GLOBE HEBDO N°40 du 10 au 16 novembre 1993

 

APRES 3 ANS DE SILENCE, REVOILA LES RITA !

 

Le couple mythique du rock français n'avait rien publié depuis trois ans. Tout sauf assagis, mais moins agressifs, presque tendres, les Rita Mitsouko sortent, cette semaine, "Système D". Rock, funk, rap, chanson française revisitée. A la mi-trentaine, Catherine Ringer et Fred Chichin n'ont rien perdu de leur inventivité… Ni de leur franc-parler…

 

GLOBE HEBDO : Votre précédent CD date d'il y a déjà trois ans. Pourquoi tant d'espace entre deux albums ?

Catherine Ringer : Bof, ça s'est fait comme cela…

Fred Chichin : On a besoin de recul, donc de temps, pour savoir ce qu'on va faire exactement, vers quoi on veut se diriger…

C.R. : J'ai lu une interview de Raymond Devos qui répondait à la même question. Il disait qu'il fallait qu'il vive dans la journée des histoires, par exemple qu'il aille s'acheter des chaussures et qu'il voie la tête de la vendeuse se mirer dans ses pompes pour avoir l'idée d'un sketch vrai. C'est pareil pour nous : si tu ne t'arrêtes jamais, si tu es toujours en représentation, en tournée…

F.C. : …Tu ne fais plus que des chansons de tournée…

C.R. : (elle chante:) "On the Road…"

G.H. : Ca veut dire que vous avez travaillé pendant ces trois ans…

C.R. : On n'a pas arrêté. On n'a pas pris de longues vacances à l'étranger, ni d'année sabbatique. On a fait des musiques de film, pour Balasko ou encore pour Les Amants du Pont-Neuf, de Carax…

F.C. : Et de la recherche sur les instruments, par exemple comment jouer de la guitare différemment. Si tu ne t'imposes pas cela, tu refais toujours le même disque…

C.R. : Moi, par exemple, j'ai appris à faire du rap. Quand tu es occidental, tu as tendance toujours à chanter dans le rythme, sans jamais le précéder. Dans un rap, tu dois faire en sorte, au contraire, que la mélodie propulse, drive la rythmique. Ce n'est pas du tout évident. Mais ça m'a beaucoup servi : j'ai fait des progrès en rythme, en précision.

F.C. : La musique - notre musique en tout cas - est un travail d'artisan : tu essayes des tas de trucs ; tu improvises ; tu trouves des bouts, tu les colles avec d'autres ; tu vois si ça tourne ; et tu recommences… Ca demande quand même pas mal de temps.

G.H. : Quand vous composez une chanson, vous partez le plus souvent d'une idée musicale ?

C.R. : Ca peut démarrer effectivement d'une idée musicale. Les textes sont déjà faits, et je les retravaille en fonction de la forme qu'on a donnée à notre musique. Parfois, aussi, c'est en même temps. De plus en plus souvent d'ailleurs. C'est un même but pour moi : arriver à improviser les paroles en même temps que la musique, être suffisamment éveillée mentalement et libre, pour pouvoir inventer sans honte, sans se sentir ridicule. Avant, je n'y arrivais pas : je ne trouvais des idées que seule, en marchant dans la rue ; puis, dès que je travaillais avec d'autres, je me sentais bloquée. A force de travailler, ça se passe beaucoup mieux. C'est toute la recherche du rap, que tu peux appliquer à toutes les autres musiques : comment trouver une adéquation totale entre les paroles et le son…

G.H. : Tu veux dire une osmose parfaite entre Fred et toi ?

C.R. : Oui. Sauf qu'il n'y a pas que Fred qui fait la musique. On pense qu'il travaille dans son coin avec ses instruments et quoi, je me pointe avec mon look et mes paroles. Ca ne se passe pas du tout comme cela : je suis aussi musicienne ; on fait tout ensemble…

G.H. : Même les instruments ?

F.C. : Oui. On a fait tous les instruments du disque, sauf la batterie.

C.R. : Et les solos, pour lesquels on prend de grands instrumentistes. C'est le cas, par exemple, de l'accordéon des Amants, qui est tenu par Richard Galliano. Sinon, pour le reste, on joue soit avec des claviers, soit avec des guitares ou des micro Midi… Tu chantes et ça rentre dans un synthé que tu programmes en son de trompette ou de saxo. Il y a plein de parties de notre disque qui ont été réalisées comme cela.

G.H. : Votre dernier CD apparaît comme une suite de climats très différents :

du rock au rap et à la chanson populiste, sans oublier une reprise de Gainsbourg, Hôtel particulier. C'est voulu ?
F.C.
: Pas vraiment. Ca m'est même effrayé au début : je rêvais d'un disque plus serré, avec plus d'unité. En fait, on ne peut pas s'empêcher de passer du coq à l'âne… On ne fait finalement que ce qu'on sait ou peut faire.

