ACTUEL Octobre 1993 n°34
 

TOUT LE MONDE POSE LA MEME QUESTION : QU'ONT FAIT LES RITA MITSOUKO DEPUIS TROIS OU QUATRE ANS ? LEUR NOUVEAU DISQUE ''SYSTÈME D" SORT A LA FIN DU MOIS. NOUS LES AVONS FAIT CHANTER, EN HORS D'OEUVRE. ILS ONT OUVERT LEURS TIROIRS ET PARLE FRANC. VOICI LA CHANSON DE GESTE D'UNE GENERATION QUI REFUSE D'ETRE CALIBREE.

Qu'ont donc fait les Rita Mitsouko depuis trois ou quatre ans ? Des enfants ? Une crise musicale ? Une retraite face au succès ? Des recherches sur les nouvelles musiques ? Rien du tout ? Un problème avec la maison de disques ? Des nuits blanches à tâtonner ? Des expériences? Un repli sur soi ? Tout à la fois ?

De la vague punk new wave les Rita sont les seuls à avoir explosé.
Peut-être parce qu'ils ont formé un sacré duo. Le cri et le mix. Le popu et l'Avant-garde. La gouaille et la provoc.
L'engagement et le recul. la réflexion et le premier degré. Fred prise de tête et Catherine casse-pieds. Ou l'inverse. Fred généreux et Catherine diva. Trouvez-moi un autre son du rock français qui ait duré dix ans sans devenir ringard. Après bien des aventures et des voyages, bien des hésitations et des allers et retours vers les musiques du moment ce nouveau disque est du pur Rita Mitsouko, version 1993 plus français, plus varié, réglant ses comptes avec l'anglo-saxon, voguant de la funk à la variette en passant par le rock. Un plaisir qui se précisera de clip en clip avec l'image. Comme toujours avec eux. Avec le temps aussi. Face à un monde flou, les Rita se retrouvent toujours inconsciemment pertinents et consciemment hors tendance. En les écoutant on se dit que la liberté et le délire sont deux espèces en voie de disparition. 0n a l'impression de vivre dans une société chaque jour plus calibrée, dans un Occident qui empaquette, package, la moindre de ses tomates et qui affiche la durée de vie de ses fromages. Les Rita refusent l'emballage, quitte à passer pour fous. C'est en cela qu'on a besoin d'eux.

Sur M6, depuis quelques années, on voit souvent, la nuit, un clip magnifique tourné en Inde par les Rita Mitsouko. C'est "Le petit train", une chanson devenue familière à la longue. Une sorte de chef-d'œuvre à retardement. Le contraire d'un tube. Il a fallu le clip pour qu'on comprenne : on s'est retrouvé une Piaf qui fait voler les arpèges au-delà des cultures, on se sent en paix avec nous-mêmes face aux fractures du monde.

Pareil sur le nouveau disque. Cinq chansons se disputent la vedette. Et cinq styles.

Laissons aux Rita la dose d'imprévisible qui fait leur charme. Comme d'habitude avec eux l'album se dérobe à la première écoute. Allez savoir, cette fois, quelle chanson va marquer. On les attendait sur tous les styles. Techno-moderne - les Rita ont passé des nuits avec les dee-jays house d'Immense. Fred dit : " Je n'arrivais pas. Ils renvoyaient tout en boucle et ça durait des heures." Funk ? Ils n'ont jamais renié James Brown. Pendant trois ans ils ont réglé leurs comptes avec toutes les musiques. Des nuits avec Khaled ou Rachid, avec la House, le ragga de Super John ou de Daddy Yod. Ou Arthur H. Ou Brigitte Fontaine, ou Elno le chanteur des Négresses Vertes qui arrivait la tête tournée à force de regarder le ciel. Il en est mort. M.C. Solaar n'est pas venu, dommage. On l'aime bien. ces nuits-là, on faisait avec eux. On faisait des jingles et des mix pour Radio Nova.

Fred triturait sa console. Catherine enceinte se levait pour chanter quand ça la prenait. Qu'en ont-ils gardé ? "La musique libre du Paris part encore dans tous les sens, dit Fred Chichin. Le Paris créatif et vrai de I993 doit se serrer les coudes. Mais il est trop tôt pour maîtriser. Faut encore digérer. Donc, nous sommes revenus sur ce qu'on sentait le mieux. Et notamment la chanson française."

