L'AUTRE JOURNAL Mai 1990

UN AIR QUI REND FOLLE

 

Tordue, géniale, excessive et cassante, Catherine Ringer est de ces filles qui font violence à la chanson. Amour et violence : comme une brûlure froide. De Rita Mitsouko au répertoire d'Edith Piaf (Padam, Padam, Mon Dieu), elle donne à tout ce qu'elle prend un air d'étrangeté : inquiétante, forcémentů

Ses yeux ont un air que la bouche dément. Le corps se dément en permanence. Emouvant en haut et grotesque en bas, ou l'inverse . Raide ou désossé. Grimaçant ou méchamment aguicheur, et vite abandonné.

Comme possédée, très excessivement normale, Catherine Ringer n'a pas l'air d'une chanteuse actuelle. Elle a l'air vieux. Elle a l'air d'une enfant. Moche et jolie sans discernement. C'est ce qui l'installe à ce point dans le moment présent.

Un soir à la télé, le temps d'un hommage à Piaf, elle tranche. Elle casse toute attente. En tête à tête avec son accordéoniste, Richard Galliano, elle y va de Padam padam et de Mon Dieu. Quelque chose immédiatement se déchire. On bascule. On entre d'un coup dans une autre durée, dans une sensibilité plus dure qui laisse désarmé, hébété.

L'intérêt que l'on porte à Catherine Ringer n'est pas ordinaire. Elle ne répond pas à la simplicité enviable du : j'aime, je n'aime pas. Elle captive - ce qui est nettement plus décidé, moins dangereux (moins délectable, peut-être) que la fascination. Elle arrache à la souffrance des jours qu'elle rappelle.

Dans toutes ses chansons, il y a un seuil absolument imprévisible et qui glace à chaque fois sans qu'on s'y habitue : Ringer devient folle devant nous, timbrée à la demande, l'instant d'un geste ou pour le reste des couplets. Ce point qui chavire est aussi net qu'indécidable. Dans le Petit Train, il est cette violence faite à la niaiserie initiale de la rengaine. La chanson s'emballe, prise dans son vertige, portée au-delà d'elle-même. On sait sans comprendre que Ringer vient de glisser au souvenir du père, au cri, aux trains de la mort. On ne sait plus exactement où, ni pourquoi. Jamais. L'opération Rita Mitsouko apparaît alors pour ce qu'elle est, une sauvegarde, un garde-folle. Mais le chavirement saisit, et l'impression qui s'ensuit colle à la peau.

Au début de Mon Dieu, Ringer a des airs de Macarena canaille. Dans le répertoire de Piaf, elle n'évoque pas son modèle à la façon d'un regret ou d'une surprise. Elle semble s'installer sur un territoire privé qu'elle mine. Les inflexions sont là, mais aussi ces sautes de voix qui ont l'âpreté de sautes de tension. Elle n'en joue pas avec talent ou astuce. Elle fait de ces chutes la chanson même. Elle, qui semble toujours espérer qu'on la prenne dans l'artifice, la main dans le sac, est plus qu'une autre portée par la force de l'évidence. C'est ce qui fait qu'on reste, à son spectacle, les yeux écarquillés. Cherchant où peut s'ancrer cette émotion nouvelle qui n'en est pas à proprement parler une. (L'émotion viendra, mais plus tard.)

Folle : elle induit le mot folle. On ne le prononce pas sans peine. Ce n'est pas un mot pour jouer. Il y a dans cette manière de faire rouler la voix en bouche quelque chose qui dérange. Cela ne relève pas d'un savoir-faire. C'est cette façon d'être là qui excède. Cette façon qui fait qu'on l'appelle Ringer comme on appelait l'autre Piaf, femmes plus et moins femmes que les autres, jusqu'à l'ablation du prénom. Quand elle bouge, Catherine Ringer gigote, se cambre grossièrement, ou marche sur place comme une Vierge andalouse dans le rôle d'une majorette. Mais aussi bien elle danse. Même sapée, elle a l'air fagotée. Ou l'inverse. Cette propension à être le contraire d'elle-même captive et s'inscrit dans la voix.

De Piaf, elle a, sans illusion imita tive, ce qui reste de verdeur populo dans le regard, dans le maintien. On dit ceci ou cela, de sa participation aux films classés X. On en tire même le prétexte à une agressivité bestiale. Or la surprise est d'un autre ordre. Dans telle ou telle scène de ces films classés X, là aussi, on n'en revient qu'incomplètement, Ringer frappe par sa présence saisie. Elle n'a pas le regard factice qu'ont souvent les comédiennes du genre. Elle est au détour d'un geste impensablement révélée : elle-même jusqu'à l'impossible. Comme si elle entrait de plein fouet dans la scène érotique. Cette évidence confond. Moins parce que le genre n'y habitue pas, que par sa virulence à l'écran. A l'instant où la scène pornographique franchit un seuil (excès par accident ou par destination), Catherine Ringer a dans le regard l'effroi d'une bête surprise, trop humaine, révulsée sans calcul, bien sûr prête à tout mais avec l'emportement d'une sainte (la Thérèse du Bernin) ou la défaite d'une femme (Piaf, Billie Holiday, elle).

L'expression, la voix, la technique diffractent toutes ces histoires qu'on ceme sans les toucher. L'expression et la voix sont simplement justes, un peu plus que convenables, mais enfin elles ne frappent pas par leur génie particulier. Même : on se demande. Or C'est dans ce mélange de maîtrise et de jetée que tout se joue. Avec l'évidence d'une énigme qui permet à peine de comprendre, non : d'admettre, pourquoi ce n'est pas l'air qui vous suit plusieurs jours (L'air de Padam, du Petit Train ou de Mon Dieu ), ce n'est pas la rengaine, la scie, c'est la chanson elle même, torturée ou poissarde, et soudain voilée comme un sanglot de fille, Catherine Ringer.

 

FRANCIS MARMANDE