BEST janvier 1991

D'ORDINAIRE, LES GRANDS MANITOUS DU STUDIO QUI DONNENT DU SUCCÈS AUX CHANSONS EN LEUR INFLIGEANT LE TRAITEMENT DE CHOC DU REMIX DANCE RESTENT DES HOMMES SANS VISAGE, DES DOCTEURS FRANKENSTEIN VIVANT RECLUS À L'ABRI DE LEUR DOMAINE TECHNOLOGIQUE UN RIEN MYSTÉRIEUX. POURTANT GERARD BAR-DAVID, À FORCE DE LES TRAQUER, A RÉUSSI À RETROUVER ET FAIRE PARLER CEUX QUI SE SONT COMPROMIS AVEC LES RITA POUR LEUR SAVANT EXERCICE DE RAJEUNISSEMENT DE LEURS GRANDS TITRES.

Né dans les hangars surchauffés des rassemblements gays au milieu des 70's, le remix sous-traitait déjà la disco pour la calibrer au rythme infini des couleurs surex' de ces nuits brûlées par l'éclair des stroboscopes et des premiers light-shows lasers. Puis, les 80's et leur technologie ont imprimé aux remixes des règles quasi-mathématiques de calibrage, indéniables corollaires de l'utilisation systématique du sample. Le temps, en vitesse de croisière idéale, oscille aujourd'hui de 95 à 125 BPM (Battements Par Minute), c'est une règle planétaire appliquée par les DJs qui n'ont qu'une parano, c'est qu'un disque hors norme surprenne leur client au point qu'il déserte la piste de danse. Comme les DJs se la jouent safesexe, 99 % des dance-tracks speedent entre 95 et 125 BPM. Lorsque Fred Chichin et Catherine Ringer succombent à la fièvre du " re " en concevant un LP intégral de remixes de titres de leurs trois albums, c'est la toute première fois que notre vieil hexagone voit naître un tel projet. Comme leurs confrères Janet Jackson, Depeche Mode ou Alex 0 Neal, nos Rita dispatchent leurs chansons à quelques remixers d'enfer et damnation, histoire de leur tailler une seconde peau. Et les bandes 48 pistes des Rita volent en globe-trotteuses de Paris à Minneapolis, en passant par Londres. Tony Visconti - qui a déjà produit deux albums -, Jesse Johnson - qui avait déjà remixé "Andy" - William Orbit, Dee Nasty le parigot et Fred Chichin - sous le pseudo de Fat Freddy - se partagent le gâteau de 11 titres.

DEE NASTY (PARIS)

Manhattan-sur-XIXe arrondissement, Dee Nasty, petit blanc au cul anti-coince-man, vit au sommet d'une tour qui domine le nord de Paris. Là, dans une pièce sans fenêtre, aux murs tapissés de disques, il scratche avec ses platines comme s'il caressait son chat à rebrousse-poil. Coursier-guitariste, à la fin des 70's, Dee ne trouve personne pour battre le funk avec lui. Heureusement la première fournée rap débarque en France avec Bambaata. DST, Fab Five Freddy et Grand Master Flash invente le scratch avec son "Adventures At The Wheels Of Steel" et notre funker se sent un peu moins seul. DJ sur FM libres ou dans les clubs, il finit par s'auto-produire son premier LP, "Paname City Rapping" sans hélas parvenir à en vendre un seul exemplaire. "Le rap c'est fini" disait-on à l'époque. Dee s'accroche à son Roland TR 808 pour traverser le creux de la vague. Au tournant des 90's, sa rapeuse obstination finit par payer. Dee remixe Amina et Cheb Khaled avant de s'accoupler avec Lionel D. Et un beau jour, grâce à la complicité de leur éditeur commun, il rencontre les Rita.

