GLAMOUR Février 1990

Denis DarzacqDenis DarzacqDenis Darzacq

Impressions de Bombay
par Catherine Ringer.

Début de décennie: le groupe Rita Mitsouko reste ce qui se fait de plus séant en matière de musique populaire made in France. Baba de Bombay, où ils ont mis en clip « Le petit train » (45 tours extrait de l'album « Marc et Robert»), Catherine Ringer a fait son reporter. Correspondance particulière.

L'oreille de la joue calée contre un oreiller bien dur entend gronder les basses fréquences de la grande ville de Bombay. Immense de quinze millions d'habitants. Très mélangée. Les plus hauts buildings de l'Inde, paraît-il, les fameuses cabanes bidonville, les gens installés sur les trottoirs, d'autres à même n'importe où. Quelques musulmanes drapées de noir à un seul oeil, des saris partout, de vieux hommes en blanc, des pantalons de jersey synthétique marron, pas de T-shirts ni de jeans, des chemisettes manches courtes ternouilles. Des flopées de taxis noirs à toit jaune, mélange de Simca 1000 (pour celles d'âge moyen au moins) et d'Austin mini.

L'autre oreille, tournée vers le ciel, capte les klaxons qui n'arrêtent pas, les corneilles aux allures de corbeau et les cris du marché d'en dessous.

Il y a des tonnes de marchandises. Partout, à l'étalage, des sandales, des habits d'enfants comme on n'en rêve même pas dans notre France, extraordinaires versions des robes européennes que seules les fllettes portent. A partir de seize ans environ on porte le sari. Partout des tissus et des voiles merveilleux, plein de babioles, des vendeurs de fruits pressés, de jus de canne ou de thé au lait. Porteurs d'eau pour la toilette des moins nantis ou simplement pour la soif. On trouve de tout pour deux ou trois roupies (une roupie vaut quarante centimes) mais beaucoup apparemment ne les ont même pas...

Et pourquoi sommes-nous allés aux Indes ? Pour le cinéma. Là-bas ils sortent huit cents films par an, en majorité des « musicals ». Ce sont des films très longs, deux heures et demie à trois heures avec des histoires à n'en plus finir. Les héros meurent, d'autres surgissent de l'ombre. Les décors changent du tout au tout : une jeune fille aime et meurt à la campagne, puis sa soeur fait fortune à la ville, puis le fils de la soeur espionne le pays voisin... Le tout jalonné de chansons en situation : les tubes en Inde sont les extraits des bandes originales. Les vedettes sont adulées, glorifiées comme le serait un John Wayne mâtiné d'Elvis Presley. Quoique souvent l'acteur ne chante pas réellement mais fait un playback savant. Ce sont des artistes en lip-sinch ! Les décorateurs également sont de sacrés artistes. En trois coups de pinceau ils vous torchent un paysage magnifique, une perspective en trompe-l'oeil parfaite, un palais des mille et une nuits sirupeux à souhait. Les Indiens ont un style que nous connaissions de par des films extraordinaires comme les classiques Mandala fille des Indes ou Mother India. Nous avions envie de nous glisser dans leur monde, de faire une sorte d'échange franco-indien. Parfaites les Indes, aussi, pour continuer le petit film de Moscou Panne dans la guerre froide avec Roland Alard à la caméra encore une fois, et Fred Gremaux au son. Ce film-ci n'a pas encore de titre, mais pour votre gouverne, cher public, sachez que comme le précédent c'est une suite de chansons de nos trois albums mimées dans la ville au gré de nos inspirations. Une cassette, d'ailleurs, sortira au début de l'année avec tous nos clips et ces deux petits films, soit environ une heure trente de musique et d'images ! Pour le clip de la chanson Le petit train qui s'appelle La Belle et la Bête immonde. Le réalisateur Jean Achache et le chef déco Achaï Doan sont français ainsi que la production parisienne responsable du bon déroulement du tournage. Chef-op indien, déco indienne, habilleur, coiffeuse, maquilleur, équipe technique, machinos, et bien sûr danseurs indiens. Nous avons toujours aimé travailler avec les étrangers, nous mêler à ceux qui ne nous ressemblent pas.

C'est aussi le coût de production qui nous a attirés. En France une journée de tournage en 35 mm avec construction de décors et quinze danseuses nous aurait coûté deux fois plus cher ! Ce qui nous permet de revenir avec une superproduction pour le prix d'un clip moyen : huit cent mille francs. Et alors, est-ce que ça s'est bien passé ? Oui, vraiment très bien et ce qui plus est d'une manière aussi inattendue que nous l'espérions. Les Français sont repartis de là avec une réelle estime pour les Indiens et lycée de Versailles (et vice versa !). Moi Catherine par exemple d'exemple, j'ai trouvé un « maître » pour le séjour, un maître de danse et d'expression. Un monsieur d'environ cinquante ans qui chorégraphiait le ballet de nos paysannes. C'est lui que nous avons gardé, à notre propre amusement, pour « faire le bassiste ». Nous nous sommes fait des duels de grimaces en finissant morts de rire ; en quinze jours il m'a donné comme un fond de son art. Nous avons pleuré en nous quittant, et il m'a présentée à ses amis comme sa fille. Fascinant également leurs échafaudages en bambous, leur manière générale d'assembler des petits bouts qui n'ont l'air de rien pour faire une machinerie hyper performante, leur façon de faire les choses si sophistiquées où l'on sent en permanence la chère vieille civilisation.

Catherine Ringer.