita Mitsouko.

Rien n'est plus émouvant qu'un théâtre national en ébullition. Dans les flancs abrupts de Chaillot, dédale de couloirs souterrains qui jettent des ponts entre les deux ailes de ce palais à demi enterré, un petit peuple d'artisans est à la manœuvre, juxtaposition de métiers d'art et de techniques de pointe. Tous concourent à la réussite de l'une des grandes productions de la saison, Concha Bonita, nouvelle comédie musicale écrite par Alfredo Arias et René de Ceccatty, vieux compères de nombreux succès, dont Mortadella (1992, Molière du meilleur spectacle musical), sur une partition de l'Italien Nicola Piovani, compositeur des musiques de Ginger et Fred, Intervista et La Voce della Luna (Fellini), de La vie est belle (Benigni, Oscar de la meilleure musique en 1999), de Journal intime et de La Chambre du fils (Moretti), grand spécialiste de la scène aussi puisqu'il a composé pour tout ce que l'Italie compte de bons metteurs en scène.

Dans les escaliers de l'aile Passy, sous les toiles de Chapelain-Midy, Vuillard, Bonnard, les décorateurs découpent de larges bandes de fausse fourrure rose qui seront bientôt collées dans le décor, en voie d'achèvement sur le grand plateau de la salle Jean-Vilar. Deux étages au-dessus, l'atelier des costumes est en effervescence. Les huit interprètes du spectacle commencent les essayages des costumes, souvent invraisemblables, imaginés par une grande dame de la coupe, Françoise Tournafond, également signataire des décors de Concha, ancienne du Théâtre du Soleil et familière d'Alfredo Arias depuis L'Eventail.

Son mot d'ordre ? "Le confort ! Après, on peut faire ce que l'on veut." Sa manière ? L'humour, la démesure, comme cette crinoline qui barre l'entrée de l'atelier, et le goût de la belle étoffe. "Je ne travaille pas pour le musée mais pour la scène", précise-t-elle entre deux bouffées de cigarette. Ses pas nous guident sur la scène, justement, pour laquelle elle a construit "la bonbonnière d'une femme richissime". "Je me suis souvenue de la maison de Jane Mansfield à Hollywood, précise-t-elle, mais j'ai cassé tout ça brutalement avec un escalier et une passerelle en fer qui traverse la maison."

Plus loin, dans un couloir, le chanteur Jacques Haurogné - son nouvel album, Capitaine Jako, sort ces jours-ci chez Universal - a apposé sur la porte de sa loge un extrait du livret de Concha Bonita : "La magie, c'est un travail d'élaboration, de construction, de sophistication, de relaxation, de désintoxication, de synchronisation, de fascination. C'est un travail de devenir une vraie femme !" En quelques mots, voici assignés l'objectif du spectacle - la magie - et son argument - Concha Bonita raconte l'histoire de Pablo, bel Argentin venu vivre à Paris où il est devenu femme, riche et star...

La star sera Catherine Ringer, plus habituée aux scènes du circuit pop, pour la première fois invitée dans un théâtre national. Consécration supplémentaire pour elle qui a commencé sa carrière sur les planches de théâtre dès l'âge de 15 ans, en chantant déjà, et quelquefois Bertolt Brecht. Auteur-compositeur au sein de Rita Mitsouko, Catherine Ringer se plaît manifestement à n'être qu'une interprète : "C'est agréable de chanter avec les autres, ça renouvelle", confie-t-elle dans sa loge lors d'une pause dans le rythme effréné des répétitions - de 16 heures à minuit presque chaque jour, sans compter les séances de photos, les interviews et autres obligations de meneuse de revue. Maquillage de scène, vilain peignoir bleu, pieds nus, Mlle Ringer mange des sushis et répond aux questions avec désinvolture, sur un ton qui n'appartient qu'à elle - entre légende du rock et sergent-major.

LE GOÛT DE L'AMBIGUÏTÉ

Choisie très tôt par Alfredo Arias, la chanteuse a participé aux auditions qui ont permis de constituer la troupe et n'a accepté son rôle qu'à une condition : "Trouver quelqu'un de vraiment bien pour écrire la musique." Nicola Piovani, donc. "Son talent pour écrire des musiques de films était une assurance. Ce n'est pas quelqu'un qui se contente de faire un collage de chansons, mais qui sait écrire des thèmes qui s'entrecroisent, travailler les orchestrations et les tempos." Avis autorisé.