C.R. : Ca, c'est le côté un peu parano de Fred : il a toujours peur que les choses lui échappent… Il aime les choses carrées; et moi, je plaque là-dessus mes arabesques. Bref, signe de terre plus signe d'air.

G.H. : Tu veux dire quoi par là ?

C.R. : Moi, je suis Balance.

F.C. : Et moi, Taureau : Grrr… (il mime une bête féroce.) En fait, plus sérieusement, on fait la musique qu'on aimerait entendre.

C.R. : Et on est influencés par tout ce qu'on prend dans les oreilles toute l'année. Ce que tu décrivais tout à l'heure, c'est le panorama musical français, ce que tu entends quand tu tournes au hasard le bouton de la radio : il y a de la dance music, du rap, de la soul, du classique, des bribes de chansons africaines, égyptiennes, algériennes, etc. Un peu de tout, quoi…

G.H. : Et le côté vieux Paris des Amants ?

C.R. : Ca, c'est une chose qu'on voulait faire depuis très longtemps : retrouver une sorte de genre perdu, la vieille chanson populaire parigote. Je suis un peu lassée d'entendre des tonnes de truc à la radio ou à la télé sans comprendre… A musiques égales, je préfère aujourd'hui entendre du français… et en écrire, bien sûr…

G.H. : Vous aimez beaucoup le raï et vous avez enregistré votre disque au Maroc, à Essaouira. Or, il n'y a pas grand-chose d'oriental dans votre musique…

F.C. : Il faut entendre pour qu'apparaisse une véritable musique mixte. Ca arrivera quand on aura vraiment digéré certains rythmes. Sinon, on fait de la world music, c'est à dire quelque chose de rapporté, de plaqué, qui tient plus de la consommation que de la vraie musique…

C.R. : Moi, je trouve justement que le morceau avec Iggy Pop, My Love Is Bad, a un rythme un peu raï : ta-la-té-ton-té, ta-la-té-ton-té… (elle chante en faisant la percussion)

G.H. : Comment s'est faite le rencontre avec Iggy Pop ?

C.R. : Il était à Paris. Il est venu dans notre studio et on lui a montré le film de nos concerts à la Cigale. Ca lui a bien plu, et il nous a dit qu'il aimerait faire quelque chose avec nous… Franchement, je pensais qu'il ne s'agissait que d'une promesse d'américain poli… J'ai chanté sur son répondeur My Love Is Bad. Une minute plus tard, il a rappelé : "Je veux faire cette chanson" (accent américain), puis, pendant trois jours, ça a changé au moins dix fois : il voulait la faire, puis il n'avait plus le temps, etc, etc… Et, au dernier moment, quelques heures avant de prendre l'avion, il a débarqué dans notre studio…

G.H. : Je ne savais pas qu'il parlait français…

C.R. : Mais il ne parle pas du tout français ! Il a tout appris phonétiquement en une heure avec Fred ! … "Quand je l'ai rencontré…" (elle chante en imitant Iggy Pop.)

F.C. : Le plus étonnant, c'est que c'est très bon musicalement… Je trouve même que le fait de chanter en français lui donne un charme dans la voix qu'il n'a pas sur ses propres disques. Il a un côté crooner fatigué, comme sur la B.O. du film de Kusturica…

G.H. : Quelle est la signification du titre Y'a d'la Haine. Un constat ou une critique sociale ?

C.R. : C'est un truc que j'ai trouvé par hasard. Un jour, je suis arrivée au studio super énervée. Je bouillonnais intérieurement. Plutôt que de casser quelque chose ou de taper sur quelqu'un, j'ai crié : "Y'a d'la haine" (elle chante) sur la musique que répétait Fred. Ca m'a soulagée. J'ai trouvé les autres paroles : "On a pas que d'l'amour à revendre", etc ; puis j'ai collé un autre bout de quelque chose au milieu ; et voilà…

F.C. : Souvent, on ne découvre la signification de nos chansons que lorsqu'elles sont terminées… On travaille surtout à l'intuition, par bribes, puis collages de ces bribes. Bref, le "sens", s'il y en a un, s'impose progressivement à nous, presque à notre insu.

G.H. : Encore une fois, c'est le son qui vous guide entièrement…

C.R. : Pas forcément. J'écris parallèlement des poèmes ; mais c'est sûr que je préfère les chanter et que, quand je les chante, je les passe un peu à la moulinette pour les fondre dans la musique… En tout cas, je ne les publierai jamais en livre.

F.C. : C'est un peu comme Léo Ferré : il avait beau avoir d'excellents textes, ça passait beaucoup mieux quand il les chantait…

G.H. : Ferré, c'est une de vos références ?

F.C. : Moi, j'aime bien. Catherine, un peu moins.

C.R. : J'aime surtout ses premières chansons et les albums où il chante Rimbaud et Verlaine. Le reste, j'ai du mal à l'écouter. Parfois, je le trouve un peu trop didactique, trop explicatif.