Il faut aussi savoir que les Rita s'étaient mis en grève chez Virgin il y a deux ans. Affaire de contrat. Quand on débute, on a droit à 6% de royalties. On vous fait signer pour dix ans ou six albums. Un bail. Pour que la boîte s'y retrouve. Mais quand ça marche fort, il est normal que l'on s'énerve. Qu'on veuille rediscuter. Qu'on refuse de livrer.

"S'ils avaient insisté, dit Fred on leur aurait livré un album aussi absurde que le Metal Machine Music de Lou Reed. Du bruit radical. On manquait d'interlocuteurs et de relais... On a rongé son frein. Jusqu'à ce qu'enfin une nouvelle équipe arrive à Virgin."

Pendant ces nuits entières dans leur studio, c'était souvent superbe. Mais Paris est truffé de méfiance. Comme le dit Fred Chichin : "Le succès m'avait permis de me payer un studio. J'ai ouvert la porte à tout le monde. Sans parler de thune. J'ai tout proposé aux jeunes artistes, de faire des K7 de raï ou de ragga. Personne ne venait. J'aurais crié sur mon toit "Venez chez moi", cela n'aurait rien changé. A New York, ils auraient fait la queue. Triste Paris. Ici tu te retrouves coincé dans une logique binaire. Tu te dis : ce sont les autres qui sont des cons ? Ou bien c'est moi qui suis nul ? Je te le jure, Paris peut être vraiment pénible."

Pour avoir vécu ces nuits, je peux en parler. Il y avait souvent un mélange de peur de la star, peur de se faire bouffer, peur de se faire prendre la tête, peur de ne pas être à la hauteur, et de méfiance franco-classique face à un geste gratuit. Dommage.
 
14 septembre 1993. Catherine s'assied face au micro de Radio Nova. Laissons chanter l'auteur. Fred l'a bien dit : "Je ne suis pas responsable des paroles. Je ne suis pas militant. Je fais de la musique. On en comprend ce qu'on veut. C'est Catherine qui fait les paroles."

Facilement ou pas. Au hasard ou pas. Voici ce qu'elle en dit. On n'interviewe pas classiquement Catherine Ringer. Elle a son caractère. Répondre à côté, se mettre à chanter, se moquer ou s'en aller, c'est pour ça qu'on l'aime même si on ne s'y habitue pas. Elle cultive une provocation qui manque à notre époque calibrée et moralisante. Elle a un pull-over vert fluo. Elle sourit. Merci. Avant-hier encore, au téléphone, elle m'a raccroché au nez. Nous allons parler des chansons du dernier album. De la haine et de l'amour. de ce qui se passe au bout des escaliers dans la première chanson de l'album. Point de réponse directe. Elle part en improvisant une chanson :

"Une peau tendre m'a parlé très simplement

Une peau tendre qu'il faut entendre très simplement."

Avec Catherine on laisse venir ou on claque.

"Vivre d'une certaine manière amène une certaine façon d'écrire. On vit pour chercher son lieu poétique et c'est la quête normale de la poésie. Sur cet album je suis à la recherche du positif. Je fais partie du comité pour Mettre de I'Entrain dans la Vie Quotidienne. C'est une attitude assez féminine. je revendique les rimes parfois enfantines de l'album.

- Toutes les paroles sont de toi ?

- sauf quelques couplets de Gainsbourg. Le reste, ce sont des secrets d'atelier. 0n ne va pas tout dévoiler, non?

- Pas tout mais tout ce qu'il faut. L'album a du sens. La chanson "Y'a d'la Haine". On pourrait y voir un message, non ?

- J'émets parfois une opinion.
Qui vient d'une émotion.
je suis contente de trouver
Une phrase belle et bien tournée.
Après, je me demande,
Notamment quand je la quémande
L'avis des petites filles.
Est-ce une bonne opinion ?
Ou juste une impression ?

- Tu te sens moins provocatrice qu'avant ?

- Non. Non. Avec l'âge qui vient je concentre mon action."

Depuis trois ans, c'est le rap qui les a le plus frappés. La violence sonore et l'improvisation des textes. Le free jive du ghetto. La parole geyser et la basse volcanique. Catherine continue à rapper :

"Je suis capable de faire free style.
D'être killer mon pote.
Et je sais de quoi je parle.
J'ai tué moi-même
Trois bébés dans mon ventre
je sais ce que c'est que d'écraser du sang.
Et j'ai même tué des bébés chats.
La non violence je n'y crois pas.

- Hein ?

- La violence, moi, j'y crois.

- Arrête, Catherine, tu dérapes.

