GLAMOUR N°61 Février 1994

LES RITA MITSOUKO : SYSTEME DINGO

Propos recueillis par François Ducray

 

Controversés donc excitants, les Rita Mitsouko terminent leur tournée française à l'Olympia, du 31 janvier au 6 février, en pleine Semaine de la Chanson. Entretien en train.

1er décembre. 9h13. Quai 4 de la gare Montparnasse. Sept minutes avant son départ, le TGV gris-bleu de la SNCF accueille en son moelleux confort profilé le flot silencieux des hommes d'affaires bretons. Soudain, une tache de couleurs vives trouble l'ordonnance feutrée des costumes anthracite et des écharpes écossaises. C'est Catherine Ringer qui, dès potron-minet, psalmodie à tue-tête le numéro de la voiture et celui de son siège. Elle porte sur le chef le bonnet jaune et vert qui orne ses affiches, et sur le visage un sourire de conquête. A son côté, Fred Chichin porte, lui, une antique serviette de voyage, et sans arrêt sa main libre à sa mâchoire bloquée : une dent lui joue des tours, le tour est tombé. Derrière eux, quatre jeunes gens hirsutes et mal rasés : Les Rita Mitsouko et leur orchestre sont en route pour Rennes, où ils donnent le soir même leur premier grand concert depuis des lustres. A bord, où la coutume des premières classes impose un silence parfois piqué de chuchotements polis, s'ébauche en douceur un charmant désordre qu'eut apprécié Tati : le bassiste s'ébroue, le batteur a soif, le Chichin vante à la cantonade les vertus apaisantes d'une pâte de grand-mère, la Ringer fait sa gymnastique dans le couloir. Tout baigne ! Réputés difficiles, les Rita sont aujourd'hui diserts : Système D, leur cinquième album en dix ans d'aventures, va comme un gant à l'âge qu'ils ne font pas. D'ordinaire bougons, les Mitsouko arborent un air heureux : ils vont jouer ce soir. Ils sont faits pour ça. Ils sont comme ça : "tels qu'en scène, tels à la ville"..

Vous n'aviez pas fait de scène depuis La Cigale, ni de disque depuis le Re (-mixes). Les deux datent de trois ans.

Catherine : Oui, je sais : les Rita n'ont rien fait depuis trois ans ! Pourquoi pas cinq ? Oh, ce que ça m'énerve d'entendre ça !…

Fred : Surtout que ce n'est pas vrai : On a pratiquement pas arrêté de travailler ! Personne ne le voit parce que personne ne peut le voir, mais il y a une certaine logique dans ce qu'on fait, malgré les apparences : c'est l'envie de défendre le Re qui nous a poussés sur la scène de La Cigale…

Catherine : …où, bien sûr et comme d'habitude, on est partis vers tout autre chose !

Fred : En improvisant beaucoup et dans le sens, mais ce n'est jamais de l'énergie perdue. Par exemple, Get Up, Get Older vient de là, et Les Amants aussi, même si c'est tout ce qui reste de notre, hem… collaboration avec (Leos) Carax ! Qui, je dois dire, est un type assez bizarre dans sa façon de bosser, tantôt charmant, tantôt infernal.

Infernal ? Vous avez vous-même une jolie réputation en la matière…

Catherine : Admettons !… (rires) Il n'empêche que deux enfers ensemble, c'est au moins un de trop ! Et puis ce n'est peut-être pas si sûr, puisque tout de suite après, on a enchaîné sur la musique du film de (Josianne) Balasko et que là, ça s'est très bien passé, et il faut le dire aussi, non ?… (rires). Encore une légende qui fout le camp : Les Rita Mitsouko ne sont pas QUE des ogres !

Fred : Qui est parano ? Nous ? Ou les quelques médias qui nous tirent la tronche sous prétexte qu'on préfère investir notre temps en répétitions plutôt qu'en interviews ? Ce qui compte pour nous c'est, d'abord et de loin le spectacle et les chansons.

A l'écoute du disque, c'est le mot qui s'impose : chansons. Etait-ce bien la peine, pour en arriver là, de farfouiller autant avant, puis de courir du Maroc à New York ?

Catherine : Evidemment ! C'est ce que disait Fred : une expérience en amène une autre, qui peut finir à l'opposé de la première, et rien de ce qu'on tente n'est jamais tout à fait inutile, dans l'art comme dans la vie, d'ailleurs, et chez nous les deux se croisent tout le temps : Quand j'ai commencé à écrire les paroles, j'ai eu envie qu'elles soient simples, directes, qu'elles aient du muscle et de la lumière, qu'à leur tour elles donnent envie de se battre, de s'activer. J'en avais marre de toute cette grisaille, des gens moroses et craintifs, des bras ballants qu'on rencontre partout par ici, alors le Maroc, pourquoi pas ? Ca ressemblait à un bon point de départ !

Fred : Et ça l'a été : en fait, on a enregistré presque tout l'album à Essaouira. Et ça sonnait tellement comme on le voulait qu'on aurait dû directement rentrer à Paris pour les mixages. Le problème, c'est que Tony Visconti (déjà producteur du No Comprendo et de Marc et Robert, mais aussi des grands moments de Bowie et T. Rex dans les années soixante-dix, NDLR), habitant New York, a jugé plus commode pour lui de nous y faire venir. Et la vérité, c'est que son boulot "chargeait" les chansons, les banalisait et les vieillissait. Donc, disons qu'on s'est un peu fâchés, lui et nous !… Mais moi, je trouve que le résultat valait largement cette rupture : Système D, est bien le disque qu'on voulait entendre au final, sans artifice mais bourré de petite ruses, à la fois très premier degré et plus riche de surprises qu'on ne pourrait l'imaginer au premier abord.