" Ils avaient ce projet d'album "Re " et ils souhaitaient que je remixe un titre. Les Rita me connaissaient via la connexion Actuel/Nova, mais ils ne savaient pas vraiment ce que je faisais. On s'est rencontré avec Fred et Catherine et ils ont écouté mes remixes. Ils ont tenté le coup avec moi. Ce remix de "Jalousie" nous l'avons fait ensemble. Généralement j'embarque la bande et je bosse de mon côté, là, c'était différent. Je connaissais à peine le morceau, j'ai donc essayé de conserver l'esprit de l'original en rajoutant ma sauce. De leur côté, il y avait des choses dans la chanson dont ils s'étaient lassés et qu'ils désiraient changer. Nous avons d'abord travaillé chez eux, dans leur studio puis nous avons passé deux jours à Davout pour finaliser le remix. Le résultat est un parfait compromis entre les scratchs de Dee et le nettoyage désiré par Fred. "

En fait, Dee Nasty assurait en simultané l'enregistrement du LP de Lionel D. Fred "Fat Freddy" bouclera seul à la maison le re-lifting final de "Jalousie".

TONY VISCONTI (NEW YORK)

Si l'américain Tony Visconti a regagné aujourd'hui son New York natal, longtemps basé à Londres, il a jeté avec David Bowie et Marc Bolan de T Rex les bases d'un nouveau rock rebelle à la fois cinglant et précieux dans sa décadence. Producer légendaire de la stature d'un George Martin ou d'un Phil Spector, ses disques ont hanté toutes les jeunes années de Fred et Catherine.

" Ils ne tenaient pas à enregistrer avec un jeune loup de la prod' et comme ils adoraient mon boulot avec Bowie ou T Rex, ils m'ont choisi pour réaliser "The No Comprendo" alors que leur label insistait pour qu'ils aient Trevor Horn ou Steve Lillywhite. S'ils rêvaient du son que j'ai créé, moi j'ai immédiatement été fasciné par le leur. Pour moi, ce qu'ils créaient était aussi fort que T Rex. Quant à Catherine, elle a une voix extraordinaire, au niveau de Bowie ou de Brel. Pour moi, ce disque était aussi excitant qu'une première expérience " raconte Visconti.

Aux débuts de l'enregistrement, Fred et Catherine boudent souvent dans leur coin. En fait, ils ne comprennent pas pourquoi Visconti refuse de prendre ses repas avec eux.

" C'est très français comme attitude " ricane Visconti, " sur le premier LP, on s'est vraiment engueulé. Et ils me disaient "Tu ne nous aimes pas, tu ne veux jamais bouffer avec nous ". Alors j'ai cédé et cela a fait toute la différence, c'est aussi une manière d'entretenir une relation. Depuis cette expérience avec eux, j'ai appris quelque chose. Maintenant je vois mes groupes différemment, à cause de Fred et Catherine. "

Les Rita enchaînent "Marc et Robert", le petit dernier avec Visconti avant de lui proposer de remixer certains titres pour le projet "Re".

" En fait, ils m'ont donné à remixer toutes les chansons que je n'avais pas produites : "Marcia Baïla", "Don't Forget The Nite", c'était ironique. Nous avons d'abord passé quelques jours chez eux à Paris dans leur studio 24 pistes, c'était en janvier dernier, puis nous avons enchaîné avec une semaine de Davout car nous avons dû ré-enregistrer "Don't Forget The Nite" de A à Z car la bande originale était égarée. Celle que nous avions était en 4 pistes sans time-code ce qui rendait toute synchro impossible si nous souhaitions rajouter une nouvelle batterie par exemple. Je crois que nous avons pu au moins conserver la basse et la guitare. "

Et le futur des Rita, Mister Visconti ?

" Ils sont dans la position idéale pour devenir de très grandes stars. Ils ne cessent jamais de progresser et leur son n'a rien perdu de sa saveur française très distincte, très euro-sound. L'idée des rernixes marque encore une évolution. Je sais, je les entendrai ici à New York, même si à ce jour aucun de leurs albums n'est officiellement sorti en pressage US. Mais leur glissement progressif vers l'anglais ne va pas tarder à leur ouvrir des portes et s'ils sont prêts à bosser dur, dans deux ans, ils seront mégas et planétaires. "

JESSE JOHNSON (MINNEAPOLIS)

A mi-chemin entre est et ouest, plaines infinies et région des lacs, Minneapolis est l'incontestable cité de la fusion synthétisée par Prince et son gang de funkers-rockers (ou vice versa). Vassal des premières heures, Jesse Johnson, le guitariste de The Time, s'est lancé avec un succès relatif dans une aventure solo. Pourtant ses trois albums ont su griffer la décennie passée d'un groove grave et vif. Pour les besoins du nouveau film du Kid - à ce propos sortira-t-il un jour en France, mon cher Warner ? - Jesse a rejoint la reformation de The Time. En attendant de nous balancer ses DEUX NOUVEAUX ALBUMS à la fois, notre minnéapolitain a remixé "Andy" en version "bassapella" sur le "Re" des Rita.