- je ne sais pas comment m'arrêter. C'est trop la fête de chanter au micro."

Elle continue. Drôle d'interview.

"C'est la beauté de Paris d'inventer une petite mélodie
Quand il pleut et que les gouttes tièdes de septembre te mouillent le visage".

Comment revenir au disque qui sort? Parlons de "La Baleine", la chanson qui en fait rêver plus d'un, cette baleine qui
erre et qui va chez le dentiste sur un fond variété mâtiné d'Erik Satie. Catherine a souvent souffert pour écrire.

Revenons à cette chanson, "La Baleine".

Catherine : "Ma main droite adopte un certain style et je suis attentive à ma calligraphie. je séchais dans une petite
chambre d'Essaouira (- au Maroc la ville magique dont les remparts brisent l'écume -) . Soudain, pour des raisons assez crépusculaires, ma main gauche a pris le stylo et il en est sorti un autre rythme. Ça m'a surprise. Une ballade assez calme. je remercie mon côté gauche. Il démêle vachement mieux les cheveux que le côté droit! "

Mieux que fantasque. Une autre chanson de l'album s'adresse aux enfants qui rêvent sur la vie d'adulte. N'allez pas dire à Catherine Ringer qu'elle est restée fillette, elle pourrait se vexer. Et vous bouder. Elle fait la moue pire qu'une galopine. Comme "Galopine" sur cette vieille chanson où elle avait adapté une lettre d'amour écrite à un amant. Elle nous racontait la jalousie à l'époque de cette chanson-là.

"Tu t'ennuies en amour, dit-elle, tu vois une main te titiller le bout du sein. Des images de cul défilent. Très froides. Sur
chaque zone érogène on voit planté un petit drapeau. Me voilà trop impudique. Mais face au public, je laisse passer tout
ce que je ressens. Ils ont loué pour ça. Quand je flippe je leur tourne le dos. Le rock permet de se cacher. Et j'aime ça.

- Catherine, veux-tu encore provoquer maintenant que tu as trois enfants ?

- Attends de voir. J'en sais rien. Sur cet album qui va sortir je n'ai encore fait ni de scène, ni de clip. Comment je vais être ? Va savoir. je serais peut-être vachement vive, insolente et endiablée. Je n'y ai pas pensé. Voyons. A trente-six ans on cherche à provoquer un enjeu, quand à vingt-six on défiait la colère."

Joli. Elle renchérit:

"Il y a dix ans Catherine Ringer déconnait. Aujourd'hui, elle renconne.

- Ça veut dire quoi, renconner ?

- Démerde-toi, je suis très contente de ce mot.

- Dans votre album il y a plus de chansons françaises que d'habitude.

- On a moins de honte à se laisser aller à ce genre de trucs. Il y a eu tout un mouvement en France dans ce sens.


Exact. Même si cela n'est pas repéré. De Pigalle aux VRP ou aux Nonne Troppo qu'ils envisagent d'inviter en première
partie des Rita dans leur tournée en banlieue, en novembre. En banlieue, là où se sont exilés les Parigots.


"A la radio, à qualité musicale égale, j'en ai marre d'entendre de l'anglais. Il faut vraiment maintenant la classe
de l'Opéra italien pour que je gobe des paroles étrangères.

- Il vous fallait aller enregistrer au Maroc pour le feeling?

- Disons que là-bas on s'est laissés aller. Sous une bonne étoile. A certains moments je vivais une sorte de terrible torsion, Argh ! à la Gotlib. J'avais la haine qui me montait. Ecrire de bonnes paroles c'est arriver à tenir la barre dans la tempête. Laisser aller la main gauche vers les poésies douces. Avec un petit côté Satie sur la chanson "La Baleine", et c'était grand. Satie c'est français, il est tellement agréable, comme le raï dont on ne mesure pas l'influence."

Elle repart chanter. je lui dis que cette interview devient n'importe quoi. je me rappelle dix ans, quinze ans d'histoires et de délires communs auxquels nous avons survécu avec l'espoir et l'ambition de donner un son à Paris et de faire éclater le costume-cravate en allant aux extrêmes. Partant de n'importe quoi pour arriver n'importe où. juste pour inventer. je pense que c'est la clef de leur son. Le secret de leur frénésie. Tout ce n'importe quoi - j'ai presque honte de trahir un secret - c'est le secret de Polichinelle de toute une génération.

