Chorus # 41 - aurtomne 2002
En chair et en colère
Deux ans seulement après un Cool frénésie qui a marqué leur grand retour et rassuré sur leur inspiration, Les Rita Mitsouko reviennent avec La Femme trombone,IlIs sont plutôt avares d'interviews et protègent jalousement leur intimité. [S'ils savaient qu'on a reconnu
dans la salle leur fille Ginger, ils en seraient verts] Pas question de les rencontrer
chez eux ou dans leur studio. Et c'est à l'issue d'un concert parisien au Trabendo, dans le cadre
d'un petit tour de piste qui les a également vus
passer en début d'été à l'Espace Cardin,
qu'on peut coincer Fred Chichin et Catherine Ringer.
Le concert— qui a mis quelques morceaux à
chauffer, avant de pétarader bien chaud — a mis l'accent sur les nouveaux
titres, encore inconnus.
Un
parti pris que le groupe a également tenu cet été et, c'était plus gonflé, au festival des Vieilles Charrues. Catherine
Ringer a fait presque tout le spectacle, harangué, aguiché et amusé de sa voix
à la plastique étonnante servie par son sens parfait de la scène. Fred Chichin
est resté au fond du plateau, derrière sa
guitare ou bidouillant les boutons d'une machine, plus du tout décidé à
se mettre en
valeur. Un clavier, un bassiste, un batteur et le guitariste Iso Diop
complétaient la solide formation. Brièvement,
à quelques reprises, Fred a rapproché son long corps anguleux et sa
mince moustache du front de scène, pour un solo. Echanges de regards complices
avec Catherine, puis retour dans l'ombre.
En
interview, les choses sont un rien différentes et l'expérience toujours particulière. Catherine est bien entendu très expansive,
mais aussi très contrôlée, toujours un peu sur le qui-vive. Fred joue
moins, mais s'implique plus profondément.
Alors ils se complètent, se coupent, s'engueulent... Et une partie du secret de leur longévité tient sans doute
dans ce discours à deux voix parfois discordantes, à cette absence de « ligne du parti » tétanisante. Voici deux ans,
Les Rita jouaient leur va-tout [voir Chorus32, Rencontre]. C'est
un groupe sûr d'avoir retrouvé une dynamique qui nous reçoit cette fois-ci,
dans une loge minuscule...
CHORUS : Les textes
du nouvel album sont très charnels. Vous parlez de désir, de corps. Encore plus directement
que par le passé.
CATHERINE RINGER : Ah, c'est intéressant. [Son ton prend de la distance] Franchement,
je le découvre en même
temps que vous.
C'est possible... [Elle réfléchit] C'est vrai, il y a pas mal de
chansons dans cette veine, « Trombone
», « Tu me manques », « Triton ».
FRED CHICHIN : Oui, sauf « 1928 » qui a un
ton différent. Mais
c'était pas conceptuel du tout. S'il y avait un concept, c'était d'être assez spontané. Ne pas
passer trop de temps en studio. Et avoir des
chansons courtes.
- Pourquoi courtes ?
F.C.: Je trouve que ça nous convient mieux. Quand c'est trop long, on perd le texte.
C.R. : La chanson est d'abord
l'art de la chose courte...
F.C. : On est partis sur cet
axe-là et avec l'idée d'enregistrer assez décontracté. Les textes, pareil, ça a été
fait en studio en
même temps que les musiques. On a joué tout ce qu'on avait envie...
C.R. : Suivre les impulsions, qui vous plaisent, comme
ça. Faire et juger après. Et pas se demander
tout de suite si c'est intéressant, ou si c'est bien.
F.C. : On a même gardé beaucoup
des premières prises. « J'applaudis »,
c'est direct. « Evasion », aussi.
C.R. :
Tu parles de moi ou... ?
F.C. :
Non, des guitares. Mais on a aussi gardé des premières prises des voix...
C.R.
: Ouais... plus ou moins.
F.C. : Bon, surtout les
guitares ou les basses.
C.R. :
Ou les synthés, aussi... Quelquefois, tu as trouvé aussitôt un bon truc que tu as gardé.
- Composer sur place, dans le studio, c'est quelque chose que vous aviez déjà fait ?