Catherine : Et moi, j'adore le mélange des mots simples et des zigouigouis !

La tournée Système D a commencé par des MJC de banlieue, s'arrête une semaine à l'Olympia et prévoit le Japon : pourquoi pas la Chine et puis l'Amérique ?

Fred : La banlieue, c'est là où habitent les Parisiens, maintenant.

Catherine : Et l'Olympia, parce qu'on n'y a jamais joué en vedettes !… (rires). Non, sans blagues, l'acoustique est fantastique (elle se met à chantonner).

Fred : Le rêve, ce serait de pouvoir rayonner à partir du Japon, tenter notre chance à Taiwan, à Singapour, en Corée, tous ces coins-là.

Catherine : Oui, genre "Les Rita Mitsouko contre les Sept Dragons", ha, ha, ha !

Fred : Les Américains, c'est un autre délire : à la fois hégémonique et protectionniste, mesquin en plus, et fractionné. A la base, un seul choix : soit on se plie à tout, soit on est catalogué dans le ghetto "musique ethnique". Quand Andy a eu son petit succès là-bas, le bizness nous a adorés. Mais le bizness est blanc, il a vite déchanté en constatant que c'était dans les clubs de dance music noirs qu'on était appréciés : ça nous fermait le marché "chic" des universités. Alors ils ont voulu nous ravaler la façade de fond en comble : recalibrer les chansons pour la FM, refaire les clips pour MTV et même raser ma moustache ! Paraît qu'elle faisait trop chicano… (rires). On a laissé tomber.

Vous vous êtes quand même offert la présence sur votre album d'Iggy Pop, idole et emblème s'il en fut…

Catherine : Ah oui, ça, c'est une histoire assez drôle… On connaît ses disques par cœur, bien sûr, mais lui, il avait déjà un peu entendu parler de nous aussi (elle prend une grosse voix pour imiter l'organe fameux : "But… I know these people !…"). Il est venu chez nous, et j'étais très fière de lui montrer comment on vivait, sans parano, sans digicode et avec des gosses qui dévalent les escaliers de partout. Il a regardé une vidéo de La Cigale et je pense que ça lui a plu : "Et si nous faisions quelque chose ensemble ?", il a dit. Je l'ai pris au mot et, sachant comme sont les Américains, je l'ai rappelé deux ou trois fois. Moi, j'imaginais qu'on allait vraiment collaborer ensemble, créer ce "quelque chose" ! Mais lui répétait qu'on n'avait qu'à lui proposer une chanson et qu'il la chanterait. J'étais un peu déçue, bon, tant pis. C'est quand même surprenant d'entendre Iggy chanter en français sur un de nos morceaux, ça change, non ? Finalement, dans un autre registre, ce n'est pas si différent de mon duo avec Marc Lavoine il y a quelques années !… (elle éclate de rire).

Le texte de Y'a d'la haine est étonnamment "concerné" par l'actualité, de votre part…

Catherine : C'est une constatation, on ne peut pas nier les faits. Il y a des énergies violentes qui circulent aussi, et pas que la mienne ! Au départ, ça s'appelait "News Communication". Pour exprimer que dire les choses platement au journal télévisé et les subir platement ne suffit pas, ne durera plus longtemps. Il y a des choses dites qui ne disent rien, des silences qui vont faire du bruit et, parfois, des paroles qui ressemblent à des actions.

Lesquelles ?

Catherine : Celles que font les populations de temps en temps, quand elles en ont raz la casquette. Les choses n'évoluent pas forcément toujours grâce à la manière douce : les révoltes, les révolutions, ça existe… Je ne me sens pas apte à juger les gens, mais je sais que quand ça coince, ça finit par faire des étincelles ! Donc je le chante, point.

A l'inverse ou en complément, vous avez ces trois contes qui parlent d'enfance au bout de l'album…

Catherine : Modern Baleine n'est pas un conte pour enfants, pas du tout ! C'est une image plutôt cruelle de la réalité moderne : une baleine qui plante les crocs dans la chair de sa voisine pour se payer le rouge à lèvres qu'on fabrique avec. Egoïsme, inconscience, brutalité : loi de la jungle, aquatique ou pas… La Belle Vie, je l'ai écrite parce que je me rappelle que ce n'était pas marrant d'entendre les grands rabâcher leurs conneries de déceptions d'adultes : "Ah là là, profitez-en, vous verrez, après, c'est tout merdique et compagnie…" C'est nul et décourageant, voilà ce que c'est ! (rires). Chères Petites oui, là, c'est mon message aux petites filles. A qui depuis toujours on fait croire par de jolis contes que la vie s'arrête dès que la princesse, après une incroyable série d'épreuves, a trouvé son prince.

Fred : Tout se fige, allez hop, "La Belle Au Bois Dormant".

Catherine : Soudain, plus rien ne se passe ! Alors que, dans la vraie vie, j'ai remarqué que c'est plutôt là que les véritables épreuves commencent, et l'aventure qui vaut le coup aussi. L'amour, la vie à deux, ce n'est pas tout mâché, tout facile. Et les contes trompent les petites filles : à les lire, il suffit de trouver la bonne personne, ensuite tout ira tout seul, automatiquement. Et si ça ne va pas tout seul, c'est automatiquement que ce n'était pas la bonne personne ! On ne leur apprend surtout pas à s'accrocher, à résister, à ne pas abandonner. Ca doit être mon côté enseignante : quelque chose que j'ai compris de la vie et que je sens un devoir de transmettre.