Catherine rit : "Je suis aujourd'hui beaucoup plus à l'aise dans le n'importe où et le n'importe quoi où je suis maintenant.

- L'air de rien c'est pas n'importe où ni n'importe quoi. "

Là elle devient enfin sérieuse :

"Trouver son lieu poétique ne se passe pas n'importe où et ne peut être n'importe quoi. Il faut du temps pour y arriver. La logique t'apparaît après. Prends notre équation : route, zone, happenings, intellos, la fac de Vincennes. Finalement, ça fait une belle carte de visite. Mais il faut le recul pour pouvoir l'assumer. Sinon on se faisait étiqueter."


Il faut remonter loin pour saisir comment les Mitsouko se sont trouvé un son unique. D'où vient "un lieu poétique"?
Fred Chichin est un dangereux malade du son : il peut passer des nuits à tripatouiller un son à quatre pattes, tout seul, dans son vieux pull et les cheveux qui s'ébouriffent à la recherche d'un effet perdu. Fred Chichin trouve le rock trop carré. trop prévisible et surtout trop calibré :

"Prends Nirvana, quoi qu'on raconte j'ai l'impression d'en avoir de pleins rayons chez moi. C'est dans le rap que j'ai pris la forte claque avec Public Enemy. De quoi exploser les tables de mixage. Tu savais que la plupart des tables de mixage sont bridées, calibrées (encore ce mot) pour que les fréquences qui en sortent rentrent bien en FM sans faire frémir les haut-parleurs ou secouer les petits postes ? Bridées les aiguës, bridées les basses.

"La France a vécu un saccage. On avait de grands ingénieurs du son. Des types qui avaient commencé avant le rock avec de grands orchestres, dans de grands studios. Dans les années cinquante, chez Barclay, on n'hésitait pas à faire refaire vingt prises à Brel ou à Ferré. Avec quarante musiciens comme chez Tamla Motown. Est arrivée la vague yéyé. On installait quatre blaireaux vite fait et ça se vendait. Plus besoin d'arrangeurs ! En France on les a donc tous mis au rencart. Le résultat ? Quand à la fin des années soixante, les Pink Floyd ont débarqué, hou la la ! Diable ! Comment font-ils pour avoir ce son ? Les Anglais avaient à la fois préservé leurs bons arrangeurs et pris de l'avance technologique. Et nous, on avait perdu notre son.

- On s'est repris depuis...

- je ne suis pas d'accord. On a ouvert plein de studios mais nos ingénieurs du son restent en panne de passion. On continue à brader. Prends le studio EMI, il y a six mois, tout leur parc de micros est parti à Abbey Road."

Les Rita Mitsouko, ce qui ne vous étonnera pas, n'aiment pas se retrouver calibrés. Cela tourne parfois à l'obsession et à votre avis, sont-ils les seuls à penser comme ça ? "Tu me demandes ce qui a changé en dix ans. Le calibrage ! Et le marketing ! Dans tous les domaines. Va dans une supérette : tout est maintenant calculé pour le pouvoir d'achat de la classe moyenne. Au Maroc ou en Inde tu peux acheter à la portion. On n'y oublie pas les pauvres.

- Dans la musique la fraîcheur vient d'où ?

- A part le raï et les Africanos, qui nous a amené de la fraîcheur ? Aux Etats-Unis, ils veulent à chaque fois booster la basse façon Miami, remixer et recalibrer. Ce n'est pas en se conformant et en chantant approximativement en anglais qu'on fera passer d'autres charmes."

Ce qui ramène au son Mitsouko. Au son Chichin, trituré, digéré, élaboré, discordant, qui n'appartient qu'à eux et concentre plusieurs époques en plusieurs strates.

L'histoire des Mitsouko remonte aux origines de l'underground. C'est là qu'ils ont grandi et brisé les amarres. Dans les années soixante-dix. Quand chacun prenait son baluchon pour trouver sa vérité où que l'emmène la route. Fred :

"Quand j'ai commencé à faire de la musique, j'avais quatorze ans. je commençais à apprendre la gratte. je jouais dans la rue Dylan, etc, après j'ai fait une tournée. J'ai accompagné des marionnettes pour me faire des thunes. je touchais cinq sacs par cacheton. Avec le blé je suis allé à Londres m'acheter du matos. Après, je me suis branché avec des mecs qui avaient un studio d'électro-acoustique à Vierzon avec Nicolas Frize, tu vois. En 76, j'ai commencé avec les groupes, au début du Punk et de la table rase."