F.C. : Sur Marc & Robert... Mais cette fois,
on a vraiment réussi
à tout concilier. Les compos s'en ressentent parce qu'elles sont moins travaillées, moins léchées.
-
Le Studio Six, c'est votre studio ?
C.R.: On a toujours eu notre studio,
finalement. Même petit, il a toujours été là.
-
Chez vous ?
C.R.:
Pas à la maison, mais c'est notre studio...
F.C.
: C'est la liberté artistique.
C.R. : Parfois, on est allés
travailler dans des studios plus importants,
avec des producteurs... comme avec Tony Visconti. On faisait seulement une
partie dans le nôtre qui n'était pas très abouti. Mais maintenant, il est super
abouti. Digital et tout.
-
Mais ce studio, c'est à la maison ?
C.R. :
[ un blanc, puis agacée] Ça n'a rien à voir... Ce n'est pas intéressant... L'important, c'est d'avoir les
moyens, l'outil de production. Après,
qu'il soit ici ou là, du moment que c'est pas trop loin...
-
Que vous a apporté la technique du numérique ?
- Votre album précédent, Cool frénésie, n'a que deux
ans : vous avez retrouvé le rythme des
débuts...
F.C. : On était assez
contents de ce qu'on jouait sur scène. On avait une bonne dynamique, et ça
aurait été bête de la perdre. Alors, pourquoi attendre ? On était assez chauds,
on avait plein d'idées, on avait fait des boeufs qui donnaient des choses intéressantes. En fait, on a enregistré il y a déjà
pas mal de temps. J'ai eu une hernie discale ; on a annulé des tournées, j'ai laissé tomber l'album, on a repris en
octobre et c'était fini en décembre ; Iso Diop, le guitariste, l'a produit
avec nous. Ça fait presque un an.
C.R. : Attends, on est à peine au mois de juillet !
- Pourquoi Iso Diop comme
coproducteur ? Il a beaucoup apporté aux compos ?
C.R. :
Surtout au niveau de la manière de travailler.
F.C. : On prend toujours un
producteur, pour avoir un autre regard.
-
C'est différent cette fois, parce qu'il était déjà guitariste dans le groupe.
C.R. :
Avant, il avait beaucoup travaillé comme producteur, sans être forcément
nommé... Dans beaucoup de choses de rap...
F.C. : Il n'était pas considéré comme producteur, mais c'était bien
du boulot de producteur. Mais, parfois, ce qu'ils
appellent producteur, c'est le mec qui paie.
- Vous l'aviez rencontré avec Doc Gynéco...
C.R. : Voilà, on l'a connu au début de l'album de Doc Gynéco ; il a commencé dans notre studio. C'était
une coproduction entre Doc Gynéco, Iso et Fred. Il jouait pas mal
d'instruments, il bossait super vite. A l'aise, et tout. On a l'a pris pour les
concerts à la Cité de la musique, au début
97, ça s'est bien passé et, de fil en aiguille, on a continué.
F.C.: Ouais, il a produit un titre sur l'album précédent
: «Toi & moi & elle».
- «Toi & moi & elle »,
c'est bien le morceau qui vous a été inspiré par un songbook d'Irving Berlin ?
C.R. : Dans la façon d'écrire la
chanson au moins.
Je ne suis pas une lectrice de solfège, mais je voyais bien la
structure. Il y avait un titre
du genre : « You're
never happy when you have what you want ». [Accent à couper au couteau] Il y avait donc ce texte : tu veux ça et tu l'as eu (à trois reprises)... et puis
ça tombait comme un couperet
: quand t'as eu tout ça, t'en a plus voulu. J'ai voulu faire un truc du même genre, tout simple.
Enfin, ça paraît
simple...
- Le titre de votre nouvel opus, La Femme trombone, m'a évoqué les surréalistes.
Ce n'est pas la première fois qu'on
retrouve ces références chez vous.
Certaines chansons, dès le premier album, ressemblaient à des cadavres exquis... « Yaktagan », par exemple.
C.R. : Ce n'est pas vraiment
un cadavre exquis... C'est une histoire visuelle, que j'ai écrite en
juxtaposant des mots qui, pour moi, expriment des choses indicibles...
Ce n'est pas un collage aléatoire qui peut
donner une super dynamique... La base des surréalistes c'était : tu mets
des choses qui n'ont rien à voir ensemble,
et des fois ça fait une flamme, comme ils disaient. Mais dans « Yaktagan » ? Peut-être... la première
phrase, oui, était un vrai cadavre exquis.
