FAN MAG septembre 85

Ils sont deux : Catherine Ringer, la chanteuse et Fred Chichin, le compositeur. On les surnomme " Les RITA ", autrement dit, RITA MITSOUKO : derrière ce prénom exotique mêlé aux effluves d'un parfum de Guerlain se cache un groupe bien français.

Musiciens méconnus depuis de longues années, ils sortent un premier album en Mai 84. C'est un mélange original de new wave électronique, de rock et de variété, à la voix chaude et violente.

Virgin, la maison de disque décide d'en tirer un clip. Elle flaire le tube en Marcia Baïla, un morceau en hommage à la danseuse argentine Marcia Moretto, qui tout en se sachant atteinte d'un cancer, dansait encore quelques jours avant sa mort. Une chanson macabre et intense, " C'est la mort qui t'a assassiné, Marcia, c'est la mort qui t'a consumée "..., mais joyeuse et rythmée.

Virgin retient le scénario d'un jeune réalisateur, Philippe Gautier. Son idée est d'utiliser simultanément différents styles d'expression : musique et chant bien-sûr, mais aussi danse, peinture performance. Il réunit sept danseurs de flamenco et modern jazz (Flore Buri, Daria Elies, Mogly Spex, Arthur Wilkins) et huit peintres graffitistes (Richard Beaudemont, Nina Childress, Jeff Gravis, Anne-Iris Guyonnet, Ricardo Mosner, Sam Ringer, Xavier Veilhan, William Wilson). Il fait également appel au décorateur Jean-Marc Kerdekhue. (Un autre monde de Téléphone, Le Pull marine de Adjani), au styliste François Salem et à Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler pour les costumes. Le projet est séduisant mais coûteux. Virgin ne dispose que de 80 000 c'est insuffisant.

Cest alors qu'on fait appel, fin novembre 84, à Fondation 2, une agence vidéo, en la personne de son tenace producteur de 26 ans, Fabien Caux-Lahalle. A lui de rassembler, en deux semaines, les fonds nécessaires. C'est trop juste, il refuse. Mais à la lecture du projet de Philippe Gautier, il s'enflamme et accepte de se battre pour le mener à bien. Sa stratégie : intéresser les ministères à la promotion des talents divers de jeunes créateurs une même oeuvre, les convaincre de conjuguer leurs efforts. Fabien Caux-Lahalle sait défendre son coup de foudre. Successivement l'Octet, le Centre national des Arts plastiques et la Direction de la Danse accordent des subventions. Au total 300 000 Frs, c'est un exploit. Mais Fabien est déterminé à frapper un grand coup. Il s'attaque donc à la promotion et prévoit, en grande première dans l'histoire du clip, une campagne par affichage sur les murs de Paris. Son ingénieuse ardeur est à nouveau récompensée : les affichages Dauphin lui cède gracieusement pendant deux semaines cent panneaux de 4 x 3 m, la RATP lui en offre cinquante. Les papeteries Ausseda-Rey se chargent d'imprimer les affiches. Pour rendre le Graffiti Art à la rue, c'est le tableau d'un des peintres, Ricardo Mosner, qui sera choisi pour y figurer. En quelques semaines, l'impossible pari a été tenu de réunir, grâce aux subventions d'Etat et au sponsoring, 435 000 Frs.

Début janvier 85, le tournage peut commencer. Six jours de travail acharné donnent naissance à un clip de 5 mn 30 tout en couleurs et en surprises. Pas d'histoire mais un déchainement d'images fortes et baroques en correspondance avec le surréalisme du texte chanté. Sans cesse de nouveaux décors, puisque pour chaque scène c'est le tableau d'un des peintres qui sert de toile de fond. Sans cesse de nouveaux costumes, tous aussi inattendus : Les Rita apparaissent en Incas, en insectes, en tenue des années 70, et même, Catherine en sirène. Les danseurs évoluent dans une chorégraphie souple respectant le style de chacun. Au milieu de ce fou tourbillon, la personnalité des Rita reste entière et leur présence efficace. C'est un patchwork saisissan, tout en rythme et sophistication, une vivifiante bouffée de création qui sait éviter les effets spéciaux et monotones clichés du même genre.

Il est présenté à la presse début mars, qui le salue comme le clip-événernent de l'année. Quant au grand public alléché par la campagne d'affichage, il attend son passage en télé. Mais c'est alors qu'éclate le différend qui va opposer pendant de longues semaines les maisons de disques aux chaines de télévision ; les premières ne veulent plus céder gratuitement les clips, les secondes refusent de les acheter. Et c'est le boycott par le petit écran. Pour Marcia Baïla, la situation frôle l'absurde. Le travail innovateur de toute une équipe, saluée par les gens du métier, reste inconnu du grand public. Paradoxalement les ventes de disques ne s'en ressentent pas. C'est le tube qui permet enfin à RITA MITSOUKO de sortir de l'ombre. Quant au clip, il a au moins rempli sa tache d'outil promotionnel en faveur de ceux qui lui ont donné vie. Finalement les grands perdants sont tous ceux qui n'ont pas encore eu la chance de s'en régaler, bien qu'il soit passé, pour la première fois en juin dernier, aux Enfants du Rock d'Antenne 2. C'est pour leur permettre néanmoins de le découvrir que nous leurs offrons ces très belles photos de Denis Darzacq.

 

Sylvie DEVILETTE