Fred Chichin avait pourtant de la chance à la maison:

"Mes parents étaient des intellos de gauche. En punition, je copiais des pages de Mao ou de Gatti. Mon père ne m'a pas poussé à faire des études : il vénérait le prolétariat. Je me suis tiré de l'école à seize piges. J'ai pas le Bac. J'ai fait la route. Amsterdam et autres. je suis passé là-dedans sans dégâts, je zonais avec bonheur, très content. En revenant du Maroc, j'en ai eu marre, j'avais dix-neuf ans. Les mecs en étaient à un kilo par semaine. Pour le fric, j'étais moniteur de neige, à compter les skis, j'ai lavé les carreaux ou posé des prospectus dans les boîtes aux lettres. J'avais la santé. Squatt et tout. J'écoutais Pink Floyd, les Stones, les Velvet. Mes vieux étaient devenus situs. Mon père me disait : "Viens on va faire une dérive dans Paris." Ce n'est pas se balader. Il faut apprendre à voir."

Catherine : "Dériver, chez les situs, cela veut dire se balader sans idées préconçues, apprécier l'insolite que tu vois. "

Fred : "J'adore ce genre de réminiscences. A l'époque, j'avais pas envie de bosser. J'avais envie de profiter sans attaches, easy. Fumette too much, ras le bol ! je me suis inscrit à la Fac de Vincennes. Les profs n'étaient pas là ! je me suis cassé. J'ai acheté des synthés. J'ai eu le premier mini Moog de Paris que j'ai loué à Jean-Michel Jarre. je me suis fait gauler pour une histoire de dope. Une connerie. je travaillais comme machiniste à l'Opéra-Comique et je trouvais exaltant de planter à trente mètres de haut le décor de la "Walkyrie". je n'ai jamais vécu de zones larguées complètes, même pendant mes emmerdes. Croiser la taule à Fresnes, c'est surréaliste. Les rangées de mecs comme dans les films. Dans le quartier des toxicos, il y avait beaucoup de musiciens. Quand tu croises des vrais truands, il y a un côté jouissif. Toi, tu sais que tu vas sortir vite. Tu te fais pas tant chier, tu bouquines, tu discutes avec les mecs. J'ai pris cette période avec philosophie. A la sortie j'ai organisé ma vie de façon plus constructive. "

Avec Fred on a passé un accord. On ne raconte pas ça pour faire du sensationnel mais parce que c'est arrivé à plein de gens. Que c'est normal pour nous. Période d'aventures underground. Se pousser à bout, se prouver, se trouver. A l'époque des aventures d'adolescents, on se prenait pour Rimbaud ou pour Dylan, on testait les extrêmes quand d'autres se lançaient dans la varappe à mains nues. Tout cela hors système avant qu'Edlinger fasse la pub du Thé Lipton. Pour s'aiguiser les nerfs. Avec ce goût du risque qui veut qu'on joue sa vie pour se prouver qu'on existe. Aucun romantisme au rabais à en parler. Quinze ans après, Fred Chichin tient à relativiser cette histoire.

"La dope peut devenir une catastrophe. Lis ce que Keith Richards en raconte. Dix ans à courir après la poudre, à ne voir que des dealers. Ce qui est à la fois comique et tragique c'est que l'expérience de la drogue hasardeuse et aventureuse des années soixante-dix, où chacun partait à la découverte de ses limites, est devenue une affaire de consommation de masse avec des tragédies bien plus tristes et un système qui n'a rien pensé d'autre que la répression. Si, comme c'est le cas, tout est devenu marketing et consommation dans tous les domaines, il faudra bien qu'un jour la société gère la consommation de la drogue. Sinon, catastrophe et produits frelatés."

L'aventure Rita Mitsouko a démarré à la fois comme un roman photo, un polar et une hallu. Aux débuts du punk il fallait aller au bout du speed, se sortir des rêves beats des babas, frapper l'asphalte avec les talons des santiags, provoquer les bourgeois qui n'avaient, déjà, pas compris la rage montante des banlieues.

En France, c'était pire qu'ailleurs. Notre musique ou notre révolte n'avait plus le retard qu'elle avait subi dans les années soixante mais elle restait avortée d'avance puisque privée de débouchés internationaux. (Prévenez-moi quand ça changera). Les Rita ont plongé dans cette scène de l'extrême qui rêvait de défier Londres. Il y avait là Adrien, Pacadis, Bazooka, Eudeline, Jean Neplin, Rickky Darling, Taxi Girl, bref, la première scène de rock française à la londonienne. Tous poussaient le bouchon, mais personne ne les jouait gagnant. Ce qui sortait méritait d'être observé à la loupe des passions montantes. Mais en France personne ne misait sur nos passions montantes.

