GLOBE Décembre 87

LES HISTOIRES DES RITA, HEROS POST-MODERNES

Entretien par François Margolin, réalisé avec Kristina Larsen.

 

Godard les a filmé dans "Soigne Ta Droite" qui sort à la fin du mois. Le couple le plus créatif de l'époque ne fait pas que chanter, il parle aussi d'une seule voix : d'eux, de lui et du reste.

Les personnages, le décor

Visiblement, ils aiment déconcerter. Comme Jean-Luc Godard. Par un curieux hasard, la maison où ils habitent jouxte un commissariat. Ils viennent de s'y installer. L'espace est grand, assez vide, truffé de canettes de bière déjà bues et de meubles, vestiges des années soixante. Une grosse télé Sony, un magnétoscope et des cassettes vidéo qui traînent sur le sol. Les Aventures de Rabbi Jacob et une vieille comédie musicale. Le chauffe-eau est en panne et le studio où ils travaillent jour et nuit est dans la pièce à côté. Ils sont deux. Elle, c'est Catherine Ringer. Elle a commencé en faisant l'actrice, au théâtre, à la TV puis dans le porno. Son père, juif polonais, a été déporté en camp de concentration. Il est mort l'année dernière à Paris. Lui, c'est Fred Chichin. Il allait au lycée à Aubervilliers. Son père était critique de cinéma, dans les années soixante, dans différentes revues. Il y a quelques années, il a tenté de relancer une salle, " Le Bonaparte " cela n'a pas duré. On les connaît mieux sous le nom de Rita Mitsouko. Ça marche pour eux. Ils vivent ensemble, parlent avec deux voix, se contredisent peu. Juste de temps en temps. Normal. Godard les a même montrés en train de s'engueuler dans Soigne ta droite, son dernier film. Une preuve d'amour. Comme lui, ils traînent derrière eux une sale réputation de gens odieux avec les journalistes. C'est faux. Comme Godard, ils sont simplement exigeants.

La rencontre

Il nous a contactés après avoir vu le clip de "Marcia Baïla" sur Canal Plus. Notre plaisir à faire des images, notre façon de travailler l'intéressaient. Dans l'enregistrement qui est devenu l'album No Comprendo, il voulait filmer les premiers instants, quand vient l'idée. " Combien de larmes pour un accord de guitare... " Nous lui avons donné les clefs du studio.

Il est venu durant deux mois, quand il le voulait, et si cela ne nous déconcentrait pas trop. Il y avait très peu de place où mettre une caméra. Parfois, il venait mais ne tournait pas. Parfois, il arrivait après son équipe. S'il n'avait filmé que lorsque nous trouvions des trucs, cela aurait été horriblement angoissant, cela aurait été un jugement: " Il ne filme pas donc cela doit être nul" C'était bien parce que cela n'avait aucun rapport avec la qualité, c'était un peu la Vie des bêtes. Son truc, c'était la fabrication de la musique. Pour trois minutes de chanson, combien de ratages et de travail. Il avait la même façon de travailler que nous. Très artisanale. Beaucoup de recherche et la volonté de sortir des sentiers battus. A l'époque, il ne savait pas du tout ce qu'allait être son film, il nous a juste dit qu'il y aurait Jacques Villeret dans un bureau où il téléphonait. C'était très flou... Il en est de même pour nous : nous avons une idée de morceau et faisons tout à fait autre chose à l'arrivée. Parfois nous ne réussissons pas à continuer ce que nous avons commencé, alors on laisse reposer, comme en pâtisserie, et nous reprenons plus tard, ou même nous laissons tomber. Une chanson peut prendre un mois ou seulement deux ou trois séances comme les "Histoires d'A". Rien n'est systématique. Godard nous a certainement influencés, il est très difficile de savoir en quoi, mais l'album aurait été sans doute différent sans lui.

