BEST Octobre 1986

Jean-Yves Legras Jean-Yves Legras Jean-Yves Legras Jean-Yves Legras

FREQUENTEZ UN TANT SOIT PEU CATHERINE & FRED ET VOUS DECOUVRIREZ AVANT TOUT UN VRAI GROUPE DE ROCK (ET D'AUTRE CHOSE AUSSI, C'EST LEUR CHARME) MOTIVE ET AMBITIEUX QUI NE SE LAISSERA PAS DESUNIR AU PREMIER MEGATUBE VENU: RITA MITSOUKO.

«Yaktaga
Prit sa puce en astrakan
Puis il lui fit reluire un temps
Le chant de Yaktagan
Melotrons
Sirops d'efforts d'accordéons
Soufflaient en désaccord...
»

Plan I

Un concert organisé par Actuel, sous les lambris fanés du Casino de Paris. Foule maigrichonne, aigrelette, de quarantenaires attirés en ce soir glacial de 84 et ce lieu confit par le mot fête : un orchestre de jazz new-yorkais dont le chef s'écartèle davantage entre grosse tête et tablas timides qu'il ne s'éclate au swing de ses musiciens (l'un d'eux s'appelle pourtant Jack Bruce, mais doit déchiffrer ses tripes sur partition ... ). Mon crâne sur la commode, la routine. Sauf qu'en guise d'amuse-gueule, nos messieurs Loyal du bon chic parisianiste panculturel avaient conçu l'idée saugrenue de programmer un groupe totalement barbare : son nom, son allure, sa notoriété, qwâaa ? Lumineuse lubie des mécènes, les Rita Mitsouko (hein ??7), qui firent un raffut bizarre et des gestes incongrus sous les lazzis pleutres des blékas du fin fond (« A poil ! », par des mecs qui se la couperaient plutôt que de tirer la langue à la bonne de leur psy), nous sautèrent à la tronche comme le bruit d'une gifle, sa marque et tous les tremblements dus à son sillage...

Vous avez lu les petits mots qui se télescopent au début de cet article ? Pas eu le temps, sur-le-champ, d'en distinguer l'ombre du bout d'un seul, tant la fille les brisait en une sarabande charnelle et violente qui tenait infiniment plus de la bacchanale exorciste que du happening sympathique ! A son côté hocquetait un grand oiseau torturant sa guitare en trappes saccadées, haineuses, précises. Une bande de nerveux affreux complétait ce stupéfiant duo, achevant d'écarquiller le regard incrédule de nous autres tapis-là, on aurait dit que le fantôme du rock'n'roll soi-même, hermaphrodite soudain, venait à point semer son sardonique bordel au beau milieu d'un conseil notarial tout juste convoqué pour étouffer sa dépouille ! Avec un pote on s'est écrié en filant et en battant l'air de nos bras dégourdis : «Aaaahhh les superbes que voilà ! C'étaient les Stooges avec Iggy changé en ghoule ou quoi ? »... C'étaient, en quelque sorte.

«Yaktaga
Espérait plumer son foie
Décortiquer ses avant-bras
Au Son
Des Espadons
Sirupeux
II lui lorgna le fond des yeux
L'insecte fit: Encore...
»

Plan II

Dix-huit mois plus tard. Les Rita Mitsouko cassent la baraque avec « Marcia Baïla », une bombinette d'intelligence émotive aux éclaboussures brésiliennes comme jamais n'osèrent en rêver Pierre Barouh, Lavilliers et Gainsbarre combinés .(le premier trop mou, le second trop infatué, l'autre trop fatigué ?), grâce à quoi, au passage, ils inaugurent le zénith inodore du Top 50.

