ACTUEL Juin 1984

Union Libre

Juin 1984. Ça y est enfin. Un vrai disque de rock français, un peu électro-funk, un vrai petit bijou qui mérite de se vendre comme jamais, un groupe à défendre mordicus, une rage contenue, une épaisseur digne des plus grands, une pêche méchante, des paroles tendues et de la beauté sans détours : Rita Mitsouko arrive enfin à maturation avec la vigueur verte qui fait les bons armagnacs. Leur épaisseur, ils l'ont gagnée en fonçant tête baissée, en suivant leur instinct depuis qu'ils ont fugué à seize ans.

Ecoutez juste un peu ce qu'ils ont traversé : ça explique leur force. Fils d'un mao plutôt situ qui s'était fait virer du PC, Fred s'est éclaté avec les hippies mais les a quittés lorsqu'ils sont devenus babas. Il a accompagné des marionnettes à cinq sacs le cacheton, puis distribué des prospectus, lavé les carreaux, gratté sa guitare et bossé comme machiniste à l'Opéra, participé à des groupes de musique électro-acoustique et plongé dans le punk et joué avec Nicolas Frize, l'homme des concerts de baisers et de voitures de pompiers, et lancé des groupes de rock, et participé à la naissance de Taxi Girl pour perdre les pédales et se retrouver en taule, y faire le point et se mettre à aimer le boulot, enfin a rencontré Catherine et fondé Rita Mitsouko, est tombé amoureux et a gagné son coeur, s'est enfermé avec elle, a cherché sur son synthé le bon son pendant qu'elle se faisait la voix... je n'ai rien oublié ? Suivant.

Catherine, fille de peintre, a voulu tout essayer. Accrochez-vous ! Elle a débuté dans l'avant-garde à dix-sept ans après avoir été vaguement anar à treize ans au lycée Balzac. Elle a joué de l'expérimental avec Lonsdale, elle a interprété du Xenakis, des pièces de Marc'O, des films porno pour aller jusqu'au bout de la performance, puis rencontré Fred. Là, j'en oublie. Mais bon...

Ils n'ont jamais reculé : ils ont joué pour soixante sacs, ont choqué en arrivant sur scène habillés de sacs Felix Potin, ou en se foutant à poil, changé de show, tous les trois jours et les voilà.

Des fous ? Non. juste des chercheurs de notre Oz secret.

Pour mettre un comble à ma joie, leur disque est aussi la plus jolie histoire d'amour du rock français. Depuis trois ans, Fred et Catherine ne se quittent pas. Peut-être parce qu'il y a trop de coïncidences entre eux. Le soir où ils se sont rencontrés, ils ont parlé si longtemps qu'ils ont fini chez Fred. Là, Catherine découvre son portrait épinglé sur le mur. Lui, il rêvait d'elle depuis que son père lui avait donné cette affiche : Flash Rouge, un remake punk et raté des Idols, la fameuse pièce anti yéyé de Marc'O qui a lancé Clémenti, Bulle Ogier et Kalfon. Mais bien avant, ils avaient tous les deux atterri à la fac de Vincennes, faute de bac...

Très vite, Fred et Catherine vont s'enfermer. Pour apprendre et puis s'apprendre. Pour devenir Rita et Mitsouko, chacun d'eux bout d'une entité. Apprentissage du groupe en couple plutôt violent : Catherine ne savait ni composer ni improviser. < je ne savais pas quelle voix prendre parce qu'avant je n'étais qu'interprète, donc je travaillais par style. Alors Fred me disait : prends ta voix normale, mais moi je ne savais pas quelle était ma voix normale, et parfois j'en vomissais tellement je cherchais, au fin fond je ne comprenais rien, je croyais que je n'avais pas de voix! > Pygmalion, lui, avait enfin un but dans sa vie, quelqu'un qui s'investir et qui avait besoin de lui, alors tout se mit à avoir un sens, une logique, une finalité. Et que voulez-vous demander de plus à la vie ?

Et Rita Mitsouko de pouvoir apparaître. Surprise : quand maintenant on discute avec eux, on repère des tics de langage étonnants, avec des constructions de phrases merveilleuses : Rita attaque une idée, Mitsouko la termine à sa place, puis en entraîne une autre que Rita finit à son tour. Comme ça tout le temps. Sans bavures. Parfois l'un répond à la place de l'autre s'il sait que la question touche à un point sensible de sa moitié et qu'il trouve insupportable de la laisser toute nue, ne serait-ce que deux secondes. Rita-Catherine et Mitsouko-Fred sont un couple qui est aussi un groupe, ou un groupe devenu un couple. Qui chante et compose, claviette et guitarise, et chante et batterise et électronise, performise ou théâtralise, ingénieurdusonise et tout et tout... Tout seul. Dans la cuisine. < Ben on n'a pas un raide, alors où veux-tu qu'on le fasse ? > S'ils étaient riches, ça se saurait.

