CHORUS N°32 - été 2000

LA CHANSON A LA CROISEE DES CHEMINS.

De " Marcia Baïla ", en 1984, à Cool frénésie, le tout dernier album, daté de mars 2000, les Rita Mitsouko ont toujours écrit de la chanson française. Mais de la chanson plongée dans un intarissable bain musical. Peut-être la recette de leur longévité...

Les Rita Mitsouko sont entrés dans nos vies comme un OVNI durant l'été 85. Dans les discothèques des bords de mer, on dansait sur le très élégant "Tombé pour la France" d'Etienne Daho. Et puis les enceintes se sont emballées sur une voix un rien criarde, une mélodie hispanisante, des rythmes échevelés : les Rita Mitsouko. Aux lèvres de la chanteuse, une histoire un peu tordue qui évoquait la mort d'une certaine Marcia. Plus tard, on saura qu'il s'agissait d'une chorégraphe d'origine argentine, ancienne professeur de danse de Catherine Ringer, morte d'un cancer à 32 ans. Drôle de sujet pour oser en faire une chanson, et sacré talent pour en extirper un tube.

Les projecteurs éclairent alors un couple étonnant, habillé comme deux as de pique, qui semble tombé directement des années punk. Bien sûr, il y en aura pour fouiller dans leur vie passée et découvrir que Catherine Ringer a tourné dans des films pornos, ce qui ne choquera pas grand monde, d'ailleurs, d'autant que la Ringer a de la repartie et aime se gaver de provocations. En novembre 80, pour leur premier concert parisien, au Gibus, elle jette son tampon dans le public... Lui, Fred Chichin, ne semble jamais douter de rien, impassible sur scène si ce n'est quelques mouvements de tête pour accompagner leur musique.

Tous deux se sont rencontrés en 1979 sur le plateau d'une pièce musicale (écrite par Marc'o) où Fred (il a 25 ans) tenait la guitare, et où Catherine (elle a 22 ans) chantait et dansait... Elle, c'est une saltimbanque, curieuse et pleine d'énergie, fan de musique (de Piaf au Velvet Underground). Elle a appris la guitare et la flûte à cinq ans, la danse à huit. Elle a fait ses premiers pas sur scène dans le théâtre de recherche musicale de Michael Lonsdale. Elle a aussi travaillé comme chanteuse avec le compositeur Iannis Xénakis. Fred, après des années de route et de rock, est devenu le guitariste d'un marionnettiste... II a touché à la musique électro-acoustique, avant de recoller au rock dans divers groupes, dont Gazoline et Fassbinder (avec Jean Neplin).

Le duo est très complémentaire. Lui, bricole sa musique, métisse les sons, tenant compte de ses interventions à elle, qui crée sur ce matériel sonore. Leurs deux premiers 45 tours, chez Virgin en 1982, passent inaperçus. Ils ne se découragent pas, sortent un premier album en avril 84, dont sera extrait début 85 le fameux "Marcia baïla".Immense succès. Les Rita s'offrent alors Tony Visconti comme producteur du second album, The No Comprendo (1986), le même que Bowie, une de leurs références. Les tubes coulent de source:"Andy", "Les histoires d'A.", "C'est comme ça"... En 1988 sort Marc & Robert, puis en 90 un remix de leurs succès (Re), Système D en 93 [cf. Chorus 6, p. 45], avant un album live, Acoustiques, enregistré en 96 pour l'émission Concert privéde M6.

Durant toutes ces années, la fleur vénéneuse du début des années 80 ne s'est jamais fanée. Au contraire, elle a pris des couleurs et offert de subtils parfums. Elle s'est même adoucie (quoi qu'il ne faille jamais trop lui chatouiller la tige...), sans se renier, dans une indépendance soigneusement préservée. Pendant ces vingt ans, les Rita ne se seront pas contentés de faire des concerts et des albums. Perfectionnistes, ils auront toujours tout contrôlé, notamment leur image, à travers leurs clips. Mais ils auront aussi multiplié les expériences et collaborations, parfois surprenantes. Avec Jean-Luc Godard (le film Soigne ta droite), avec les Sparks, avec Marc Lavoine ("Qu'est-ce qu'elle est belle"...), avec Iggy Pop, Princess Erika, Doc Gynéco.

Et puis voilà, ils reviennent en 2000 et c'est toujours aussi fort. Cool Frénésie [« Coeur Chorus » 31, p. 67] est un nouvel album de chanson française, mais de la chanson plongée, comme d'habitude, dans son temps. De la chanson qui s'acoquine avec un groove puissant, qui se frotte à un brassage de sons et de rythmes. De la chanson menée par la voix puissante - et en pleine forme - de Catherine Ringer, pour des histoires qui basculent de l'anecdote à l'émotion. C'est ainsi que, sans le rechercher, les Rita Mitsouko ont toujours plu à tout le monde, du rockeur à la minette, du BCBG au baba... Un groupe rare. Vraiment.

CHORUS: Où étiez-vous tout ce temps ? Système D, votre dernier disque studio date de 93... Et ce nouvel album avait été annoncé dés 1997...