Fred : "J'ai vu des amis s'enfoncer dans l'échec. La spirale du loser, tu vois ce que je veux dire? Et je hais plus d'un mec du showbiz à cause de cela. On avait plus d'un Iggy Pop ou l'un Johnny Thunders sous la main et pendant qu'ils adulaient les dérives américaines ou qu'ils fantasmaient sur McLaren et les Pistols, les mecs du showbiz ne risquaient rien sur les poètes déchirés d'ici. Ouais, Thunders c'était génial ou exotique mais en version française ça devenait juste des emmerdes. Donc ces cons et ces salauds n'ont rien fait. Là dessus plusieurs de mes amis ont glissé dans l'impuissance des excès qui n'entretiennent que les flammes de l'illusion. Certains en sont morts. D'autres ont flippé. Personne ne leur a donné leur chance."

C'est aussi de là, à mon avis, que vient la composante stridente et dissonante du son Mitsouko.

Là-dessus arrive Catherine. Elle était aussi radicale que Fred. Sa zone, sa route l'emmenait du côté des happenings et des intellos. Provoquer, se montrer, se jouer, voir où ça menait, chez une femme, ça rebondit sur une analyse critique de la séduction. Un féminisme radical qui ne se noie pas dans la glose. A la fin des années soixante-dix, l'Art Performance et les gros livres théoriques formaient une stéréo à gros baffles qui permettait de s'essayer à la vie. On pouvait se la jouer Irène Pappas et psalmodier comme une veuve grecque ou se tester cliniquement face aux premiers aventuriers du porno.

Dans cette affaire, il faut tout remettre en perspective. C'est le contrat si on veut faire chanter les Rita. Monter sur une scène et crier. Improviser. Se heurter avec des mots aux limites de la liberté. Faut comprendre qu'avec Catherine on ne sait jamais sur quoi on va tomber et que ça date de cette époque. Elle peut arriver échevelée hystéro destroy, ou se montrer plus tendre qu'un coeur de carte postale de la Saint-Valentin. Allez comprendre ce mystère des émotions aussi profond qu'un gouffre de spéléologue.

Chez elle, avant d'être une attitude rock, c'était le désir de s'affronter à Dada. Voici ce que cela donnait: "Avec Xénakis, j'étais la seule personne qui savait pas le solfège. J'avais tout appris par coeur. C'était un morceau avec deux chanteuses, deux trompes de chasse et des trompettes. J'ai fait ça parce que Xénakis cherchait des gens qui ne chantaient pas classique, et il m'a convoquée et m'a dit c'est bon. "Vous savez lire la musique?" me dit-il. J'avais des vagues souvenirs d'école, je savais juste reconnaître une portée. je me suis dis comment je vais faire? Alors j'ai pris quelqu'un qui savait lire la musique, et qui a tout décrypté au piano. C'était très compliqué. Je passais une après-midi pour décrypter une page."

Après il y eut l'intermède et l'exorcisme avec Félix Guattari qui restera jusqu'à nouvel ordre, avec Deleuze et Baudrillard, comme l'un des derniers grands intellos français. Comme Fred Catherine traînait à la Fac de Vincennes, une faculté expérimentale montée après 1968 par Edgar Faure pour fixer, ghettoriser et pourrir tous les "gauchistes". Catherine avait juste seize ans, au début, et elle faisait baby-sitter pour gagner sa vie tout en prenant des cours par correspondance. Elle alla prendre à Vincennes des cours de chant extrémiste. On était vers 1975. Elle fantasmait alors sur les grands intellectuels. Elle tomba sur un livre qui la frappa, La révolution moléculaire de Guattari :

"Ça m'avait vachement plu. Ça m'excitait de coucher avec un type dont le texte m'enthousiasmait. Ce n'est pas parce qu'un texte t'enthousiasme qu'il va devenir ta bible. Toujours est-il que j'avais Guattari en tête. Je me suis donc retrouvée à un colloque, à Namur, où je savais qu'il serait et j'en étais tout émoustillée. J'ai fait un plan. Je nie suis assise et j'ai laissé traîner son livre sous ma chaise. Lorsqu'il est passé, il a dû se dire : "Tiens voilà une petite jeune qui lit mon livre." Je cherchais une rencontre fulgurante avec un maître.