Et, manifestement, Nicola Piovani s'est beaucoup amusé à écrire la partition de Concha Bonita : "Elle voyage entre mélodrame, mambo, tango, marche héroïque, duetto d'opéra... Il fallait rechercher pour tout ça une certaine unité. Au cinéma, la musique entre dans les images sur la pointe des pieds ; au théâtre, elle est un des éléments qui contribuent à la construction du spectacle dans une dialectique de la progression : elle génère l'histoire comme elle est générée par elle. J'ai parié sur l'ambition la plus grande : comme si Offenbach avait rencontré la zarzuela dans une ville du troisième millénaire, Paris..."

Dont acte : quatorze musiciens sont en fosse et travaillent sous la direction du chef et pianiste Nicola Tescari, lui-même placé sous les ordres du compositeur, qui n'hésite pas à modifier un tempo, une phrase, et livre presque chaque soir un feuillet rectifié à mesure que le spectacle s'invente.

A la voix pop de Catherine Ringer sera mariée celle de Mauro Gioia, chanteur napolitain pur jus, le falsetto de Jacques Haurogné, rompu à la variété, les accents dramatiques d'une extraordinaire chanteuse argentine, Alejandra Radano, les éclats purement lyriques de deux sopranos françaises, Isabelle Desrochers et Gaëlle Mechaly. Deux jeunes chanteurs français complètent la distribution : Vincent Heden, qui joue Pablo, l'émouvant fantôme argentin de Concha avant sa transformation, et Claire Perot, sa fille Dolly, car, comme l'indique le livret : "Concha est papa !"

On sait depuis longtemps le goût d'Alfredo Arias pour le masque, le transformisme, l'ambiguïté sexuelle... Il n'est certainement jamais allé si loin dans l'invention de personnages déviants, et sa Concha est, à n'en pas douter, le premier transsexuel objet d'un rôle-titre sur une scène de théâtre. "J'ai mis beaucoup de choses personnelles dans le personnage de Concha. Elle porte d'abord le souvenir de mon arrivée à Paris, avec Copi, la découverte du cabaret La Grande Eugène, l'influence de Genet. Elle reflète aussi des choses plus intimes. On peut faire tellement de déplacements à l'intérieur de soi, de la représentation de soi-même. Toute ma vie, j'ai voulu vivre ma sexualité à ma manière, à l'écart des offres plus ou moins avantageuses. Chacun porte des mystères plus insondables que ce qu'il veut bien assumer. Il arrive qu'on commence à vivre avec une sexualité et qu'on finisse avec une autre, et donc que l'on soit père et mère à la fois. Le registre de la comédie musicale est ici au service d'un langage intime, très éloigné de la narration des mythes. Il permet de montrer des personnages marginaux sans qu'on les condamne."

C'est l'une des raisons majeures pour lesquelles Catherine Ringer a voulu incarner ce personnage : "C'est très intéressant d'être en scène dans de beaux costumes et de parler de choses un peu difficiles, comme par exemple du thème très actuel des homos qui veulent avoir des enfants. Je n'arrête pas de me demander si mon personnage ferait une bonne mère..." Il est, à n'en pas douter, un rôle d'exception. Au point que le spectacle pourrait très bientôt être l'objet d'un album, un jalon de plus et pourtant singulier dans la discographie de Catherine Ringer.

Olivier Schmitt

> Alejandra Radano, la voix forte d'une Argentine éprouvée <

D'abord un visage à la Barbra Streisand, mais plus charmant, une bouche sensuelle et un regard clair, de ces yeux qui disent dans un même éclat la joie et la douleur de vivre ; un corps tout aussi expressif et délié ; une voix enfin, au registre étendu, riche, aux harmoniques infinies... Les atouts d'Alejandra Radano sont d'une grande interprète et les représentations de Concha Bonita devraient en apporter la preuve.

C'est la première fois que cette jeune Argentine – voilà douze ans qu'elle a quitté le Conservatoire de Buenos Aires – se produit en France. Dans son genre de prédilection : la comédie musicale, "une discipline qui réunit toutes les disciplines artistiques", dit-elle dans un français aussi joli que celui d'Alfredo Arias, c'est-à-dire une langue neuve et chantante qui ne choisit pas entre les deux rives de l'Atlantique. C'est à l'issue des représentations de Chicago, comédie musicale à succès de John Kander, Fred Ebb et Bob Fosse, présentée en 2000 dans la capitale argentine, qu'Alfredo Arias a tenu à la rencontrer. Premier contact chaleureux. Arias est formel : "Alejandra sort totalement du lot !"