CATHERINE RINCER : C'est vrai que notre dernière tournée s'est terminée en 96. Mais on a fait des interventions à droite à gauche. Il y a eu le Concert Privé, avec M6. On a fait des boeufs sur'scène, par-ci parlà... Et on a été interrompus par ce projet de concert à la Cité de la musique à Paris, début 97, prévu au départ deux ans plus tôt. C'était une Carte blanche, une grosse responsabilité... Il nous fallait faire quelquechose de spécial. On a donc stoppé l'album, même si l'on a profité de ce concert pour jouer quelques nouveaux morceaux.

FRED CHICHIN : II y a eu aussi une période où l'on se disait qu'il fallait chercher un producteur. Mais on ne trouvait pas. Alors, on a travaillé en coréalisation avec des gens différents, ce qui a permis de pousser certains morceaux tout en restant homogène. On a ainsi gardé la maîtrise de l'album. Si l'on n'avait travaillé qu'avec un seul producteur; il n'y aurait eu qu'une seule couleur, comme lorsqu'on a travaillé avec Tony Visconti. Et nous, on aime bien avoir plusieurs couleurs.

C.R. : On a travaillé par couches, genre telle période avec telle ou telle personne. On a ainsi fait un morceau avec Howie B. II s'appelle "L'Oiseau chante". Il est bon mais il ne s'intégrait pas à l'album.

- Vous avez votre propre studio ?

C.R. : Oui. Comme beaucoup d'entreprises qui ont leurs moyens de production... On est une petite entreprise, comme dit l'autre.

F.C. : On a notre propre outil de travail. Ce qui permet de gérer le travail avec souplesse.

C.R. : C'est important que les artistes soient impliqués dans la gestation de l'argent... gestion, excuse-moi, c'est mon côté féminin qui parle. [elle éclate de rire]

- C'est un énorme confort, sans doute, mais peut-être pas très bon pour l'efficacité ?

F.C. : A certaines périodes, il faut aller tous les jours au studio à l'heure. Si tu te laisses trop aller à tes impressions, tu attends le feeling et ce n'est pas bon... Au studio, il faut être vachement calme, car il y a des jours où il ne se passe rien. Quand tu loues un studio dix mille francs par jour, tu te forces à te dire qu'il s'est passé quelque chose parce qu'il faut bien que tu justifies l'investissement... On n'a pas cette pression.

C.R : Pour nous, l'important est bien de jouer avec plaisir, en étant libre. On ne veut pas se demander quel va être le nouveau morceau, comment va-t-on le faire... Il faut jouer, s'échauffer et ça vient.

- A partir de quel moment savez-vous, alors, que ce morceau, vous allez le garder ?

CR : Quand la mémoire fonctionne.

F.C. : Oui, quand tu t'en rappelles. Tu joues un truc et il revient sans que tu aies eu besoin de le noter.

- C'est arrivé de cette façon pour le morceau "Fatigué d'être fatigué", par exemple ?

C.R. : Il est effectivement venu vite. Nous étions en studio avec Youth, le producteur anglais, qui disait: "Allez on y va ! Il faut qu'on ait une chanson en sortant du studio. Allez, allez, continuez... C'est quoi le couplet ? Et maintenant, le texte... »

F.C. : On avait besoin de ça à un moment donné. Un coup de fouet.

C.R : Je ne savais pas quoi écrire. Je lui disais : je ne sais pas, je suis crevée, je suis fatiguée... J'en ai assez d'être crevée... Voilà comment Fred a trouvé le titre ! "Femme de Moyen Age, femme d'âge moyen", par contre, c'était un truc que je traînais depuis un moment, mais avec juste cette phrase...

- Continuons l'explication de textes... Cet autre titre que vous avez appelé "Allô !"...

C.R. : C'est une incantation à la joie, soul et spirituelle. C'est un morceau que l'on prend grand plaisir à jouer. Joyeux et frénétique.

- On continue: "Un zéro"?

CR : C'est autant la thématique mathématique que, lançons le mot, « lacanien »... J'avais lu un de ses bouquins où il parlait du "1" comme masculin, phallique, actif. Tandis que le "0", c'était le manque. Cela m'avait frappé. Le zéro, le digital, le nom même de "O" était troublant. C'est ainsi. Plein de choses qui se croisent...

- "La sorcière et l'inquisiteur" ne risque-t-elle pas de se faire parasiter par le succès de Notre-Dame de Paris ?

C.R. : Cette chanson, on la jouait déjà il y a trois ans à la Cité de la Musique... Non, cela n'est pas gênant. Au contraire. Cela montre que le thème est dans l'air du temps, qu'il est très vivant, d'actualité. L'intégrisme est d'actualité.

- Vous aimez bien partir sur des sujets forts et les mélanger avec des anecdotes. Et là, pour la première fois, vous proposez avec "C'était un homme"un titre très autobiographique, qui ne se cache pas. L'histoire du père de Catherine, rescapé des camps de concentration...