Deux-trois choses qu'on savait de lui

Elle : J'avais vu quelques films de lui, avant. J'en aimais certains et d'autres moins. J'avais adoré la série télé Tour, détour, deux enfants, où il jouait avec les écrans, et puis Week-end. A Sauve qui peut la vie, je m'étais endormie. Je vous salue Marie, j'ai aimé moyennement. J'ai vu pas mal de ses vieux films à la cinémathèque quand j'étais ado. Pour moi, c'était un type qui cherchait, quitte à être chiant, génial ou bizarre.*

Eux : Godard est assez distant mais fondamental, essentiel pour notre génération. Parce que son nom est important, médiatique, mais surtout parce qu'il est capital pour les gens qui font du cinéma. La plupart d'entre eux ne font qu'appliquer des recettes. Dans le cinéma français on prend un flic, une meuf, machin à la caméra, truc à la lumière, et on appelle ça un film. Godard est différent. C'est complètement le fouilli. J'aimais beaucoup le film sur les Stones, One Plus One, parce qu'il y avait l'idée du travail, tout ce temps passé sur un son de maracas. Le film était un peu décevant parce que, paraît-il, ça ne s'est pas très bien passé. Les Stones ne voulaient pas vraiment de Godard, c'était l'époque où cela n'allait déjà plus avec Brian Jones. On le voit sur sa gueule, il reste dans son coin, Ils n'ont laissé Godard venir que deux heures par jour, de telle heure à telle heure. Du coup, il a raté des trucs intéressants. Nous, nous n'en avions rien à foutre, même si nous nous engueulions. Nous avons joué le jeu à fond. Nous étions terriblement flattés de venir après les Stones. Sans vouloir dire, pour autant, que nous soyons identiques. Mais cela va dans le sens du poil et c'est dynamisant, quelqu'un qui s'intéresse à notre travail. Les gens ne savent pas toujours très bien comment cela se passe. Ils voient une chanteuse, un type avec une guitare, ils ne savent pas qui fait quoi. Eux: Ils peuvent penser que nous ne composons pas nos chansons, que j'arrive juste à la fin pour poser ma voix sur la musique. Or nous composons tout à deux - ensemble.

Eux : Nous avons fait le clip de "Marcia Baïla" avec Philippe Gauthier. Nous travaillons beaucoup sur la conception, le découpage et le montage des clips. Nous les co-réalisons.

L 'expérience des clips

Nous avons rencontré Mondino et dit ce que nous voulions. Lui, il a pensé au singe, nous à l'idée du zapping. Nous avons fait tout ça ensemble. Parfois, en faisant un album, des images nous apparaissent mais elles ne restent pas forcément. Les clips, c'est un travail bien particulier. Nous travaillons avant tout la musique. Les images ne nous viennent pas systématiquement. Il faudrait peut-être faire les deux en parallèle. Comme un opéra. Commencer un clip, revenir à la musique, voir ce qui ne va pas, puis recommencer. Ce serait très coûteux mais envisageable. Godard ne nous a pas demandé de travailler au montage ou au mixage. Il n'empêche que le son est très bien, il ne s'est pas du tout éloigné de l'ambiance que nous avions voulu créer. Ce n'est jamais une trahison même quand il y a des violons ou de la batterie. Mais c'est un fou du son.

Elle : Après "Marcia Baïla", j'ai eu de nombreuses propositions de rôles. Toujours des trucs du genre foldingue au milieu de gens straight. Comme Madonna dans Who's That Girl ?, une nana délirante. C'est trop facile, ce genre de truc, les hystéros, les droguées, les allumées qui foutent le bordel. J'ai tout refusé, on a cessé de nous proposer des rôles. Même si la chanson me plaît davantage, le cinéma m'a toujours séduite. Si Coppola ou Fellini proposaient quelque chose... Mais dans le cinéma français, les personnages sont trop typés. Cela oscille entre le looser de banlieue et le bourge qui s'encanaille. Ce n'est pas palpitant. L'essentiel c'est la personnalité des réalisateurs.

