BEST Janvier 1989

Jean-Yves LegrasJean-Yves LegrasJean-Yves Legras

DANS «MARC & ROBERT», ALBUM DES PLUS BEAUX, «MANDOLINO CITY» MORCEAU DES PLUS BIZARROS, PRÉPARÉ À L'ITALIENNE PAR LES RITA MITSOUKO. C'EST BIEN SÛR LÀ-DESSUS QUE GILLES RIBEROLLES LES A CUISINÉS.

Entre une Regina bien culte et un 33 tours par minute il n'existe aucun rapport direz-vous, si ce n'est la forme et la taille des deux objets. Effectivement: placez une pizza sur votre platine de disques, et au premier anchois, ça bloque. De même, glissez un album de vinyle dans votre four Moulinex et instantanément se dégage l'odeur nauséabonde du plastique fondu. Encore une comme ça et vous tournez la page, je sais. Mais stop! Je l'affirme: il y en a qui la cuisinent leur musique, qui la jouent fumante ou légère, qui vous la pimentent un rien et qui vous la servent à point, la main encore farineuse et le teint gourmand de l'artisan amoureux de son travail fini. Bon, vas-y. Au fait.

Oui, nous savons tous que les Rita Mitsouko, en bons sujets français, ont fait jusqu'à maintenant de la musique comestible. De vrais champions du goût ces deux-là, ah ça oui, champions : présents à une émission de télévision, ils écroulent le reste de la programmation, fadasse. On nous les a servis à toutes les sauces les « Marcia Baïla », les « Andy », les « C'est Comme Ça », jusqu'à saturation. Maaaiiis, ça passait, digeste cette cuisine-là, oui oui, c'était de l'artisanat, du fait maison, du travail d'orfèvre, grimaçant et rigoureux.

Mais tourne le vent, tombent les larmes, voilà que revenus d'Amérique ils nous faisaient ce premier coup bas de l'industrie lourde, le produit de consommation courante, le funk débité en tranches, les fourmis décongelées dans le pantalon, paillettes et latex sur la scène de la Cigale où le show-biz campait, extasié d'un coup d'avoir ramené un peu de New York à lui.

Délicieux et vulgaire. L'angoisse et puis... un autre album, « Marc et Robert », un titre alléchant mais la tendance se confirme, on vire à l'industriel, à l'acier froid, artilleurs et samplers ceignant un tiède périmètre de vide, préfabriqué, clichés, formules toutes prêtes à monter. Et ainsi à être démontées.

1 - L'ACCUSATION

Prélevons donc un morceau de la galette: « Mandolino City » qui a été élu par les membres de leur compagnie de disques, Virgin, pour être le single de l'album, lors d'un vote à bulletins secrets. ( ! ! !).

« Mandolino City » est une italiennerie avec une mélodie proche des ritournelles napolitaines et dont les paroles sont partagées en leur milieu par une sorte de long rire chantant. Le rythme est un trois temps, ce qui depuis l'époque glorieuse de la chanson réaliste n'est plus guère pratiqué en nos contrées que dans les pizzas de faubourg et les restaurants grecs; la chanson étant relevée comme il se doit de mandolines et d'un orgue aigrelet. Ajoutons que le morceau ne dure que deux minutes trente, ce qui, dans les annales du single, est proche du record de « Lucille » de Little Richard (2 min 15), mais qui, lui, bien sûr, était un tempo rapide, or il s'agit ici d'une ballade , et à peine s'est-on habitué au son que le morceau est déjà fini. Audacieux ? Seulement si l'on se place d'un certain point de vue.

J'accuse Les Rita Mitsouko d'être atteints du syndrome Canal +. Entendez jeunes, bariolés, grinçants, mais avant tout divertissants. Or le principe même du divertissement n'est pas suffisant, il détourne de l'essentiel, il « nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort ». (Pascal).

Je les accuse de nous divertir avec des kitscheries, des gondoles et des joujoux neigeux. De faire primer « l'idée » plutôt que le « dire », oui tout dans l'ambiance, le climat, qui se doit d'être chaud, brillant pour nous Latins frustrés du nord de la Loire, qui veut nous faire voyager ou rêver. Ah ! les concepteurs d'idées capables de dire n'importe quoi mais de le dire avec des fleurs, avec du goût, ce fameux bon-mauvais goût français, ce pittoresque salingue, cet exotisme crapuleux, la tendance gratounette. On aura vraiment fait le tour du monde depuis la latine « Marcia Baïla », via « Andy » le prole anglais, destination « Mandolino City ».