G.H. : Justement. On attendait peut-être de votre part quelque chose d'un peu plus social, ou même de politique…

C.R. : C'est drôle, ce que tu dis, parce qu'on a essayé. Quand je me suis entraînée à faire du rap, Fred s'est mis à écrire des trucs vachement sociaux. Il en a rempli des cahiers entiers.

F.C. : …Mais ce n'était pas intéressant…

C.R. : Quand tu écris du social, sauf si tu es Dylan, ça tourne très vite à la conversation de bistrot : "c'est injuste !", "A bas ceci !", "Vive cela !"… Bref, ça ne collait pas avec nous.

F.C. : …C'était même un peu ridicule…

C.R. : Du genre : "Misère, Misère" (elle chante avec l'accent de Coluche). "C'est toujours les pauvres qui trinquent…"

G.H. : Vous n'avez pas l'impression que ça manque : les gens ont des vies de plus en plus difficiles ; et personne n'en parle, rien n'en paraît nulle part…

C.R. : Ce n'est pas en disant les choses que tu vas les arranger. Ce sont les faits qui doivent changer, pas les bla-bla. S'il y a des choses qui doivent arriver, ça se fera comme d'habitude, assez violemment, avec des gens qui morflent, des renversements, du sang, des pleurs et des rires… Bref, c'est vraiment au-delà d'une simple chanson ; et on ne va tout de même pas faire la Critique de la raison sociale en rap ou en funk…

F.C. : En plus, moi, je crois qu'il y a plein de choses qui passent par d'autres moyens, plus esthétiques. Regarde l'importance qu'a eue, chez les Noirs américains, Black is Beautiful, de James Brown, ou encore comment le rap a changé les choses par la beauté des rythmes, des images, des mots, des sons…

C.R. : La musique, c'est une activité d'éveil mental et de communication, même pour les grands, pour les adultes, qui peut aider les gens à se dépasser eux-mêmes, à oublier leurs mauvaises habitudes, à rester avenants, à garder le contact avec les autres. Bref, des tas de choses qu'on a tendance à oublier. La musique, ça devrait rester un miroir vivant de la société, de la rue ; que les gens puissent prendre des guitares et des percussions, s'assembler, aller chanter dans les cafés. J'adore les sociétés où ça se passe encore comme cela. Dans un sens, les rappers ont voulu retrouver cette sorte de qualité ; mais ce n'est pas si facile. Il y a des lois : tu ne dois pas faire de bruit, pas déranger l'ordre public…

G.H. : Au-delà de tout cela, vous avez bien des opinions politiques ?

C.R. : Bien sûr. On est d'anciens gauchistes… Fred lit énormément de journaux et de livres, par exemple, le dernier bouquin d'Attali, le gros paveton sur Mitterrand, ou encore des livres d'économie. Mais tout cela, c'est quelque chose qui reste du domaine de sa réflexion personnelle. On peut en parler avec des amis ; mais de là à étaler nos opinions dans les journeaux ou à la télé, sous prétexte qu'on peut ouvrir notre gueule, pour dire : "Nous, on pense ceci ou cela", il y a un monde ! … Moi, en tout cas, je ne pense pas sur ces sujets des trucs tellement plus incroyables que la plupart des gens…

F.C. : Il y a aussi le fait qu'on ne sait pas trop quoi penser aujourd'hui.

C.R. (faussement étonnée) : Ah bon ?

F.C. : Ben oui. Il y a tellement de paramètres, de critères contradictoires, que c'est sans doute beaucoup plus difficile aujourd'hui d'affirmer quelque chose de précis qu'au temps de Dylan ou de Lennon, par exemple.

G.H. : Jamais vous n'apparaîtrez dans des émissions genre 7 sur 7 ?

F.C. : Non. Je trouve cela totalement ridicule. On te projette des tas d'images et tu es censé avoir un avis sur chacune : c'est tellement faux, illusoire…

C.R. : Nous, on est des musiciens, des bateleurs, pas des politiques : le mieux qu'on puisse, c'est faire passer des impressions générales justes. C'est déjà beaucoup : si tu lis les journeaux et que tu observes bien le monde, tu agis mieux dans la vie quotidienne… En plus, par nature, plutôt que de dénoncer quelque chose, moi, je préfère proposer autre chose.

G.H. : Comme dans Y'a d'la haine : "Soyons plus positifs ! Rien ne sert d'être trop triste, au contraire, bien au contraire…"

C.R. : Ouais. J'aime les chansons qui te donnent du courage, de l'allant. La soul apprend cela ; mais c'est vieux comme le monde. Trenet le faisait déjà, ou encore Chevalier : "Tout ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine" (elle chante à tue-tête). On ne fait pas autre chose : des chansons, quoi…

 

Propos recueillis par Patrice Bollon.