" Ils sont venus jouer au First Avenue voici quelques années, on s'est rencontré et le flash a été mutuel " raconte Jesse Johnson au téléphone. " Leur musique m'a vraiment surpris. Pour des parisiens qui n'avaient jamais mis les pieds aux States, elle débordait de soul. Pour moi, pas un seul groupe au monde ne sonne comme les Rita Mitsouko. "

Avec "Marc et Robert" et les premiers remixes de "Andy", Jesse Johnson et la paire Mitsouko confrontent leurs techniques. Pour le titre de "Re", nos Rita laissent libre cours à l'imagination funkisante de Johnson et sa basse omniprésente donne la couleur du remix.

A l'autre bout du fil, Jesse multiplie les silences. Il avoue en fait avoir claqué depuis peu la porte de The Time pour cause d'incompatibilités d'egos hypertrophiés. Mais ce qui manque le plus au monde au guitar-hero du Minnesota, c'est l'appel de la scène. Jesse n'a jamais tourné avec son groupe. Si seulement il parvenait à remixer sa vie ! Comme ses disques !

WILLIAM ORBIT (LONDRES)

Sur le label IRS de Miles Copeland, au coeur des 80's, William Orbit avait su créer avec Torch Song l'archétype d'un son neuf à mi-chemin entre Kraftwerk et les premières expérimentations d'Orchestral Manoeuvres In The Dark. Mais si Torch Song avait une image parfaite, l'absence totale de succès commercial finit par couler le groupe. Assiégé par la banque et une cohorte de créanciers, Orbit reçoit un jour un coup de fil d'une grenouille inconnue baptisée Etienne Daho :

" Tout chavirait, mon studio était en passe d'être saisi et dans cet environnement merdique, j'ai remixé "EpauleTatoo" et quelques titres de "Pop Satori". Puis c'est Sting qui m'a appelé. Miles le manageait, il voulait que je bosse avec lui sur la toute première chanson de son premier LP de l'après-Police. Nous avons remixés ensemble "Set Them Free ". J'ai pu payer mes dettes et depuis le téléphone n'a jamais cessé de sonner. Comme ce jour où mon éditeur, Emmanuel de Buretel m'a proposé de collaborer à un projet avec les Rita Mitsouko. En fait, Rico Conning, qui bossait avec moi sur le Daho, m'avait prêté sa cassette d'un de leurs albums et j'avais déjà été téléporté par leurs sons synthés cheap-entre deux eaux : leur côté glauque et furieusement étrange. Cette cassette est devenue mon LP de chevet de l'année, au point que j'avais inventé tous les mensonges pour refuser de la rendre à Rico. Le jour où ils ont débarqué dans mon studio de Hampstead, j'étais fou de joie. J'ai demandé à Fred s'il voulait bien jouer de la guitare. Il a branché une pédale wah-wah et nous a balancé des sons insensés, c'était typiquement Fred. Nous l'avons gardé pour le remix de "'Tongue Dance". J'ai remixé d'autres chansons pour eux comme "Hip Kit". C'est drôle parce que j'avais modifié sa structure, collé un nouveau rythme, mais je ne trouvais jamais la voix qu'il fallait pour l'enregistrer. La grande force de Catherine, c'est qu'elle possède au moins trois voix différentes au fond de la gorge. Lorsqu'ils m'ont offert de remixer "Hip Kit", j'ai sorti ma bande de son étagère, c'était drôle. Mes rapports avec les Rita sont basés sur la confiance totale, on appelle cela aussi "carte blanche" [en français dans le texte]. "

Cerveau génial et bras coutumier du sidérant Bassomatic, remixer de Cure et de Madonna, l'incontournable William Orbit semble avoir parfaitement réussi la sienne.