Je les accuse de s'être éloignés de nous, d'avoir troqué leurs manières insolentes de bricolos subtils contre un laisser-passer show biz acquis à l'épate, en technicolor. Non pas d'avoir « réussi », mais d'avoir réussi en voulant appartenir à tout le monde.

Je les accuse de s'être passionnés pour la technique de studio et les concepts sonores, et d'avoir en même temps voulu faire en chanson un portrait d'Italiens de banlieue qui n'en est pas un. « Mandolino City », trop courte et bien légère est un pastiche de chanson de rues. S'il y a du vécu là-dessous, il est exprimé avec paresse et complaisance. On ne comprend de cette chanson, ni ne sent rien d'autre qu'une humeur, une « ambiance », encore elle... juste une impression, lavable à l'usage, comme un décalcomanie.

Sans qu'ils jouent les tatoués, on se serait pris à espérer que les Rita Mitsouko révisent les classiques. Le rock'n'roll est plein de chansons de rues. La vieille chanson française aussi: Frehel, Damia, certains Piaf, et plus près de nous les textes vitriolés de Tai Luc et sa Souris Déglinguée.

J'ajoute que Fred Chichin et Catherine Ringer n'ont pas commis seuls ce délit de kitscherie peu digeste qu'est « Mandolino City ». Ils avaient deux complices : Jean-Baptiste Mondino, co-auteur de la chanson, fils d'immigrés italiens, devenu célèbre en réalisant des clip vidéos, et Tony Visconti, producteur du disque, ayant également participé à l'interprétation du morceau, lui-même fils d'immigrés italiens dont la carte de visite est ornée des meilleurs T. Rex ou David Bowie.

Sachant que Fred Chichin est également le fils d'immigrés italiens, je pose la question simplement comment se fait-il que cet aréopage de ripailleurs ritals augmenté d'une vestale éclairée, cette véritable « pizza connection » de professionnels du show biz new look n'ait réussi qu'à nous servir une chanson pour touristes ?

Tenant < Mandoline City » pour une escroquerie, je réclame la réclusion à Sacrée Soirée à perpétuité. En l'absence des deux complices, Jean-Baptiste Mondino et Tony Visconti, en fuite respectivement à Los Angeles et à Londres, les deux principaux accusés, Fred Chichin et Catherine Ringer, devront répondre eux-mêmes à toutes les questions. Faites comparaître.

2 - L'INTERROGATOIRE

- Expliquez-nous comment vous vous y êtes pris ?

Ringer : On a commencé « Mandolino City » un samedi. J'insiste parce qu'on enregistrait l'album à Paris mais le producteur Tony Visconti séchait les samedis, alors nous on allait quand même au studio pour travailler des impros. C'est comme ca qu'est né le morceau.

Chichin : Le samedi on bidouillait, on cherchait des trucs. La plupart des morceaux de l'album on les a trouvés surplace, dans le studio.

Ringer : Pendant le montage du clip « C'est Comme Ça » qu'avait fait Jean-Baptiste Mondino, à l'époque on avait bouffé avec lui, et on avait remarqué que c'était un bon musicien. Pas très technique mais qui sent bien l'esprit des trucs. On lui avait dit « Mais viens donc faire un boeuf ». Alors il est venu et on a commencé à improviser sur des mélodies napolitaines, et moi je dérapais un peu, mais on s'est dit « c'est bien ce truc-là, faisons une chanson ». Alors on a programmé une boîte à rythmes, on a trouvé une structure, Fred est venu jouer de la basse et on l'a enregistré tout de suite. Voilà.

Chichin : C'est tout live. La voix, la boîte, la basse et la guitare de Mondino, on l'entend pas beaucoup d'ailleurs, c'est celle au tout début du morceau. La mandoline c'est Tony Visconti qui l'a faite plus tard.

- C'est une vraie mandoline ?

Chichin : Non c'est une guitare 12 cordes, samplée.