De nationalité italienne et argentine, la jeune chanteuse est plus qu'heureuse de travailler à Paris, qu'elle a découvert à la faveur des auditions de Concha Bonita. Fille d'une mère pianiste et d'un père sociologue, elle raconte avec une réelle émotion cette anecdote qui ne s'invente pas : "Quand j'étais encore très petite, je me suis réveillée en pleine nuit en pleurs. Ma mère m'a prise dans ses bras et, pour me calmer, m'a chanté La Marseillaise..."

Depuis, Alejandra Radano a étudié le piano, le chant, la peinture, la danse et le théâtre. "Au bout du compte, je ne savais pas ce que j'allais faire de ma vie. J'ai fini par comprendre que je devais faire du théâtre musical pour pouvoir exprimer ce que j'avais appris." Et le moins que l'on puisse dire est qu'Alejandra Radano s'exprime pleinement. En Argentine, elle a chanté les grands hits du répertoire populaire américain – Cats, La Belle et la bête –, le répertoire européen de l'entre-deux-guerres, les chansons du music-hall français, donné des récitals de tango, joué dans des pièces de théâtre et dans des téléfilms.

LE THÉÂTRE, POUR RÉSISTER À LA CRISE

Puis est venue la grande dépression qui a mis son pays à genoux. La chanteuse compare la situation actuelle en Argentine à celle des années 1920-1930 en Allemagne. "Mais heureusement, ajoute-t-elle, il n'y a chez nous ni guerre civile ni massacre. Mais la plupart des Argentins n'ont plus de travail et beaucoup ont faim. Ils ont faim de théâtre aussi, les salles sont pleines, personne ne veut renoncer à sortir ; c'est comme un acte de résistance. Mais beaucoup de théâtres ont dû supprimer des spectacles faute d'argent, y compris le plus célèbre d'entre eux, le Théâtre Colon. Du coup, on voit se multiplier des spectacles autoproduits dans des lieux alternatifs. C'est pour les artistes une lutte constante, à l'opposé d'ici, où tout fonctionne bien."

Ici, où Alejandra Radano aimerait beaucoup rester et s'épanouir. En attendant, elle jouit pleinement de son compagnonnage avec Catherine Ringer – "une grande artiste, très disponible, innocente et joueuse, une femme libre" – et Alfredo Arias. "C'est un homme qui a des idées très claires. Il sait ce qu'il veut et ce qu'il veut que nous fassions. Il nous l'indique par des mots justes, des indications quelquefois enfantines, innocentes même, mais c'est aussi un as de la transgression..." Alejandra sera donc Myriam, ex-femme de Concha, avec la foi et l'engagement d'une artiste comme Paris les aime.

Olivier Schmitt

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Les Echos > le 6 décembre 2002

Alfredo Arias, le rire fragile

Alfredo Arias crée à Chaillot son nouveau spectacle, « Concha Bonita », autour d'un personnage de transsexuel, joué par Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko. « Les Echos week-end » ont rencontré l'étonnant Argentin qui se lance cette fois-ci pour de bon dans la comédie musicale.

En 1970 débarque à Paris un jeune homme qui s'est fait connaître à Buenos Aires, mais qui fuit l'air peu respirable d'une Argentine gouvernée par les militaires. Il s'appelle Alfredo Arias et dirige une troupe de théâtre au sigle mystérieux, TSE (initiales dont il a promis de ne jamais révéler la signification). Ses amis sont ses acteurs, Marilù Marini, Marucha et Facundo Bo et l'écrivain-dessinateur Copi, qui va imposer ses dessins de « La Femme assise ». Le jeune exilé ne tarde pas à conquérir Paris avec des spectacles comme « Histoire du théâtre » et « Peines de coeur d'une chatte anglaise ». Son théâtre est passé par le filtre du music-hall. Il transpose le style des revues avec humour. Il aime les plumes et les paillettes, à condition qu'elles dessinent des arabesques porteuses d'un deuxième degré très moqueur. Il aime la féerie, mais pour qu'elle s'interrompe et libère du rire et des larmes. Il aime les grandes scènes sentimentales, mais pour qu'elles explosent comme des clichés surannés.