Eux : Aujourd'hui, les clips sont hypernuls, les anglais surtout, les français un peu moins, les australiens aussi. Avant il y avait une certaine recherche mais l'inflation d'images fait que ce n'est guère surprenant. Il faut savoir qu'il y a beaucoup d'artistes qui considèrent que c'est seulement un instrument de promotion, et cela les emmerde. Les photos aussi. Ils sont musiciens, un point c'est tout. Ils font des trucs standard et seul le succès les intéresse. D'ailleurs, il est possible que même la musique les ennuie. Nous aimerions bien faire un opéra mais avec qui, comment et dans quelles conditions ? L'idée elle-même peut être très bonne ou supernulle, car c'est une forme très difficile, comme la comédie musicale au cinéma... Seul Jacques Demy y arrive et encore c'est très spécial. Les Ricains n'arrivent pas à la cheville de ce qu'on faisait dans les années cinquante.

Eux : En tournée durant cinq mois ou en studio tous Ies soirs nous n'avons plus le temps d'aller au cinéma. Et il n'y a plus de cinéma de quartier. L'idée de prendre une caisse ou une bécane pour aller au cinéma, c'est dur. La dernière fois sans Pariscope ni l'Officiel nous avons pris la moto pour les Champs.

Les films que nous aimons

Nous nous sommes arrêtés pour voir Crocodile Dundee. Il y avait de belles images, mais ce n'était pas très intéressant. Le dernier Wenders, nous avions la flemme. Avant, aller au cinéma semblait évident. Quand nous avons le temps nous filons au vidéo-club prendre surtout des films d'horreur. A New York nous n'allions voir que des trucs comme Nighmare 3 ou Mad Max 2. Les salles à New York sont belles, les écrans sont gigantesques, c'est vraiment du cinéma. Nous avons voulu revoir Nightmare 3 à Paris la salle était dégueulasse, la copie aussi, le son péteux. Une salle comme un mouchoir de poche, pas de place pour mettre ses guiboles... C'est quand même physique, le cinéma. On a l'impression qu'il n'en reste aujourd'hui que la carcasse. Alors autant prendre sa Sony et se passer des cassettes. Où sont les comédies musicales - Busby Berkeley ou Norman Taurog - de notre enfance ?

Nous refusons tous les talk-shows

Eux : Lorsqu'on fait un clip ou une pochette de disque, on ne cherche pas à reproduire la réalité, mais à créer une réalité différente. Nous avons déjà fait un concert avec des maquillages style "horreur" inspiré de ce genre de film masqués et vieillis de quatre-vingt-dix ans cela faisait un sacré effet, d'autant que nous jouions dans une cave voûtée et suintante. Cela nous amuse de changer d'image, nous faisons du spectacle, après tout.

Elle : Au début, nous ne pensions pas en termes de Top 50, de succès et de rentabilité. C'est bien de pouvoir avoir du succès et de ne plus en avoir. Godard est exemplaire en cela aussi. Il a continué à être honnête, à faire ce qu'il estimait être bien artistiquement en se foutant du succès et de l'argent, qu'il a eu par moment. Il est connu dans le monde entier. Nous n'avons pas envie d'être numéro 1, tout le temps, c'est trop infernal. En plus il faut être balèze pour continuer à être créatif en étant numéro 1, comme Michael Jackson ou Prince. C'est tellement mieux de pouvoir se balader dans la rue, de pouvoir avoir une vie normale, de toujours faire ses courses... Fred, on le reconnaît, mais moi, la plupart du temps, les gens ne me voient pas. Ils ne font pas le lien avec l'image que je donne à la télé ou sur les photos. Aussi parce que je change souvent de tête. Il est même arrivé qu'on demande à Fred: " Où elle est la chanteuse ? " J'étais juste à côté !