« Marcia Baïla » fait suite à un premier 45 t, « Restez avec Moi », tous deux extraits du premier album, lequel succède lui-même à un maxi demeuré confidentiel, « Dont Forget The Nite ». Tiens donc ! Un titre en français, un en anglais, un troisième qui est un nom « exotique » (ce pourrait tout aussi bien âtre du javanais !) : Catherine Ringer et Fred Chichin seraient-ils en train de concocter une manière de complot planétaire, une version franco-revancharde du blitzkrieg si brillamment réussi par Eurythmics ? Penses-tu ! Même pas, suffit d'écouter c'est seulement que ces deux-là tiennent le diable de leurs instincts par la queue et font bamboche partout où il les mène, c'est-à-dire résolument n'importe où.

Tout l'album est ainsi : secoués de fureurs blâmes (avec les mots pour souffrir et des ruptures sèches inouies, oui) dans « Jalousie », funambulesque et transi sur « Oum Kalsoum », dangereux et fangeux sur « La Fille Venue du Froid ». L'oiseau d'Aubervilliers et la folle de Pantin, qu'on voit partout à la télé les yeux chargés d'éclairs sous trente-six looks bariolés, sont une paire de sérieux allumés à qui, générique et fanfares, le délire d'être soi dicte sa loi. Bonnie et Clyde ici, en France, des guitares et des voix, des rythmes et des claviers en guise de pétoires. Révolution des moeurs gauloises, quasi, d'autant que le premier éclat par eux provoqué s'épèle en portugais et raconte, en frémissant de rage, d'amour et de dépit, la mort d'une danseuse ! Sur un tempo de houle et une écume de mots qui sont peut-être la première échappée vers le large de nos fantasmes rock. Inoui, vraiment ! Et pour cause...

Insert : une vie

Fred Chichin : «Jusqu'à seize ans, j'ai vécu peinard, à Aubervilliers. Mon père était cadre dans une boite de travaux publics, mais c'est surtout un cinéphile ardent, quelqu'un d'ouvert à tout ce qui est artistique. On écoutait des tas de trucs, à la maison, et je bouquinais pas mal, ce qui fait qu'au bahut, j'étais déphasé, je glandais. Ça allait, mais je m'en foutais. Le lendemain de mes seize ans, j'ai plaqué. J'avais d'abord eu les Beatles dans la tête (j'ai encore la plupart de leurs disques sur Odéon, des trésors, avec leur date d'achat !), et la musique, pour moi, c'était important, très, pas de la consommation. Les Stones, par exemple, me mettaient dans les transes : c'était une manière de vivre. Le Floyd aussi, jusqu'à « la vache ».

Alors j'ai suivi routes les filières de cette époque, la route au Maroc, l'acide à Amsterdam, les squatts à Paris, où on jammait avec des potes sur les albums de Quicksilver et de Cream (ils étaient tous fondus de Ginger Baker, mais moi je préférais le style concis et parfait de Ringo Starr, un génie, celui-là !). Des fois, on allait jouer dans des parties bourgeoises, pour un peu de blé et beaucoup de fun, ou dans des soirées baba qu'on éclatait vite fait...

Un jour, j'ai rencontré un marionnettiste qui m'a proposé de tourner avec lui, je m'accordais en open, et hop, roulez, j'improvisais. Ça a duré un an, c'était bizarre, marrant. Avec le fric, j'ai mis le cap sur l'Angleterre (le paradis !), et j'ai acheté un VCS 3 et deux Revox. On était deux à Paris à posséder un pareil matos, alors je le louais pour m'offrir mes propres bidouillages, j'ai aussi fait un stage d'électro-acoustique avec un compositeur de musique contemporaine, Nicolas Frize, et un autre stage, de silence celui-là, aux frais de l'Etat !... Mais j'avais appris beaucoup de choses, surtout en ce qui concerne le studio, le son, et même le bruit de l'air.

En 76-77, j'ai commencé à monter des groupes, en pleine vague du retour du rock, en réaction à Genesis et toutes les Yesseries de ce genre, que je hais toujours autant. Je dis rock, pas punk j'avais pas besoin de la frime punk pour faire du rock, tu vois ! Moi, je suis un guitariste rythmique,à la base, un fou du riff. Et tout le monde s'en foutait (il se marre !) C'est à ce moment-là que j'ai découvert Catherine, grâce à mon père, d'ailleurs, qui m'a branché sur une espèce de spectacle musical à Montreuil, un truc plus ou moins politique soi-disant teinté de rock... Mais j'ai adoré la gueule hyper speed de Catherine sur l'affiche !»