-
Vous aimez bien tout de même les rapprochements paradoxaux...
C.R.
: Bien sûr. Dans « Marcia », il y a des expressions comme « des habits de polystyrène expansé ». Mais j'avais cette
vision d'habits en carton qu'elle portait parfois, et je pensais au polystyrène qu'elle pouvait utiliser
pour un objet. Le rapprochement s'est fait simplement.
-
Cette chanson, «Marcia baïla », évoquait la mort de la danseuse Marcia Moretto,
avec qui vous aviez travaillé. La danse a toujours été importante ?
C.R. : Avant Marcia, j'avais
travaillé avec Marianne Matheus, une chanteuse guadeloupéenne. On avait fait
un truc : une pièce expérimentale de Michael
Lonsdale... Mais surtout, elle m'avait emmenée vers la danse africaine,
chez un type qui faisait des ballets superbes, au Centre américain. Et qu'est-ce que j'ai appris ! En danse mais aussi en
musique. J'avais 17-18 ans.
-
Vous travaillez toujours la danse ?
C.R. : Pff, non. Pas trop,
malheureusement, je devrais.
- Mais sur scène, vos
petites chorégraphies sont très importantes...
C.R.
: Si l'orchestre roule bien, j'aime essayer quelques trucs, chercher des pas,
des trucs comme ça. Sinon j'aime bien que
la scène soit assez libre, spontanée. Sauf à certains moments un peu
plus précis. Mais autrement c'est bien, selon le jour, de pouvoir danser ou ne
pas danser... Fred comme moi, on trouve qu'un concert c'est d'abord la musique.
Et si l'on réfléchit d'abord au visuel, la musique
va s'en ressentir. Il faut servir la
musique en premier et la danse en second.
- Sur scène, il y a des
mots qui accompagnent parfaitement des attitudes. Je me demandais si certaines
phrases des chansons étaient écrites en
pensant à ces gestes ?
C.R. : Des fois... et alors tout
est lié. Ce n'est plus de la danse. Certains mots viennent vraiment avec les gestes. Quand je dis « ondule », ça va
vite de faire une ondulation, avec la
main. L'expression de la main soutient le mot.
J'ai appris ça avec des Argentins avec lesquels j'ai travaillé à mes débuts. Ils mimaient pratiquement
tout. Comme dans le rap, ou comme dans le vieux rhythm and blues. Ça
m'avait impressionnée. Bon, il n'en faut pas trop non plus.
- Justement, au niveau scénique, vous êtes moins
provocateurs aujourd'hui que vous ne l'avez été...
C.R. : On était plus jeunes,
c'est sûr. Quand on est jeune on a envie
de secouer des trucs. On est contre des machins,
la société, les injustices... Si on n'est pas révoltés à cet âge-là... Mais du fait du succès, de l'échange
avec le public, on sent qu'on est aimés, qu'on a une place. Et ça calme
quand même la rage.
F.C.
: On est plus posés, maintenant.
-
Moins de confrontation, plus de complicité ?
F.C.
: On met l'énergie différemment.
C.R. : C'est ça qui est merveilleux dans la vie...
F.C. :
A mon avis; ça merde, si tu essaies vingt ans après de mettre la même énergie...
C.R. : C'est ridicule, quoi, c'est horrible et même
moche. Et
esthétiquement, c'est laid. C'est mauvais... Pas beau. Quelqu'un qui n'est pas
en phase avec sa personne, et je ne parle
pas seulement du corps...
F.C.
: C'est ce qui est bien quand tu vois certains jazzmen, ou bluesmen : ils sont
toujours en phase.
C.R. : Même une Michelle Torr ! [Fred tique] Elle est en phase, cette femme. Elle est
naturelle, toujours belle, et elle chante
bien. Il faut aimer sa musique, bien sûr, et moi j'aime bien... Mais courir
après sa jeunesse, c'est ni mal ni bien, c'est juste moche, artistiquement.
C'est plus intéressant de voir une belle vibration.
-
Avez-vous l'impression, précisément, que Cool frénésie vous ait remis en phase ?
C.R.
: [acquiesçant] mmmm...