FAT FREDDY (BIÈVRES)

Dans le grand sud parisien, Catherine, Fred et leurs copains font leurs devoirs avant la mise à feu de leur tournée. Salle vaste pour armada électronique, les machines branchées ressemblent étrangement à la salle de contrôle de Startrek. Au milieu, sur la console SAGE memory, de fabrication française, des doigts invisibles enregistrent la position de curseur de puissance et de tonalité pour chaque instrument, chaque chanson. Équivalente à une SSL studio, cette petite merveille laisse live libre cours à l'imagination des musiciens, c'est l'antipode des séquences pré-enregistrées dont abusent certaines vidéo-stars comme Janet Jackson. Fred fait les yeux doux à son nouveau bijou :

" Ca se met aussi tout seul à la bonne équalisation. Tu peux aussi doser ce que tu injectes dans les diverses réverbes, mais c'est tout. Sons, musiques, rythmes, jeux, c'est absolument live. C'est pas un truc qui joue tout seul. Si je m'arrête, ça s'arrête. Tout le monde joue. Ici nous travaillons juste le son, le feeling. On pourrait jouer avec des Fender Marshall basses acoustiques, ce serait pareil. De même, chacun des musiciens est instrumentiste. Gérald, Ritchie, Michaël sont parfaitement hétéroclytes. "

Fat Freddy ne croit pas si bien dire, le batteur est aussi guitariste et claviers, le percu assure aussi la programmation et certains claviers, et ils ont tous rejoint la formation au fil du hasard. Mahdi, qui officie derrière la console, n'était venu à la base que pour assembler la sono. Les Rita l'ont embarqué dans leur galère magique et il se retrouve aujourd'hui coiffé d'une casquette de mixer. Décidément, les Rita se remixent la vie comme leur musique.

Et puis il y a aussi cette totale obsession de l'honnêteté qu'ont Fred et Catherine. Ils ont supprimé par exemple le retour scène parce qu'il n'y a pas de raison que le public et les musiciens n'entendent pas exactement la même chose. Comme ce "Re" taillé pour la danse, où ils ont laissé à d'autres exprimer leur propre vision des Rita, mais lorsqu'Orbit parle de "carte blanche" Fred est plus mesuré.

"Avec William, on avait déjà fait "Tongue Dance" et c'était très fort. Pour "Shower ", on s'expédiait des faxes. Je lui avais interdit d'utiliser des grooves trop funky, il fallait que cela reste bien européen. Pour "Hip Kit", il avait le droit de changer 40 % du rythme et 40 % des sons. William tient ses limites. Par contre Jesse, c'est une autre affaire. Il n'en fait qu'à sa tête. Ses remixes sonnent comme du Jesse au point qu'on dirait une reprise de Jesse. Tony, c'est encore différent. Sa définition du remix est une simple question de nuances. Il est de l'ancienne école, il n'oserait jamais virer un instrument en entier. Par contre, il va modifier sa valeur pour faire ressortir tel ou tel truc. Si nous avons choisi de bosser avec des gens aussi différents, c'est pour éviter que ce "Re" ne soit trop uniforme. En fait, il me rappelle les disques que j'écoutais quand j'étais gamin, comme Led Zep où tu passais sans prévenir des méga-guitares à la mandoline. "

Comme Tony, Jesse et Willie, Freddy possède sa propre console 24 pistes posée à dix centimètres du sol, indispensable passeport vers l'indépendance artistique. Sans cet home studio et ses horaires illimités, jamais il n'aurait pu expérimenter tous ses délires remixés.

De même pour le show à venir, il n'y a ni sponsor radio ou télé. La console SAGE, la petite structure du groupe permettent de monter la tournée sans se fourrer dans la gueule des fauves commerciaux. Les recettes seront partagées entre tous et des guests - dont William Orbit et Dee Nasty - viendront joyeusement chambouler le spectacle des Rita.

" On peut attaquer les States avec un tel matos, ça nous coûte juste huit billets, d'avion. On n'a pas de semi-remorque à balader, cela permet une certaine souplesse. On peut même jouer au pied levé, à la télé en direct grâce à cette console. Tu mets le programme de telle chanson, donc tu as déjà tes balances et tu injectes directement sur l'antenne, c'est un vrai régal. "

Chirurgiens plastiques du son, Fred et Catherine n'ont pas fini de Frankensteiniser leur rock planétaire.

Gérard BAR-DAVID