Insert II : une vie

Catherine Ringer : «C'était un happening gaucho-situationniste avec des gens de la bande Bulle Ogier, mis en scène par le fils de Jean Vilar, où j'était chanteuse, danseuse, meneuse de revue (je l'imagine assez bien en Jézabel, échevelée mais pas du tout livide, au milieu d'une tempête d'effets gonflants et de phrases creuses, piaffant de l'intérieur...) Fred tranchait dans cette équipe, il détestait qu'on se serve du rock pour balancer des slogans et tenter de récuperer les zonards du coin. Et il avait raison ; le rock, c'est une culture en soi, politique tout seul, si on veut... Enfin bref, on a décidé de continuer ensemble, tous les deux, en faisant d'abord la musique d'une autre pièce. Moi, les planches, je connaissais, ma mère est artiste. Elle était architecte, mais elle a préféré construire des enfants plutôt que des cages à lapins. Elle m'apprenait des monceaux de choses à la maison, qui me faisaient rêver. A l'école, je déchantais un peu j'étais presque toujours première, mais mes copines, c'étaient surtout les chahuteuses du fond...

En fait, comme Fred, dès que j'ai pu, j'ai tout laissé tomber. Remarque, à partir de douze-treize ans, je fuguais déjà, je me baladais dans les rues, la nuit. A quatorze ans, je vivais pratiquement chez un mec, un étudiant. C'est étrange, je suis passée directement de l'enfance à l'âge de femme, sans adolescence... Après l'école, j'ai tout de suite fait des boulots dans le théâtre, le chant, la danse. Ma mère m'avait aiguillée vers ça, et, vers dix-sept ans, je me suis retrouvée dans un spectacle mis en scène par Michael Lonsdale. J'ai aussi donné dans le café-théâtre, la musique contemporaine, la danse africaine (mais en tant que chanteuse : étant blanche à mort pour une revue « typique », ils me faisaient chanter derrière un rideau !). J'aimais ces trucs hétéroclites : mon aventure à moi, au contraire de celle de Fred, c'était de voyager à travers la ville et toutes ces activités différentes, ces gens opposés. C'est comme ça que j'ai joué dans les films pornos, parce que c'était vraiment drôle au début, que ça me changeait de Xénakis et que ça payait plutôt mieux !! Cela dit, et bien je ne regrette rien de tout ce dans quoi j'ai pu tremper, je n'ai pas digéré que des mecs se servent du label Rita Mitsouko pour fourguer des photos de moi à poil: ça, s'ils avaient raqué, c'aurait été du commerce. Sans un rond, ça devenait de l'arnaque. J'ai attaqué, j'ai perdu, mais bon, tant pis: ça ne se passera pas deux fois !...

A cause de cette histoire, et grâce à d'autres histoires, j'ai appris des masses de choses à propos de ce que c'est que de vivre sa vie comme une aventure. Je suis devenue à la fois plus souple et plus exigeante. Par exemple, si la vieille dame du dessous vient prendre un café, je ne vais pas lui mettre du Stones, hein, l'étalon or du rock'n'roll, elle trouvera ça grinçant, trop fort, elle comprendra pas les paroles. Chez elle par contre, dans son ambiance, j'apprécierai même Michèle Torr, parce que la musique est surtout une question d'atmosphère. Le matin, souvent, je chantonne des vieilles musiques de film, «Zorba le Grec », ou des chansons de Damia, des trucs populaires qui avaient la pêche... Côté exigeance, c'est avant tout né d'une frustration avant de rencontrer Fred, je n'étais qu'interprète... Alors que petite gamine, j'écrivais beaucoup, des poèmes, des lettres les mots m'ont toujours charmée...»