Mais je vous vois vous interroger de qui parle-t-on, là, au fait ? Allons allons, souvenez-vous... C'était voici presque deux ans, Rita Mitsouko, sortit un petit prodige de maxi 45 tours qui fit rêver même les allergiques : < Minuit dansant >... Mais cette petite bombe qui eut son heure de gloire sur les radios libres naissantes prit pourtant une tasse, grâce aux affres d'une maison de disques qui, comme d'habitude, n'en avait rien à cirer de distribuer une autoproduction qu'elle n'avait pas financée. < Ma tante l'a commandé douze fois à son disquaire pendant trois mois : elle ne l'a jamais reçu ! > Vous êtes fixés maintenant ? Pas tout à fait ? Alors parlons de la scène. Leur premier concert au Gibus fut d'une violence inouïe : tandis que sur une bande magnétique défilaient tous les over-dubs, Fred se prit d'hystérie sur la guitare. Catherine, elle, sur une chanson traitant de la frigidité, commença à se tripoter les seins, puis toutes les zones érogènes pour enfin arriver au vagin d'où elle extirpa un tampax qu'elle se mit dans la bouche en faisant dégouliner le sang sur scène, puis avec le fil du tampon elle se mit à le faire tournoyer au dessus de sa tête pour finalement le balancer sur un type particulièrement écoeuré. Après le concert, toutes les filles vinrent la féliciter pour cette performance qu'elles qualifiaient de < Prise de position féministe efficace >. Catherine en rigole encore : si elle était prise par quelque chose, c'est uniquement par le personnage qu'elle incarnait, ne faisant ni plus ni moins que jouer une scène, en improvisant ce qui ne devait être pour elle pas plus sidérant que les pièces mises en scène par Lonsdale... Enfin...

La logique de Rita Mitsouko leur interdit de se répéter. < Ne pas cacher ses émotions, faire ce qu'on sent vraiment, une excentricité drôle et agréable. > Alors ils changent de fringues à chaque concert, s'inventent à chaque fois, pour s'exprimer à tout prix. Un soir Catherine arrive sur scène avec cinq couches de vêtements de mémères achetés à cinq francs et se déloque lentement. Une autre fois, Fred s'est emmaillotté dans une espèce d'imper de plastique transparent, un autre jour encore ils invitent leur grand ami Jean Néplin, le plus fulgurant des chanteurs de la vague rock parisienne, le seul capable d'improviser en français avec la folie d'un Iggy Pop, mais tellement malheureux d'être aussi fou dans un pays si étriqué...

Au fil du temps pourtant, Rita Mitsouko échange son exubérance pour de l'assurance et son outrance pour de la profondeur. Ne gardant qu'une infinie impudeur : Catherine sur scène utilise toujours son corps comme une arme primordiale d'expression. Mais l'hystérie est maintenant remplacée par une simple larme, autrement plus bouleversante, désarmante. Efficace. Ce qui ne veut pas dire renier ses premières amours du théâtre. Au contraire, c'est toujours le même travail d'acteur : savoir pleurer pour elle n'est qu'une mise en condition Mais le contact avec le rock l'a amenée à faire des personnages qu'elle met en scène dans ses chansons, des sortes de restitutions d'elle-même. Alors il n'a plus fallu qu'une petite année supplémentaire de cocon et de recherche pour que sortent les petites merveilles du disque. Alors soudain l'expérience devient maîtrise, la recherche résultat, l'irrespect et l'instinct, affirmation et maîtrise du sujet.

Rythm'n blues, Stooges, Bowie et Eno : Fred a connecté tous les sons forts de sa jeunesse, les a malaxés dans sa cuisine pour obtenir un mélange étonnant de racines et de modernité, d'essentiel et de futile, de rageur et de guilleret. Des guitares cristallines avec des claviers volubiles, un sens de la mélodie accroche-coeur sans que le tout fasse putassier : juste une alchimie évidente parce que jamais réfléchie, la synthèse du tritureur solitaire devant son quatre pistes... Là-dessus, Catherine apporte des textes impressionnistes, les petites touches du quotidien, comme autant de photos d'un album que l'on feuillette nonchalamment, gaulant une émotion non contrôlée au coin d'une page, avec une voix pour dire tout ça qui écrase les écoutilles, une voix un peu bluesy un peu diva, d'une liberté sans limites : caressante et décortiquante en même temps, la fascination qui donne le frisson si spartiate mais aussi si déglingue.