- T'as eu celle impression ?

- Au lit ?

- Mais non. Dans la vie (rires).

- A Namur J'étais ravie. Pendant deux jours. Et puis on est rentrés. Dans la voiture, j'avais l'impression d'être bobonne. C'était d'autant plus bizarre que j'étais alors embringuée avec plein de types. je ne me sentais pas si nulle. Pendant une de mes performances une bonne femme m'avait dit : "Tu as la densité d'Artaud." Dans la voiture, cela devenait brou brou brou. Je voulais m'exprimer. Il voulait surtout que j'écoute. Arrivés à Paris on s'est retrouvés dans les premières radios libres. Il est parti parler et il m'a installée dans un coin en me filant une revue. En fin de parcours, il fallait baiser et moi je ne cherchais pas spécialement à baiser juste le soir, comme ça, sans révolution moléculaire dans la relation. Visiblement, je lui en demandais trop et je faisais trop de bruit (rires).>>

Dernière facette des aventures de jeunesse de la jeune Catherine, il y eut ses incursions dans le porno, pour se prouver qu'elle pouvait aller au bout avec son corps et face aux gens. De l'escalade à seins nus. Une sorte de délire froid qui préfigure la scène "Sur scène mon corps ne m'appartient plus vraiment Le public a loué, je lui appartiens. Je ne me force pas. Je laisse parler mon bordel intérieur. S'affronter à la pornographie n'était pas tant la galère. Ça m'intéressait de m'affronter à ce monde dur. Rien de maso, j'ai de l'endurance. Il était intéressant de jouer vraiment ce qui ni jamais été vraiment joué : le sexe à l'écran. Dans cet univers curieux à la fin des années soixante-dix, on rencontrait des gens sublimes et des ambiances extraordinaires. Cela pouvait devenir l'extrème de la performance. Le hard. c'était comme la taule. Une autre vie. pendant tout ce temps je m'essayais à l'opéra rock et à la comédie musicale notamment avec Marc'O qui m'a filmée pour "Flash Rouge" une pièce financée par l'INA qui est restée en boîte. C'est alors que j'ai retrouvé Fred. Qu'on est passés ailleurs."

L'alchimie était là ? Elle ne fut pas immédiate. Catherine était aussi rebelle, féministe et fantasque que Fred était tenace, bosseur, obstiné, Il avait épinglé sa photo dans sa chambre avant que rien n'avance. Elle lui fit plus d'une culbute sous le nez. Il tint bon. Et il tient toujours bon.

Les débuts furent after punk, new wave, modernes et destroy comme ce fameux concert, il y il quatorze ans, au Gibus où Catherine se sortit un tampax sur scène :

"J'avais mes règles, en plus, j'étais speed. C'était la chanson qui s'appelait "Salope", toute la journée à se branler, etc... Et puis à un moment, je sens un drôle de truc et je dis tiens : c'est mon tampax, j'entends le fil qui sort. Ça dégoûte les hommes, c'était provocateur avec le sang qui dégoulinait. J'ai pris le tampax, je l'ai l'ait tournoyer et il s'est retrouvé sur un mec qui était là." Fred : "On avait mangé un hot dog, on avait les mains grasses." Catherine : "A la fin, plein de filles sont venues et elles m'ont dit : "C'était vraiment bien ce truc du tampax" Genre prise de position féministe."

Toute l'aventure qui a suivi tient compte de ce défi réciproque qui va de l'homme à la femme et qui revient de la femme vers l'homme. Ecoutons Fred Chichin :

"Nous sommes très égalitaires. J'insiste. C'est important. Je ne suis pas sûr que tu comprennes. Cela peut poser des problèmes. Suppose que Catherine merde. Normalement c'est à l'homme de compenser. Je refuse d'être l'homme qui va dire : "T'assure pas, je compense." Je veux qu'on vive notre histoire complètement égalitaire. Prends les paroles de chanson. On adore Ferré. Elle n'arrive pas à le chanter, comme dans Préface. Elle trouve ça trop macho. On cherche des poésies de femme. je ne dis rien. On est égaux. Je pense que c'est ça qui nous rend vraiment spéciaux. Regarde le rôle qu'on donne en général à la fille. Il y a rarement eu des mecs et des femmes qui travaillent de façon égalitaire en se respectant. Quand je m'engueule avec Catherine, c'est pas parce qu'elle est femme, c'est face à un partenaire. Qu'elle soit émotivement plus faible que moi ? Rien à voir ! On partage la paye. Elle a toujours son avis à donner. C'est rare. je te jure. C'est hyper-rare.