«Après quoi
Les harmonicas
Soufflaient sur le sofa
De longues cigarettes
Qu'elle jette
»

Plan III

Dans un des deux minuscules appartements que Catherine et Fred louent au dessus d'une cour pavée, vers la Porte de Pantin : un peu de jaune et de bleu aux murs, un buffet de grand-mère, un capharnaum de bricoles, des disques, une bouteille de blanc d'Alsace (entamée), mon magnéto. Monsieur Rita s'élance dans une phrase, Madame Miksouko renchérit, ou bien Madame Rita tout à coup s'interrompt, et Monsieur Mitsouko prend le relais : d'une fraicheur révélatrice, leurs discussions donnent la riche impression qu'ils se connaissent depuis hier, elles ressemblent nettement plus à des entrechats jubilatoires qu'à des séances de crêpage de chignon.

Lui : «On se relance sans arrêt l'un l'autre, on se critique, on se stimule. Tiens, par exemple, cette histoire de frustration, ça s'est résolu naturellement: je jouais un peu de tout, elle de rien. Je lui ai dit : « Tu devrais essayer la guitare », et elle en a vachement bien joué, comme ça, à l'instinct. Puis on a loué un clavier place Clichy, à dix sacs par mois, et ça a été pareil. J'étais scié...»

Elle : « Et tu vois, ce genre d'émulation, de complicité active, c'est pas le succès de «Marcia » ou les pièges du show-biz qui risquent de nous en priver. Parce qu'avant d'en arriver là, même si ça s'est passé relativement vite, on en a vu des vertes et des pas mûres : les boîtes de disques qui nous jettent (Ariola, en 83 : «En ce moment, c'est le rockabilly qui marche, les Stray Cats ; est-ce-que vous faites du rockabilly, jeunes gens ? » Moi: « Mais comment donc, cher ami, nous ne faisons même QUE du rockabilly ! » « Qu'est-ce que tu voulais que je lui réponde ? La musique des Rita, c'est tout ce qu'on voudra, y compris du rockabilly !...), les clubs qui font la gueule (au Gibus, on devait jouer trois soirs, et ils nous ont virés le samedi par crainte des skins. Comme si on avait la trouille des skips ou de qui que ce soit !), les tournées foireuses (un mec nous a pompé trois mois de concerts miteux avec pas un rond à la clé, quel salaud ! Mais c'est le même grâce à qui on a pu enregistrer notre premier maxi ! C'est dingue, non ? »

Lui : « Faut avouer que de toutes nos galères sont sortis des trucs positifs, comme des signes: au Gibus, c'est Zerbib, d'Actuel, qui nous a présentés à André Bercoff, tu sais, le Caton des bouquins politiques piégés, chez qui on a fait un putain de concert. Et puis on a commencé à récolter une super presse, sans laquelle Constantin ne nous aurait peut-être pas signés sur Clouseau... J'en profite pour dire bien fort à tous les nouveaux groupes que les deals imposés par les maisons d'éditions sont scandaleux : tu fais tout, tu composes, tu joues, tu bouffes plus, et ces gens qui t'avanceraient pas de quoi louer une basse te piquent cinquante pour cent de tes droits, la honte, merde ! C'est vrai, hein ? »

Elle : « C'est vrai. Mais j'en dirais pas autant des boites de disques, parce que c'est aussi vrai qu'ils prennent plus de risques avec les budgets de studio. Et Thierry Haupais, quand il était chez Virgin, nous a bien épaulés... Coucou, Thierry !!! »

Lui : « Oui, il y a toujours des gens qu'on accroche d'abord parce qu'ils voient qu'on bosse, qu'on a toujours des maquettes hyper chiadées, qu'on est vraiment des musiciens... créatifs... Je peux dire ça, non ? Eh oui, c'est ce qu'on veut et qu'on est, des musiciens créatifs qui vivent de leur musique, point à la ligne, merde ! (Fred s'emballe, ses yeux piqués de pointes dorées s'embrasent, Catherine le chine et le compare à Errol Flynn, il aquiesce !).