- C'est clair, qu'on ne
vous attendait plus autant que ça...
C.R. : Disons qu'on a
travaillé pendant un temps assez long pour arriver à trouver la bonne
méthode. On s'était fourvoyés... On bossait énormément tout en doutant
beaucoup de ce qu'on faisait et on a perdu un temps fou. Sans blague ! C'est
pour ça que j'étais aussi énervée.
-
A partir de quand avez-vous été rassurés ?
C.R. : C'est Emmanuel de Buretel [le
patron de
Virgin], qui
nous avait envoyé
un Anglais terrible, avec lequel il
fallait faire une ou deux chansons en trois
jours, paroles et musiques. Il n'y
avait pas à douter, il fallait faire. Ça nous a enclenchés. Il s'appelait...
Comment déjà ? Youth [ex-bassiste du groupe Killing Joke et producteur reconnu] Et là, on a
compris... Mais oui c'est vrai, c'est comme ça qu'on fait de la musique.
- De Buretel vous l'a fourré dans les pattes ?
C.R. : Oui parce que, franchement, ça durait trop. Et
ce n'était pas faute de travailler ! [Elle
ricane] On aurait pu arrêter le
groupe si on n'avait pas trouvé de solution.
- C'est envisageable ?
F.C. :
Ça s'arrête tout seul. Si t'avances pas,
tu t'arrêtes.
C.R. : Heureusement, on n'a
pas un contrat à vie.
-
Un peu, quand même !
C.R. :
Non, pas du tout. On n'est pas qu'une
association de musiciens.
F.C. : A n'importe qui, ça
peut arriver. Sinon, tu ne fais que
détruire ce que tu as fait avant. Il faut que ça ait une certaine tenue.
Si tu sens que le truc est mort, mieux vaut
garder son énergie pour faire autre chose.
- La question, déjà mille fois posée, de l'interaction couple-groupe ?
C.R. : Justement, on ne répond pas à ça. Vous savez, il y
a des tas de gens qui travaillent
ensemble... Il y en a même plein chez les commerçants. Des fois ça se passe bien et des fois ça se passe mal. Il n'y a
rien d'extraordinaire... Vous voyez ce que
je veux dire, c'est quelque chose de
courant, on n'a pas de leçon à donner.
- Votre rencontre a tout
de même été déterminante pour votre parcours
artistique...
C.R. : Ben oui. [Elle rit] On s'est rencontrés en 1979 sur la pièce Flash rouge de Marc'O, mes premières musiques
électriques... Ça a été enregistré par
l'INA, mais j'étais tellement tendue qu'à
l'enregistrement je me suis cassée la voix qui paraît complètement
rauque... C'est comme ça que Fred m'a entendue la première fois, sur cassette, avec cette voix. Il avait trouvé ça pas mal,
alors que pour moi c'était une catastrophe. Fred est arrivé quand on a changé de guitariste. Je lui ai dit tout de suite
: tu sais, ce n'est pas du tout ma voix. Et il m'a répondu qu'il aimait bien les timbres éraillés. Ça m'a frappé tout de
suite, moi qui étais depuis toute jeune dans les timbres ronds, flûtés et purs. J'aimais bien, parfois, faire des
voix bizarres, comme je l'avais fait
au Théâtre de Recherche musicale de Michael Lonsdale, mais ce n'était
pas ma direction. Fred m'a toujours incité à ouvrir les possibilités. C'est un
très bon coach de chanteur.
- Le
look, l'image ont été très importants dans la reconnaissance du groupe. Les
vidéos ont-elles la même importance ?
F.C. : Dans les années 80 c'était
obligatoire. On voyait bien qu'aux USA il y avait pas mal de clips. En France, il y en avait peu à l'époque, c'est vrai. On était
à la traîne... sérieux !
C.R. : On était capables de faire de l'expression-image, et il y avait cette envie.
Tous les musiciens n'ont pas toujours cette
volonté. Je suis quand même une chanteuse qui aime bien interpréter. Et tous les deux, on a un amour
du cinéma, du music-hall et des dessins
animés. Les vidéos, c'est juste des petits music-halls, avec de la
musique et des images. C'est des trucs très
anciens en fait. C'est beaucoup
moins vital que dans les années 80. Mais on continue aujourd'hui à
essayer de rechercher quelque chose d'original...
