EPOK
– n°29 septembre 2002
Autres
moeurs, autres beats, les Rita ont perdu leur médaille du duo
le plus déjanté du rock français. Ils signent La Femme trombone, un huitième album qui confirme leur virage electro-pop. Rencontre en coulisses avec Fred Chichin et Catherine Ringer.
L'été débutait à peine, la carrière de
leur Femme trombone aussi. Au terme d'un "debriefing" scrupuleux avec leurs musiciens, histoire de peaufiner
les nouveaux morceaux qu'ils venaient
de présenter au festival Solidays, Porte d'Auteuil, rencontre avec les
Rita Mitsouko backstage. Catherine Ringer, en pull marin, façon ménagère
du rock, et son compagnon, Fred Chichin, reviennent sur la genèse de leur
dernier disque. Ils le jugent «plus radical ». À l'image de ses
créateurs, il est assurément moins décadent et s'inscrit dans le prolongement
du virage electropop entamé, en l'an 2000, avec Cool frénésie.
EPOK Entre vos deux précédents disques il y avait eu un
intermède de sept ans. La Femme trombone
sort deux ans après Cool frénésie. Vous vous êtes bousculés?
FRED CHICHIN En fait, nous avons
profité de la dynamique créée par notre passage sur scène il y a un an
et demi. On était vraiment à l'aise au niveau musical. On avait retrouvé l'envie de jouer. On s'est
dit qu'on allait travailler rapidement
avec Iso (Iso Diop, ex d'Assassin, pilier du Secteur A et déjà présent
sur Toi, moi, elle dans Cool frénésie, NDLR). On l'a pris comme
producteur, et un mois après la fin de la
tournée on a attaqué l'enregistrement. Tout s'est fait assez vite,
en à peine quatre mois.
CATHERINE RINGER On arrivait en studio avec des trucs,
un couplet, un refrain, histoire que ça se tienne quand même un peu. Parfois
on partait sur des impros.
F. C. La veille des séances d'enregistrement,
on répétait à la guitare acoustique, ou, pour Catherine, au piano. On faisait
un morceau par jour,
paroles comprises. Cet album a été assez simple à enregistrer. Franchement
il n'y a pas eu de tension. Alors que
sur Cool frénésie, on avait trimé. Et si je n'avais pas eu des
problèmes de dos, ce disque serait sorti bien plus tôt. Je souffrais d'une
hernie discale.
C. R. C'est
drôle pour quelqu'un qui fait des disques !
F. C. Ouais,
j'ai chopé la maladie du producteur !
La Femme trombone comporte moins d'histoires ancrées dans le réel. Vous avez
fait fi du rock parodique de Pense à ta carrière ou de Gripshitrider in Paris.
F. C. Le disque est moins théâtral aussi.
C'est voulu et le format des chansons et
la manière dont on a travaillé l'ont imposé. J'avais envie au départ
de créer un album beaucoup plus simple.
On a dégagé la parodie, la comédie. En fait, j'aime bien les trucs
un peu tristes.
C.
R. C'est vrai qu'avant, on cultivait
le contraste en chantant
des textes tristes sur des musiques festives. Là, y a des choses tristes sur des musiques violentes et des
choses gaies sur des musiques plus gaies, comme 1928. C'est plus
radical.
F. C. Ce nouvel album est certainement celui d'une gravité mieux
assumée.
Vos treize titres sont aussi très épurés, élagués.
F. C. Moi, je pense qu'un titre ne doit pas
être nécessairement long. Les nôtres l'ont
été trop, quelques fois. La prolixité tuait un peu la chanson. Comme
dans Pense à ta carrière ou Femme du Moyen Age sur Cool
frénésie. Ces titres, nous les avons un peu raccourcis sur scène et c'était
bien mieux. Quand j'écoute des mecs qui font des morceaux de douze minutes, je me dis "putain, c'est
vachement bien". Mais lorsqu'on
s'y essaie, on ne dépasse pas les six minutes... Alors on a laissé tomber nos "pinkfloyderies" (sic). Je crois qu'il
faut arrêter avec les états d'âme.
C. R. Si c'est long, il s'agit forcément d'un autre genre de construction. C'est un morceau. Dans les années
70, il y avait des mecs qui faisaient
des "morceaux" interminables. J'en avais assez d'être trop
"bavarde".