Elle : « On vit pour la musique comme on vit d'elle, on n'est pas des charlatans, pas des hypocrites, juste des artistes, aussi libres que disponibles et réciproquement, l'un n'allant pas sans l'autre, qu'on se le dise ! » (Catherine s'étouffe presque de rire, puis, en une fraction de seconde, redevient sérieuse pire qu'un pape).

Lui : « Au fait, on ne lui a pas raconté comment on s'y prend... »

Elle : « Pourquoi faire ? On s'y prend très bien, de toute façon, le mieux du monde, même !!! »

Lui : « Eh bien voilà, on travaille d'abord énormément sur nos instruments, sur nos petites machines à nous. Des semaines et des semaines, jusqu'à ce qu'on commence à avoir une idée claire des morceaux. Ensuite, on élabore ces bases dans un studio proche, tout seuls comme des grands, en général. Cette période-là aussi peut durer longtemps : tout ce qui en sort doit être présentable sur disque, comme on a fait pour la moitié des titres du premier album, dont «Marcia ». Et c'est après seulement qu'on propose, si on en éprouve le besoin, le résultat à un producteur. J'estime que c'est dans ces conditions uniquement qu'on peut rester maître et libre de notre musique. »

Elle : « D'autant que le stade final de la production coûtant beaucoup moins cher, la maison de disques nous fait davantage confiance, et nous, on préserve - ou même on augmente - notre autonomie. Regarde : le premier album, terminé en Allemagne chez Conny Plank, n'a conté que treize briques plus sept. On en a vendu 80 000 plus un million de 45 t. Du coup, celui-ci, on a pu viser un peu plus haut, avec la même méthode: le budget du disque proprement dit est identique, on s'est juste offert le luxe calculé d'enregistrer chez Tony Visconti, au Good Earth Studio, à Londres. Lui prend vingt briques et un petit pourcentage sur les ventes, mais pour quelqu'un qui a produit Bowie, je trouve que le jeu vaut la chandelle !»

Synopsis

Une rue bavarde dans Soho. Une porte blindée, et derrière, le silence. Une autre porte, calfeutrée celle-ci, et derrière... un tra-la-la gorgé de sève délirante, de cuivres savoureux et d'astucieuses clowneries : les Rita Mitsouko et Tony Visconti mettent la dernière main à « Nuit d'Ivresse», la chanson qui tire son nom du film du même jus (de Balasko, avec icelle et Lhermitte). Vont-ils ou non l'inclure sur l'album ? C'est un hit, selon moi, et un carabiné, mais bien sûr, je n'ai qu'à la boucler. Visconti pense pareil, mais lui penche plutôt pour un single singulier. Les Rita, eux, frétillent d'aise à l'écoute du résultat, qui swingue comme ils aiment, et se renforcent dans l'idée que ce titre est à part, pas du tout dans le ton général du nouvel album... Alors on sable anyway le champ, à l'anglaise, trempé dans du nectar d'orange. Enfin, eux, les artistes, parce que moi, j'ai rien fait et préfère les bulles pures...

Plus tard, à leur hôtel, je demande à Catherine et Fred de me décortiquer pour vous ce sybillin quoiqu'éblouissant « Les Rita Mitsouko présentent The No Comprendo». Eux, patiemment : « Le disque va paraitre dans plusieurs pays, au Japon et aux Etats-Unis à la suite de « Marcia », et en Angleterre si « Marcia » y marche comme ils espèrent (Visconti en est convaincu). On a choisi un titre à la fois lisible par n'importe qui, loufoque et symbolique : ce qui bloque d'abord la communication, c'est la barrière du langage, non ? Et ce qui coince les musiciens français à l'intérieur de l'hexagone, c'est avant tout ce complexe absurde de l'omnipotence anglo-saxonne, pas vrai ? Alors nous, on opte pour la transgression dans la dérision (la déraison ? Pourquoi pas, on en a marre de ce cartésianisme étouffant !). Et puis de toute façon, si l'album n'était sorti qu'en France, on l'aurait quand même appelé comme ça !!!