Arias, c'est une forme d'humour typiquement argentin. Dans sa tête, il n'a d'ailleurs jamais quitté l'Argentine. Il a toujours un accent prononcé. Ses pièces et son livre « Folies fantôme » évoquent son enfance et son pays d'origine. Le héros ou l'héroïne (c'est un transsexuel) de la pièce qu'il vient d'écrire et de mettre en scène, Concha Bonita, est d'origine argentine. Il a tout pris dans ses bagages et n'a rien oublié. « C'est l'humour du presque rien », dit-il de cet esprit qui n'a rien de commun avec l'esprit français ou l'ironie britannique. Un regard, un éclairage rendent soudain bouffonnes les choses les plus banales. Et à ce génie du « presque rien » s'ajoute un rire gay, qui n'a pas attendu la libéralisation des moeurs pour libérer son insolence et son goût des travestissements. Une fois lancé dans la cage aux lions parisienne, Arias n'a cessé de faire des spectacles. Il est auteur, il est surtout metteur en scène, au théâtre et à l'opéra. Il est cinéaste (il a tourné « Fuegos » en 1985). Il est aussi acteur - on l'a vu, il y a trois ans, interpréter de façon étonnante le rôle de Madame dans « Les Bonnes » de Genet. Tantôt il donne aux classiques, « Le Jeu de l'amour et du hasard », de Marivaux, ou « Les Indes galantes », de Rameau, un éclat baroque et narquois. Tantôt il se raconte lui-même ou plutôt concrétise ses rêves d'enfant de la banlieue de Buenos Aires dans ses pièces-revues, « Mortadela » ou « Faust argentin ». L'an dernier, il dirigeait Isabelle Adjani dans « La Dame aux camélias », son spectacle le moins personnel.

Aujourd'hui, il aborde une nouvelle étape, qui le fait aller encore plus loin dans le théâtre musical. Tout est chanté dans « Concha Bonita », qu'il a écrit avec de Ceccaty et qu'il met en scène en dirigeant, dans le rôle principal, Catherine Ringer. C'est donc l'histoire d'un transsexuel argentin, Concha, ancien footballeur très masculin. Etabli à Paris, il reçoit des visiteuses qui lui rappellent le passé : sa femme d'antan et la fille dont il est le père. Ces retrouvailles obligent chacun à se poser des questions sur sa nature profonde. « La transsexualité m'intéresse comme une violence recouverte de paillettes, puisqu'il y a castration, et comme une image de l'ambiguïté sexuelle, dit Arias. C'est aussi un miroir qui nous met en contact avec l'enfance, un lieu de réconciliation, de dynamique de l'esprit pour retrouver les autres et s'éclairer soi-même. »

L'élaboration et le montage de la pièce ont été, pour Arias, l'occasion de rencontrer de nouveaux artistes et de travailler avec eux. Il voulait que « la musique prenne totalement l'histoire en charge » et rêvait que la partition soit faite par Nicola Piovani, qui a composé les musiques des films de Fellini (« Ginger et Fred »), des frères Taviani, de Benigni... Le contact a été pris à Rome par un Arias inquiet et même angoissé. Piovani lut les textes et donna son accord. Ensuite, la collaboration fut très étroite. « Piovani n'est pas quelqu'un qu'on dirige, auquel on dit : «Souviens-toi de telle musique !», précise Arias. Il refuse viscéralement le pastiche. Il s'inspire de sa propre mémoire. Le texte que nous avions écrit est arrivé métamorphosé par sa musique. Il a une émotion retenue qui est celle que je veux provoquer : un équilibre entre le caricatural et le sentiment qui, tout à coup, bouleverse ». Et il y a Catherine Ringer. « C'est la rencontre de ma vie, celle qui suit ma rencontre avec Marilù Marini », dit Arias de la chanteuse des Rita Mitsouko. Il parle avec affection des autres partenaires et, notamment, de Jacques Haurogné, qui a déjà chanté sous sa direction. Mais, pour Catherine Ringer, interprète de Concha, il manie l'hyperbole : « C'est une oeuvre d'art. J'ai rarement vu un artiste de cette disponibilité, dans un dépassement constant et dans une euphorie continue. En deux secondes, elle fait bouger les choses et les porte à leur maximum. »

Il a, devant lui, des projets qui sont tous musicaux. « La musique m'est essentielle, confie-t-il. Elle donne la dimension émotionnelle et sensuelle de ce que je veux raconter. » Mais que veut-il raconter, depuis plus de trente ans ? « Je cherche une représentation poétique de la fragilité dans laquelle nous vivons. J'ai vécu comme un peintre dans un atelier. J'ai montré, l'un après l'autre, un tableau, une sculpture qui étaient en accord avec les autres. Je ne sais pas s'il faut voir ces spectacles séparément ou plutôt comme une grande phrase qui est la vie de l'artiste. J'ai aussi voulu travailler dans différentes directions qui ne se contredisent pas. Cette élaboration interne a un sens, mais qui peut ne pas paraître évident. J'ai parlé de la fragilité du théâtre et, par conséquent, de nous-mêmes, nous qui sommes des silhouettes de papier de soie, suspendus entre la vie et la mort. »

Tous ses spectacles sont des fêtes. Mais lui-même n'est pas, à la ville, un homme constamment joyeux. « Je suis sans cesse paniqué, avoue-t-il. J'ai beaucoup de difficulté à m'inscrire dans la réalité quotidienne. Je fais la fête pour les autres et j'essaie de rencontrer les autres en provoquant des fêtes. » Sans doute n'y a-t-il pour Arias de fête qu'au théâtre.