-
Vous avez toujours souhaité travailler avec des producteurs. Le premier, en
1984, était l'Allemand Conrad Plank [qui
a produit une bonne partie du premier album mais pas le titre
«Marcia Baïla »]...
F.C. : On nous avait donné le
choix entre deux producteurs. Lui et un Anglais... L'Anglais, je m'y
connaissais plus que lui. Sauf qu'il nous proposait d'enregistrer sur un huit
pistes, alors qu'on n'avait qu'un quatre pistes... Conrad Plank avait la
référence d'avoir travaillé avec Kraftwerk,
dont on était fans. Mais Kraftwerk, quel que soit leur producteur, ils
auraient tout de même eu leur
son.
Finalement, c'était bien, quelqu'un d'ouvert : un producteur qui n'est pas un musicien, mais essentiellement un
ingénieur.
- Au
contraire de Tony Visconti, producteur des trois albums suivants [The No
Comprendo en 86, Marc & Robert en 88, Système D en 93),
qui, lui, joue...
F.C. :
Visconti, c'est quand même une bête. Parce qu'il est arrangeur, il écrit, il est ingénieur, il
joue de trois ou quatre instruments.
C.R. : Et il peut chanter !
F.C. :
Assez mal...
-
Rétrospectivement, c'était une erreur de le reprendre une troisième fois, pour
Système D ?
F.C. :
Ah oui. Ce n'était pas le producteur qui convenait par rapport à la direction qu'on
avait prise... On a payé cette erreur. On n'allait pas dans le même sens, on a perdu vachement de temps. On a fait
venir un mixeur pour travailler dessus, et puis on a repris nous-mêmes la production. C'est jamais bon de
faire ça !
C.R. : C'est comme un dessin,
il ne faut pas trop retoucher, gommer et faire des traces.
F.C. : Ou comme les films qui passent entre les mains de
plein de monteurs, tu perds l'élan...
- A
propos de gomme, il semble que vous écriviez les textes au crayon à papier...
C.R. : Oui. Depuis quelque
temps. Plutôt que de raturer je reste sur la même feuille. Bon, des fois j'en prends une autre, quand c'est bien avancé.
Mais il n'y a pas plus de trois feuilles,
en tout.
- Il
n'y a jamais aucun regret de ce qui a été effacé ?
C.R. : Si c'est vraiment
bien, on s'en souvient...
F.C. : C'est comme la bande, on
ne garde pas tout. Lorsqu'on enregistre trois pistes de musique, on ne
conserve pas
vingt-quatre pistes alternatives derrière, au cas où...
C.R. : [dans un petit accès mutin] De kazoo ? T'imagines, un
morceau avec vingt-quatre pistes de kazoo ? [Devant le
regard agacé de Fred :] Allez,
continue !
F.C. : Non, vas-y.
C.R. : Non, c'est toi qui parlais, je faisais juste une
petite blague. Donc,
tu disais : quand on enregistre, on essaie de ne pas trop garder de prises. Parce qu'ensuite il
faut tout réécouter et c'est trop long.
F.C. : Je ne comprends pas les
gens qui travaillent en gardant tout. Si ton titre fait cinq minutes et que tu gardes cinq
versions de la prise, tu as déjà vingt-cinq minutes d'écoute. Et tu dois y revenir
pour savoir laquelle est la bonne... Il vaut mieux passer un quart d'heure de
plus à faire la
bonne prise. C'est beaucoup plus efficace. L'ordinateur peut être un piège : tu peux garder autant de prises que tu veux, mais ensuite tu te retrouves
avec tellement d'informations à gérer que tu ne fais plus de musique :
tu deviens un gestionnaire d'information.
-
Sur les deux derniers albums, il faut le noter, il n'y a plus une seule chanson
en anglais...
C.R. : C'est vrai, je n'avais
pas fait attention.
- Oh !
C.R. : Si, franchement. Par
contre, j'aimerais interpréter nos
chansons traduites en d'autres langues, comme on faisait avant, dans les années 60-70. Changer de langue, c'est
comme changer d'instrument. Je n'en connais pas beaucoup, j'en connais
seulement deux. Mais si je maîtrisais d'autres langues, ça me viendrait
peut-être. Lorsque j'écris en anglais, c'est que les choses me viennent
naturellement en anglais.