F.C. : C'est moi qui l'ai poussée. On avait composé la musique... et il y avait ce côté slave qui pouvait évoquer son père, Polonais. Ce n'est pas une chanson légère.

C.R. : J'ai eu du mal à me décider à l'écrire. Et puis après je suis allée très vite. Je n'ai rien écrit de compliqué, j uste son histoire.

- "Les guerriers", voilà encore de l'actualité.

F.C. : On l'a écrite il y a au moins deux ans, à peu près à la même période que "Fatigué d'être fatigué".

C.R : Ça sonne sauvage, technohardrock-funk, avec une petite mélodie tsoin-tsoin du début du siècle dernier.

- C'est Fred qui se charge davantage de la musique ?

C.R : J'ai souvent lu ça. Et c'est agaçant, car je ne suis pas d'accord. J'arrive souvent avec un thème de musique, je joue également sur pas mal d'enregistrements...

F.C. : Je me sers plus des machines, de la production.

- Un groupe doit-il suivre l'air du temps ?

C.R : Cela dépend des musiciens. Des gens comme J-J. Cale font toujours la même chose.

F.C. : Oui, mais ce sont des gens qui jouent dans la tradition, dans un style très défini.

C.R : Nous, on ne joue pas dans la tradition, on est à la croisée des chemins. En France, les gens écoutent de tout. Dans leur discothèque, ils ont des musiques de films, toutes sortes de musiques...

F.C. : On est un groupe français qui se laisse aller au côté français. Mais on n'est pas fermés sur l'extérieur. Je suis hyper-curieux.

- On a l'impression que vous aimez bien faire des clins d'oeil. Vous mélangez plein de musiques ?

F.C. : Un truc que j'aime bien, j'ai envie d'en mettre un petit peu. Je n'ai pas envie de faire tout un morceau comme ça, mais un petit passage, oui. J'aime beaucoup les collages... "Pense à ta carrière"est assez hip-hop. Il raconte l'histoire d'un mec dans un bar. Il est dans le showbiz. Il aborde une belle fille et lui donne tous les conseils pour qu'elle réussisse. A la fin, la fille lui dit : Mais ça m'intéresse pas du tout, ton truc. Ton plan ça pue, salut tchao...

- "Jam", qui termine l'album, est un titre à part...

C.R. : On l'a placé à la fin pour qu'on puisse ne pas forcément l'écouter... C'est un titre long, un peu planant. Une autre ambiance que des chansons. J'adore faire de la voix sans qu'il y ait vraiment de texte. C'est très agréable.

F.C. : C'est un peu Pink Floyd, puis un peu balkanique, orthodoxe... C'est un petit voyage.

C.R. : Je comprends les chanteuses de jazz qui faisaient des solos de scat. Les Blacks chantent un peu comme les chanteurs d'opéra. Ils trillent beaucoup, ils mettent des appoggiatures pour se sortir d'une voix qui ne serait que porteuse de mots.

- Je suppose qu'il y a eu des pressions amicales pour ne plus tarder à sortir cet album ?

C.R. : Il y a des pressions amicales et elles font du bien.

F.C. : Non, je suis désolé, c'est tout le contraire. Emmanuel de Buretel [directeur de Virgin Europe, NdlrJ nous disait de prendre notre temps. Il a écouté les démos, il a suivi tout le boulot. II voulait qu'on fasse quelque chose de bien. On n'est pas à un an près. Il nous a plutôt poussés à le faire tranquillement.

- Il n'y a pas l'angoisse d'être un peu oubliés ?

F.C. : Oubliés, non. C'est plutôt qu'il y a eu des moments avec des creux... L'angoisse, c'est de se retrouver avec douze morceaux et d'avoir l'impression que rien ne sonne dans ta tête; tu te sens débordé par l'ampleur de la tâche...

- La tournée ne vous fait pas peur ?

C.R : Non. Mais on va faire des périodes aménagées parce qu'on a des productions sur le gaz : on ne veut pas faire la même erreur de repartir trop longtemps, avec la routine...

- Plusieurs productions ?

F.C. : L'album de Jean Neplin [qui chante avec Catherine dans "Dis-moi des mots"]. Il reste quelques bricoles à finir et le mixage. Un groupe de rappeurs, Interactif, que je produis. Et l'album de Marco, l'un des coréalisateurs, qui est déjà enregistré, mais il veut changer des choses. Marco, comme Neplin, on le connaît depuis très longtemps. Il était dans Les Officiels, un groupe qui nous avait vachement impressionnés à l'époque. On a continué à se voir. Après, il est parti à Londres. Il a bossé avec Dave Stewart. Il est resté hors de France pendant dix piges. Il m'a fait écouter des trucs, c'était mortel ! Je lui ai dit : viens, on va bosser ensemble.

C.R. : On veut aussi pouvoir continuer à faire des pauses. On prend un moment et on sort des choses nouvelles. On a les moyens de pouvoir s'organiser. Il faut l'imposer.

Propos recueillis par Michel TROADEC.

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