- Mondino, vous le connaissez d'avant ?

Ringer : Oui. Mais c'est pas vraiment un ami. On le connaissait pour le travail.

- Et les paroles, elles sont venues comment ?

Ringer : Ben au début j'avais tout fait en tac tac tac et en rires. Un moment on avait pensé le laisser comme ça, instrumental, et puis on s'est dit que cette chanson aurait une plus belle carrière avec des vrais mots. C'est Fred qui m'a donné l'idée d'écrire sur les Italiens dAubervilliers parce qu'il y a eu pas mal de discussions entre lui et Jean-Baptiste Mondino qui se sont rendu compte qu'ils étaient tous les deux dAubervilliers, de parents immigrés italiens.

- Ah vous avouez... Pourquoi ce rire si long en plein milieu de la chanson ?

Ringer : Moi j'aime bien les choses un peu difficiles au chant. Là je trouvais bien de faire un solo de voix plutôt qu'un solo de guitare ou de piano. C'est dans l'ambiance Fellini. On cherche toujours des idées musicales inédites.

- Mais pourquoi si long, et pourquoi pas de troisième couplet ?

Ringer : J'avais envie de garder les rires et puis on voulait que la chanson reste courte.

- Cette chanson est un portrait de qui ?

Ringer : Mondino et Fred, les deux. Tout ce qu'ils racontaient sur les Italiens qui aiment bien rigoler, qui aiment le rock, qui ont des boots Beatles, qui chantaient en rentrant à pied le soir. Je ne savais pas quoi mettre. Une chanson, soit j'ai le déclic de ce que je vais raconter, ou pas du tout. Je me demandais ce que j'allais y mettre, alors je me suis laissée aller à fouiller dans ma mémoire profonde. On a tous vu des films de Fellini, entendu la musique de Nino Rota, ou des mélodies napolitaines.

- Vous vous enfoncez de plus en plus dans l'exotisme.

Ringer : Moi j'aime bien. D'ailleurs même le nom Rita Mitsouko est exotique.

- C'est aussi une chanson de rues...

Ringer : C'est une chanson sociale sur les immigrés, et qui fait parisien en même temps.

- Qu'avez-vous écouté récemment ?

Ringer : Les disques on les écoute souvent chez des copains. Récemment on a écouté pas mal Prince, Dr John. Sinon on voit des trucs à la TV mais ça ne donne pas envie d'acheter l'album. Moi ce que j'écoute c'est ce qui me change la tête: du raï, de la musique classique. Ou alors des choses qui correspondent à un besoin pour nous à un certain moment. Par exemple on a beaucoup écouté Led Zeppelin.

- Avez-vous des modèles, des réferences de toujours ?

Chichin : Euh, Iggy Pop. Les Stones, oui. Je me demande des fois ce qu'ils auraient fait pour la pochette ou autre chose. Moins maintenant, mais ils se sont rarement planté, les Stones. Ils sont assez droits et assez ouverts.

Ringer : Oui surtout pour les pochettes et tout ce qui touche au décor, quand il s'agit de s'embellir. On n'ose pas faire un truc et puis Fred me montre une pochette des Stones et dit: mais regarde, ils ont des boutons là-dessus, des cernes là. T'aimes pas ? Ben si. Alors qu'est-ce que ça peut faire ? On s'aide avec des gens un peu sauvages pour se donner du courage au show business. On réalise qu'on peut aussi garder un côté Wild. Parce qu'on est un groupe assez rigolo quand même. On donne pas dans l'agressivité permanente. Donc des fois on peut être tiraillé vers un côté trop gentillet.

- Je vois. Pour en revenir à la chanson, vous êtes partis la mixer à Londres, vous êtes pas bien chez nous ?

Chichin : On a proposé à Visconti de jouer dessus. II sait jouer de la mandoline, ses parents avaient un orchestre de mandolines ils jouaient dans les bals. Lui il est aussi italien d'origine.

- Donc la « pizza connection »est au complet.

Chichin : Ah ah. Visconti sait parfaitement jouer de la mandoline, il en joue sur « Yassasin » de Bowie et « Fantastic Voyage ». Mais il a préféré sampler car il est moderne. Ensuite pas à pas on a fait les claviers. On a dit à Visconti de faire une sorte d'orgue sixties à la «96 Tears ». Vas-y mon vieux, c'est pour toi, les 60's tu y étais. Ah ah.