Cette implication a bouleversé leur vie. < Nous sommes devenus casaniers > revendiquent-ils. Ni fièrement, ni honteusement : juste la constatation d'un état nouveau. Ces gigantesques fêtards exubérants passaient pourtant leur nuits entre le Gibus et le Rose Bonbon il y a encore deux ans. Ils proposaient même à tout le monde de venir travailler chez eux, mettant à la disposition de chacun leur mini studio dans lequel ils ont enregistré quatre des neuf titres du nouvel album. Mais les fêtards se firent de plus en plus rares et personne ne répondit à leurs sollicitations. Alors comme les autres, faute de munitions, il concentrèrent leur énergie sur eux-mêmes. Plus de boîte, de théâtre, de ciné, de concerts. < La préparation de l'album nous a pris un an >, s'excusent-ils presque. Bien sûr.

N'empêche : le désir de parfaire cet < état nouveau >, que l'on qualifiera d'Equilibre, s'est lui aussi fait sentir. Il est passé par un bébé. < Ce qui n'a rien de remarquable >, ajoutent-ils aussitôt. Cela dit, au vu du parcours, si semblable d'ailleurs à celui de toute la génération qui fit exploser Paris de 77 à 81, un même constat s'impose : un changement d'époque ne se traduit pas forcément par une explosion. Il peut aussi s'agir d'un implosion. Alors quoi ? Trop de galères, de flips ou d'attentes ? Ou bien le goût de la respectabilité ? Comme l'an dernier lorsque Catherine chanta et hurla a capella dans la grande salle de l'UNESCO lors d'un festival de poètes, qui n'en revenaient pas... Vue du dehors, Catherine pouvait devenir une égérie du gratin cultureux. Elle ose l'extrémisme au point d'habiter des scènes grandes comme des parkings, toute seule, uniquement par sa présence, en faisant exploser son corps et hurler les morts, en étripant les conventions jusqu'à déshabiller I'auditeur qui se retrouve crétin devant l'assaut de l'impudeur totale. Dans les salons littéraires, on disait déjà d'elle qu'elle avait < le souffle d'Artaud >. Mais il est vrai qu'elle ne lit guère...

Amusante transcription : pour aller au bout d'elle même, Catherine s'était engouffrée dans le porno. < D'abord parce que c'était formidable de jouer quelque chose que personne n'a jamais bien joué, et ensuite parce que c'est une performance très dure et que j'aime bien les trucs très violents. > Avant-garde et porno : interpréter l'ultime. Catherine a poussé l'instinct et le besoin de l'interprète jusqu'au bord du précipice. Et Fred ? On adore quand il se met à raconter comment ses sept mois de taule pour défonce lui ont permis de faire le clair, de rebondir au point de savoir aimer Catherine dès qu'il l'a rencontrée à sa sortie.

< J'ai lu, beaucoup lu. Tout Henry de Monfreid, et des tonnes de science-fiction, comme d'habitude. J'ai réfléchi, j'ai décidé de construire. >

Honnête, leur changement à l'air à ce point profond qu'après cinq heures d'interview radieux sur leur parcours, Rita Mitsouko nous ont appelés, affolés plus d'une dizaine de fois pour nous supplier de ne rien passer. Comme si personne n'était capable de comprendre que l'on puisse changer.

Comme si au regard de leur < nouvelle vie > ce passé-là était devenu honteux, inavouable... Comme s'il menaçait un succès qu'on souhaite inévitable, comme si la puissance de leur vie pouvait nuire à leur image et les empêcher < de passer à la télé >. Pauvre France de 1984, amnésique déjà... Trop de souffrance pour s'exprimer, trop de types qui attendent leur heure comme leur copain à la voix géante, Jean Néplin, trop de groupes miséreux... Ah, pourvu que cette quête morale tournée vers cette sorte de < pureté > dont nous parlions le mois dernier à propos des groupes anglais ne débouche pas sur trop d'amnésie, cette suceuse de cerveau... qu'ils ne deviennent pas chiants, oh surtout pas... Par un curieux hasard, la dernière chanson du disque s'appelle < Amnésie > : < Personne ne sait mon imparfait, j'ai tout oublié tout oublié.. >.

Allons, allons : ce disque si puissant dont Paris peut être fier, parce qu'il transpire la capitale à chaque coin de sillon, sort pourtant de ce tout petit appartement bordélique.

Et des avenues du passé.

 

Christophe Bique et Jean-François Nazo.