"En studio, un producteur aura du mal à accepter que Catherine fasse de la musique. Si elle bidouille pour voir à la guitare, c'est parce qu'on cherche. Si c'est se retrouver avec un producteur qui ricane, franchement, c'est dur. Genre on va pas garder la prise parce que c'est une meuf qui joue. Faut voir comment ils la regardent. C'est dur d'inventer dans ces conditions. S'il lui prend une idée à la voix ça les fout mal à l'aise. Il faut lutter. Si' je m'engueule avec un batteur, ça va. Mais si je m'engueule avec Catherine, Je les vois qui pensent : il est dur avec la meuf . Alors que là, elle est partenaire. Tu comprends, je la traite d'égale à égal! "

Le plaisir de se dire qu'un son pareil n'existe pas ailleurs ! Si l'on veut être technique, et culturel, évoquons rapidement ce qui a contribué au son Mitsouko. Il y eut d'abord l'Allemand Conny Plank. Cet ingénieur du son et producteur de Cologne a été l'un des inventeurs du son rock européen. Il avait démarré en sonorisant Duke Ellington sur les bases américaines. Puis dans les années soixante-dix, il passa à l'électronico Stockhausen, à savoir l'Ecole du son allemand qui maria le groupe Cluster et Brian Eno sur des disque rares qui ont ouvert la voie à la House. Il frôla Kraftwerk, Tangerine Dream on Klaus Schulze. Et il mixa les Rita Mitsouko du début. Donc composante techno, froide. Le beat allemand.
Il y eut ensuite les Sparks et Tony Visconti. Les dandies du pop et l'ancien copain de Bowie Une nouvelle strate question de régler ses comptes avec la pop anglo-saxonne. Et maintenant, William Orbit, ses mixes planants inspirés à la fois par Terry Ryley et les raves. Sans jamais oublier Funkadelic et James Brown. Et surtout, maintenant, une fois décomplexés, un désir de chanson française.

Revenons à aujourd'hui. Laissons parler Fred. Il a une belle tirade sur la durée d'un groupe qui doit tout vivre ensemble.

Au bureau. En privé. En public : "Ce n'est pas du flan. Chacun cherche sa liberté pour maintenir la qualité intacte." Ce
qui est le cas depuis plus de quatorze ans. là-dessus arrive Ie problème avec un grand P. Tenir. Créer, Gérer l'image. Ne
pas se faire avaler. Prendre le temps d'inventer. A Paris. Face au succès. Leur réussite, maîtrisée, n'a pas apporté la fortune qu'on imagine. Mettons dix millions en dix ans, avant les impôts. Voilà le succès à l'échelle française si ou veut rester classe.

On se demande pourquoi les Rita ne se bousculent pas pour produire album sur album : "On arrive à bien vivre mais sans excès, dit Fred. Je n'ai même pas de voiture. Je rêve de voir déferler une nouvelle vague. Maintenant que nous avons réglé nos problèrnes de contrat, nous allons nous remettre à produire. Mais pas n'importe comment.

- La qualité dure comment ?

-la qualité s'entretient. C'est comme l'amitié. Ca se travaille. C'est pas cadeau. Ca ne se gaspille pas. Faut tenir sur la durée. Quelles qu'étaient les intentions nobles. Nous, on a dit, méfions-nous du succès et freinons notre carrière. Personne n'a compris quand on a dit ça. Regarde Michael Jackson. Il se crame. La prochaine génération saura gérer tout ça ? Je ne sais pas. Garder la qualité, préserver son image, c'est une véritable économie."

Comme le dit un de leurs amis : "Sans eux, je ne pourrais pas passer tranquille dans la rue avec la queue de rat qui me pend dans le cou." Aussi fatigants que soient les flics, ces temps-ci, on oublie qu'eux aussi, surtout chez les jeunes inspecteurs, peuvent être fous de U2, Metallica ou des Rita. Le rock explique les paradoxes étranges du l'époque Balladur-Pasqua qui joue un coup droite dure, un coup gauche molle. C'est pour ça que nous avons besoin des Rita. Pour exister franchement avec nos dérives délirantes face aux dérives gravement délirantes des autres. Ces temps-ci, c'est comme ça qu'on s'engage. En existant. Simplement. On n'a pas dit que c'était facile.
 
 

Jean-François Bizot