F.
C. 'Musicalement, la fluidité tient à la production. Iso nous a apporté beaucoup. Au mixage, il
avait la même optique que nous.
L'enregistrement est très important. Ça change vraiment la couleur d'un
disque. Le fait de dire "on va vite, on fait ce que l'on sent avec une écriture presque automatique" nous a donné une orientation complètement
différente. Nous avons expérimenté un autre processus créatif.
C. R. C'est moins de
bric et de broc. Je fais moins de ahhhhh, ehhhhh, hiiiiiii. On a aussi arrêté les vocalises.
Du moins, on les a contenues en fin de mélodies.
F. C. L’album est moins compartimenté.
Dans les précédents disques, on est parti dans pas mal de directions musicales.
Là j’ai l’impression que l’on ramasse tout, on écrème, on prend le meilleur et
on fait les chansons à partir de tout cet univers qu’on a construit. Il y a du
rock, des trucs assez rythmiques, des
ballades, tous les styles par lesquels on est passé jusqu'à aujourd'hui.
C. R. Enfin, si on est parvenu à créer cet amalgame, c'est bien.
Dans Interlude notamment, peut-on dire que
vous avez aussi retrouvé la tonalité rock de
vos débuts?
F. C. C'est encore grâce à Iso. Avant j'étais le seul à jouer de la guitare,
alors on avait tendance à plus utiliser des synthés, et à ajouter seulement
ensuite de la guitare. Là, comme on était
deux guitaristes, on a attaqué directement avec les grattes. Et les synthés
ne viennent qu'après.
Trop bonne prolonge aussi l'expérience electro de Cool frénésie. On attribue
souvent votre longévité à
votre côté buvard musical...
C. R. Malgré les années, on a conservé notre
curiosité. C'est une qualité,
non ? On se fout de la mode. Moi, elle m'intéresse pour les sapes. Quand tu y
es, tant mieux. Le truc c'est d'avoir bon goût. Et je crois qu'on a bon goût.
F. C. On ne fait qu'être influencé, tous
les jours. Tout le monde bosse comme ça.
C'est vrai que dans la profusion des sorties, il faut continuer à se
tenir au courant des nouveautés.
C. R. Et ne pas écouter avec une oreille
nostalgique. Il ne faut pas être trop cérébral.
Vous avez choisi Triton comme single. C'est
le titre qui symbolise le mieux ce CD?
C. R. Un single est entendu par un
très large public. On s'est interrogé sur l'ambiance que nous voulions donner à
ce disque. Fallait-il proposer une teinte pop-rock, ou plutôt electro et
moderne avec Trop bonne ? Finalement, on a trouvé que Triton était
bien avec sa musique un brin baroque. Je crois que les gens pourront accrocher
à la mélodie, à l'histoire, à l'univers.
Est-ce
l'album de la transition?
C. R. Comme une classe de transition ?
F. C. Effectivement oui, c'est quelque chose comme une porte,
ouverte sur un horizon différent.
Le
disque a été préparé dans un contexte politique et social délicat, il n'en porte pas directement les
marques.
F. C. On a toujours estimé que ce n'était
pas notre rôle de
l'ouvrir. Je crois qu'on peut s'exprimer autrement et beaucoup plus largement.
Lorsque Catherine écrit Vieux rodéo, elle s'exprime pour la parité, contre
le machisme. Les paroles en disent suffisamment long.
C.
R. Il y a des artistes qui ont envie
d'être poétiques, de raconter des petites histoires, c'est notre cas.
Quels sont vos projets à court terme?
F.
C. En septembre, on part en tournée en
France, en Suisse et en Belgique, puis Catherine va jouer pour les fêtes de fin
d'année dans une comédie musicale d'Alfredo Arias et René de Ceccatty.
C.
R. Sur une musique de Nicola Piovani. Il
fait des musiques de film dont la plus connue est celle de La vie est belle.
Il signe aussi toutes les BO du réalisateur, le barbu...
F. C. Nanni
Moretti.
C.
R. Dans les derniers films de Fellini,
Piovani a pris la succession de Nino Rota, dont il était l'élève. La comédie
musicale s'intitule Concha Bonita.
PROPOS RECUEILLIS PAR> FRANÇOIS AUBEL