Gilles Costraz

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L'Humanité > le 9 décembre 2002

Catherine Ringer est d'une élégance folle · l'image de l'affiche, inspirée d'Arcimboldo, d'un visage composé de pétales de roses, Concha Bonita, comédie musicale imaginée et mise en scène par Alfredo Arias, qui en signe le livret avec René de Ceccaty, constitue de toute évidence une perle baroque (1). On y retrouve, du côté de Luxe (1973), les hantises fastueuses du groupe TSE. Arias, s'attachant alors à " faire du théâtre en souvenir du théâtre ", ne déclarait-il pas qu'" un maquillage exact vaut dix pages de Shakespeare " ? Concha Bonita, c'est d'un goût exquis appliqué à l'improbable histoire d'un joueur de football né à Buenos Aires, Pablo (Vincent Heden), à Paris devenu Concha (Catherine Ringer), belle veuve richissime soudain confrontée à l'ancienne maîtresse (Alejandra Radano) de l'homme qu'elle fut, escortée d'une fillette (Claire Perot) qui, cherchant son père, trouve à la place une fascinante grande soeur transsexuelle qu'elle adoptera de grand cour. Ce sujet, en même temps moderne (voyez les aptitudes transformistes de la science) et mythologique (songez aux Métamorphoses, d'Ovide) est traité à la fois sur le mode de la féerie hollywoodienne, sous l'apparence d'Evaavabette (les chanteuses lyriques Isabelle Desrochers et Gaëlle Mechaly interprètent en alternance ce rôle d'un surmoi glorieux de midinette argentine) et sur celui de la sphère domestique tombée d'un rêve kitsch, issue du soap-opera ou du patrimoine de Barbara Cartland, dans une maison copurchic à deux niveaux vus en coupe, aux murs tendus de rose, avec téléphone blanc, amant-secrétaire (Mauro Gioia) et coiffeur rouquin empressé (Jacques Haurogné).

Un miracle de sophistication

Cela tient de l'opérette, par le soin apporté aux paroles du livret, avec sa poésie à deux sous brillamment astiqués et sa franchise un peu canaille, tout comme du mélodrame avec son pathétique finement raillé ainsi que de la comédie de moeurs légères, joliment transcendée par l'incongruité de la situation. C'est surtout d'une élégance folle ; un miracle de sophistication et de savoir-faire, décliné sur tous les tons par des artistes en pleine possession de leur talent d'acteurs-chanteurs. Catherine Ringer, diva des Rita Mitsouko, apparaît ici sous l'espèce d'une séduisante meneuse de revue qui porte à ravir la toilette. Et quelle ! Admirez cette robe à la Marie-Antoinette, ces rouges escarpins, ces chapeaux à étages, dessinés par Françoise Tournafond, à qui l'on doit aussi le décor, tel l'écrin d'une gemme de la plus belle eau. Toujours juste, la Ringer, très chatte, un rien princesse voyoute, passe du grave à l'aigu en se jouant, distancie le moindre geste, lance au comble de l'artifice l'indispensable clin d'oil d'ironie, l'épatant signe d'intelligence sans quoi la magie du spectacle resterait lettre morte. Autour d'elle, tous sont parfaits, jettent par-dessus les moulins, par l'aisance déployée, le fastidieux labeur des répétitions, donnent vie à des personnages qui sont autant de clichés sépia qu'ils subliment, non seulement sans honte mais avec jubilation, escortés qu'ils sont par un orchestre galvanisé sous l'effet de la baguette fougueuse de Nicola Tescari (également au piano), dirigeant dans la fosse la partition de Nicola Piovani, as de la musique de films (de Fellini, de Begnini, de Moretti, des Taviani), lequel peint le tango, le boléro et le mambo aux couleurs d'une vigoureuse nostalgie de bon aloi. Ne pas s'y tromper : ce divertissement chatoyant, exécuté de main de maître, tout ensemble raffiné et populaire, procède en sous-main, pour qui sait voir, d'une âpre réflexion, proche du désespoir, sur les mystères de l'apparence et le vertige de toute identité. Il n'est pas impossible que le fantôme de Jorge-Luis Borges, l'Homère de Buenos Aires, exégète émérite du tango, rôde encore dans les cintres, un fin sourire sur ses lèvres blêmes.

Jean-Pierre Léonardini