F.C. : Oui, mais quand on n'écrit pas dans sa langue,
ça sonne souvent simpliste. A moins que
quelqu'un d'autre n'écrive pour toi.
C.R. :
Mais justement, il y a des choses simples qui sont marrantes en anglais...
-
Comme vos duos avec les Sparks ou avec Iggy Pop. Le duo, c'est un exercice que vous affectionnez ?
C.R. : Je suis une chanteuse solitaire dans Les Rita Mitsouko. Mais j'aime bien également chanter avec d'autres.
C'est agréable.
F.C. : Les Sparks, ce sont eux qui nous avaient approchés. On jouait à Los Angeles. Ils sont venus, avec
une cassette, avec une dizaine de titres à la fin du concert... C'était
vachement bien, on en a choisi deux.
C.R. :
Avec Iggy Pop, ça s'est passé très posément et très rapidement aussi. A l'américaine. On se concentre, on
fait deux prises et c'est fini.
-
Vos textes sont de plus en plus féministes... ou tout au moins ils expriment la
puissance de la féminité avec une conviction toujours plus forte.
C.R. : C'est vrai. [Silence] J'ai
un peu de mal à analyser mon style. C'est
toujours bien de parler des choses un peu vives. Ça me fait plaisir de parler
de ça, de communiquer là-dessus...
- Les textes se discutent entre vous ?
F.C. : Non, sauf si ça ne sonne pas.
- En janvier dernier, vous avez donné quelques spectacles
avec l'Orchestre des concerts Lamoureux. Vous semblez friands des
expériences a priori décalées...
F.C. : Ça nous a intéressés immédiatement. Quand on a fait l'émission Concert privé avec M6 [qui
a donné lieu à
la sortie du disque Acoustiques, en octobre 1996,
le jour de la
diffusion de l'émission], ils avaient déjà sollicité plein de groupes. Personne ne voulait faire la première émission... C'est souvent de cette façon-là que ça se
passe; c'est l'occasion qui fait le larron.
C.R. : Et on se fait vite larrons
sur l'occasion.
F.C. : Ce sont des choses qui ne
durent pas longtemps, donc qui sont assez amusantes à faire...
C.R. : Et puis cela te fait
voyager musicalement, cela te change d'univers. On a repris du Trenet, du Neil
Young, une sélection de nos chansons. « Les guerriers », ça rendait particulièrement bien. Mais
les musiciens jouaient aussi quelques
pièces pour orchestre. Entendre la musique
de Psychose en live, ça fait quelque chose.
- Ça vous a donné des idées pour le nouvel album ?
C.R. : Ça te nourrit musicalement. Mais est-ce que ça te
donne des idées ? Je ne sais pas.
F.C. : Mmmm... Parle pour toi. Moi, ça m'en a donné !
Ultime micro-point de discorde. Il est tard, très
tard dans la nuit. L'air de la loge, bleu de fumée, est devenu irrespirable...
Catherine étouffe un bâillement de vraie
fatigue. Nous coupons là sans avoir eu le temps d'évoquer la tournée de
rentrée (à partir du 13 septembre, avec un
spectacle au Grand Rex le 20). On aurait aussi aimé parler du rôle
qu'elle tiendra dans Concha bonita, une comédie musicale d'Alfredo Arias et
René de Ceccatty, et mise en musique par Nicola Piovani, qui se jouera à
Chaillot du 5 décembre au 2 février 2003.
Mais on était prévenus, elle ne voulait pas encore s'exprimer sur le
sujet, souhaitant donnertoute la priorité immédiate à l'album des Rita.
On vous dit, quand même, un mot de l'histoire ?
Pablo, un beau jeune homme argentin traverse
l'océan et devient à Paris une superbe
jeune femme : Concha. Le tout sur fond de tangos et de boléros,
réminiscences de bandes-son de grands films hollywoodiens et « éclatement des
identités modernes » (dixitle dossier de presse).
Bien entendu, Catherine
Ringer interprétera le rôle-titre avec
l'énergie qu'on lui connaît. Et Fred disposera de toute la tranquillité
voulue pour, on l'imagine, se consacrer à de nouveaux projets de productions...
Un groupe, comme un couple, ça a besoin de respirer !
Propos recueillis par Philippe RICHARD