«Les Histoires d'A»... mour, bien sûr; c'est un peu comique, avec un refrain non-sens ; des raccourcis de vie sur un plantage de clous en guise de rythme. « Andy », Capp, évidemment, ce zombie de BD que sa femme appelle toujours chou, qu'est toujours saoûl et dit toujours non nous fait marrer sur contre-basse électrique, trois guitares, trois synthés, plein de sons différents et trente six pistes.

« C'est Comme Ca », est une fusion de rythmes traditionnels et de beat américain actuel, un éloge de rock libertaire, un jeu... « Vol De Nuit » : l'histoire d'un bombardier qui serait une énorme abeille en train de pondre en l'air, allégorie bucolique et sexuelle, notre goût pour l'impressionnisme (rires!) matiné de funk électronique à base de machines déconnantes... « Someone To Love », un rock plus classique, qui sonnait mieux, plus naturel en anglais : « faut que j'mouve ! » les a bien éclatés !!!

« Stupid Anyway », ça, c'est une espèce de chanson cajun contemporaine : double batterie contre accordéon (on adore ces instruments dépréciés !) vieux blues sur beat moderne. Le texte est une grimace, comme une dispute idiote. « Un soir, Un chien », c'est quelqu'un qui veut une relation sadomaso, s'offre totalement à quelqu'un qui justement n'en fait rien... C'est notre hommage à Marvin Gaye, à la soul qui nous touche tellement. « Bad Days », notre réplique aux chansons rock crades où le mec pleurniche sur sa nana qui le trompe dans les bars : là, la fille rêve de s'envoyer un gros ! On l'a jouée R & B avec des riffs croisés, décomposés, cassés, style James Brown ou Prince; deux de nos idoles, tu t'en doutais peut-être (rires !!!) « Tonite », une vieille chanson écrite avec Philippe Glémée, une chanson dans la chanson qui nous tient à coeur, une reminiscence qui tient la route... »

«Yaktaga
Caramelisa deux fois

Roula sa sciure
En entonnant
Le chant de Yaktagan
Cet air-là

Tournicota deux ou trois fois
En reste-t-il encore ?
»

Plan IV

La mine tirée, l'oeil en bataille, les Rita Mitsouko en ont fini avec la partie strictement musicale de leurs activités. Ils vont maintenant consacrer quatre mois à l'élaboration des clips...

«Neuf, un par titre de l'album. Pour s'entrainer au vidéo disque. Ce sera une sorte de musical télévisé (music-ha1l ? le terme ne nous embarasse pas du tout on est aussi influencé par l'art populaire d'avant guerre, qui ne craignait pas d'innover tout en plaisant à un maximum de gens, qu'à l'académie Velvet-Bowie-Roxy !), alternant le bricolage presqu'artisanal et les productions plus ambitieuses. On a déjà travaillé avec Godard, on va recommencer, mais avec lui, on ne sait jamais sur quoi ni quand !... »

Pas de tournées, donc ?

Fred : « Non, pas avant qu'on ait réalisé un troisième album, c'est-à-dire dans un an : d'une part, on ne veut plus de concerts foireux à la sauvette, et de l'autre, quand on reviendra sur scène, ça sera vraiment très préparé...

Catherine : «...avec des espaces pour l'improvisation, évidemment, que je puisse m'envoler quand ça me chantera ! A ce moment-là, on aura vu ce que les disques et les clips ont donné un peu partout, on offrira véritablement quelque chose de complet, de fort... »

Fred : « Peut-être que ce troisième album sera déjà un vidéo disque avec un thème, une histoire en collaboration avec d'autres gens...»

Catherine : « Celui-ci ne parle que d'amour, au fait ! »

Fred : « Après, on fera un album de reprises, Satie, Ravel, James Brown... »

Catherine : « ...Goldman, tout ce qui a été raté par les autres (elle se plie en deux)... et par nous !!! »

François DUCRAY