- Entre l'idée d'une chanson et le moment où elle est finie, mixée, ça prend combien de temps ?

Chichin : Celle-là trois jours parce qu'elle est courte. Sinon il faut compter une semaine par morceau. Tout compris. C'est simple, on est restés 12 semaines en studio et il y a 12 morceaux sur le disque.

- Alors ce Visconti il est de la famille maintenant ?

Ringer : Oui, c'est Rita Mitsouko et Tony Visconti.

- II est là pour rester ?

Ringer : J'en ai bien l'impression.

Chichin : II fait vraiment partie du groupe mais le seul truc pour lequel il bronche pas c'est la structure des chansons, les compositions quoi. Là, il touche pas.

- II vous voit comment. En animaux bizarres ?

Ringer : Non il nous voit en normal. Mais il est assez secret.

- L'«Idée musicale», le bricolage sonore c'est ce qui compte le plus pour vous ?

Ringer : Ça dépend des chansons. Par exemple « Hip Kit » sur l'album c'est un mélange de plein de genres. Y'a pas de refrains, ça change tout le temps. II y a quatre styles: t'as la batterie hip hop qui devient assez lourde ensuite, t'as des guitares AC/DC, des clavecins à la Mozart et une mélodie plutôt napolitaine encore.

- C'est quoi ça, du patchwork ?

Ringer : Oui, c'est ça qui nous amuse le plus. On entend toutes sortes de trucs, on avance à tâtons et c'est l'oreille qui décide si c'est moche ou pas d'amalgamer tel et tel truc ensemble.

- Bientôt vous allez faire comme Gainsbourg qui repique du Beethoven ou du Chopin pour ses mélodies...

Ringer : Non parce que nous on mélange toujours. On repique jamais une mélodie. C'est une ambiance qu'on recherche.

- Vous allez probablement émigrer bientôt à Los Angeles ou à Berlin, ou à Naples...

Ringer : Ah non. Paris on adore. Le seul truc qu'on reproche c'est les embouteillages. On a failli partir au Canada une fois. C'était à cause de copains. Ça nous a duré quinze jours, on voyait déjà Paris comme un souvenir. Et puis ça nous est passé. En fait, c'est comme si on était partis 15 jours.

- Au fait quand vous dites « les italiens d'Auber », c'est le Auber où passe le boulevard des Italiens, à Paris ?

Ringer : Ah non c'est pas ça. Ça veut dire les Italiens d'Aubervilliers.

- La pochette de l'album c'est l'arrière-boutique d'une pizza ou d'une fumerie d'opium ?

Ringer : Non c'est une idée que j'avais eue pour un appartement: faire une pièce avec plein de papiers peints différents. C'est toujours marrant, c'est du patchwork.

- Un peu comme pour la musique quoi...

Bien merci. La parole est à la défense.

3 - LA DÉFENSE

Pour clore les débats je dirai ceci « Mandolino City » est presque un bon morceau. Une rallonge, un peu de « senti » en plus et on y serait. D'abord. Ensuite Les Rita Mitsouko ont du savoir-faire, sont pas des crêpes. « Mandolino City » en définitive détient une réelle ambiance, cet amalgame savant de tristesse et d'humour qui sait provoquer la sympathie.

Et puis elle est audacieuse cette chanson : conçue en un trois temps, rarissime, elle est aussi un des singles les plus courts de l'histoire avec en son milieu le rire le plus long depuis Henri Salvador. Au moins. C'est leur talent à eux de savoir rire de tout, de ce rire d'escrocs, de cette escroquerie éventuellement pratiquée à ciel ouvert et qui ne se laisse jamais prendre à aucun jeu dangereux.

Les Rita Mitsouko c'est un lien tiré entre le rock et la variété. II y a de quoi, être tendu non ? Et si l'on juge la musique par ceux qui la font, alors d'emblée ils seront innocentés.

J'invoque les circonstances atténuantes et réclame la clémence du jury.

A vous donc, chers lecteurs, de délibérer.

Gilles RIBEROLLES