Nous n'allons à la télé que lorsque nous jouons. Nous refusons tous les talk-shows ou autres choses de ce style. Mais nous aimons bien les émissions de variétés. je me rappelle que môme, quand je voyais Dutronc, Gainsbourg ou les Stones, c'était cool pour la soirée ! Alors aujourd'hui, si cela peut faire marrer un peu les gens de nous voir c'est bien. C'est mieux que les grandes causeries superficielles où on ne te laisse jamais ouvrir la bouche, où seuls s'en sortent les acteurs hyperconnus qui ont une façon marrante de parler de n'importe quoi, les types qui ont vraiment du charme à raconter... Nous, ce qu'il nous faudrait, c'est le Grand Echiquier ou rien ! Mais les variétés, c'est bien, même Julio Iglesias, enfin, certaines de ses chansons. J'aimais bien " Nous les hommes, pauvres diables que nous sommes.. "

Un couple de chercheurs

Eux : Avant, les femmes ne composaient pas de musique. Il y avait des couples : Lennon-McCartney, Jagger-Richards, c'étaient des couples d'hommes. Nous, c'est un homme et une femme et la femme n'est pas qu' interprète. A deux, on se relance, c'est un travail d'équipe. La période n'étant pas spécialement excitante, ni en musique, ni en cinéma c'est mieux d'être deux. Nous avons chacun 30 ans à peu près, nous avons donc connu d'autres périodes, plus exaltantes. On ne savait pas à l'avance si on achèterait le dernier Stones ou le dernier Beatles, le dernier Pink Floyd ou le dernier Doors. Aujourd'hui, on discute avec des artistes, on ne parle pas musique, on parle succès, Top 50. Tout cela changera, certainement, mais en attendant, nous avons notre propre studio. Nous ne cherchons pas à être payé par le CNRS. Au contraire, c'est stimulant d'avoir un rapport avec les tunes qui tombent ou pas. C'est plus de liberté. En ce moment, nous écrivons une musique pour un ballet de Régine Chopinot. Si nous étions subventionnés, nous ne serions pas aussi libres. Comme Godard, qui produit toujours ses films avec ses ronds. On ne peut pas faire de la recherche dans un studio public, avec la maison de disques qui paie. Nous, nous pouvons passer huit heures sur un son de batterie pour finir par le jeter. Les ingénieurs te regardent et disent : " Qu'est-ce qu'il fout. " Même si on est sûr d'avoir raison, le regard est si pesant qu'on n'ose plus. Or, même si c'est une erreur, c'est important de passer par là. Les grands - Beatles, Stones, Prince - ont toujours eu leur propre studio. Lui : Moi, j'aime bien me servir des machines, sans le mode d'emploi, pour les détourner. Je fais des trucs qui ne se font jamais. Parfois ça marche, parfois pas.

La politique

Eux : Nous n'avons jamais voulu participer aux grands concerts humanitaires. D'abord, parce qu'on ne nous l'a que rarement proposé, ensuite parce que si on accepte pour une cause on ne voit pas pourquoi on refuserait pour une autre, enfin parce qu'on ne voit pas pourquoi on mélangerait ce qui concerne l'imaginaire avec des prises de positions politiques. Ce n'est pas parce que nous avons accès à la télé que nous devons parler à la place des gens, dans un domaine que nous connaissons mal. Ce n'est pas parce que nous sommes connus que nous avons le droit de dire des bêtises. Un type comme Montand il a peut-être des choses à dire, il a été au Parti et en est parti. Il s'est investi là-dedans. Si lors d'un passage à la télé nous demandons " qui ne veut pas qu'il fasse beau ce week-end ! " Moi je suis pour, tout le monde sera d'accord. Il y a trop de gens qui crèvent de faim, trop de guerres. OK. De toute façon personne n'ira dire : " C'est bien fait que des types prennent des bombes sur la gueuIe. " Tout cela ne résoud pas les problèmes réels. On a l'impression de faire quelque chose, et en fait on ne fait rien. Pourtant la politique c'est intéressant. Nous regardons le journal télévisé comme tout le monde. Mais pourquoi les hommes politiques ont-ils tant besoin des artistes ? Comme caution ? Nous ne demandons pas, à Mitterrand ou à Chirac de faire la promo pour notre disque.