GUITARE & CLAVIERS N90 janvier 1989

Lovely Rita

Les Rita Mitsouko sont de retour avec " Marc et Robert ", un album sans concession. Parions que le succès viendra une nouvelle fois, comme pour les deux précédents albums. Nous les avions abandonnés en Avril 1987 (G & C n 73). Depuis, ils ont quelques disques d'or à accrocher et une reconnaissance quasi internationale. A la veille de la sortie de leur troisième album, nous avons fait le point avec Catherine et Fred.

Après leur tournée française de 1987 et le duo Catherine Ringer/Marc Lavoine (" Une expérience mitigée, déclare Catherine, j'ai juste prouvé que l'on pouvait mélanger les genres "), les Rita ont poussé la chansonnette hors des frontières hexagonales et vendu plus de 100 000 exemplaires de " No Comprendo " (dont 50 000 en RFA, un exploit pour un groupe français) ! En janvier dernier ils partaient à la conquête du Nouveau Monde, en douze dates, de New York à Los Angeles en passant par Dallas, Chicago, Washington, Atlanta et Miami : " On jouait juste avec un batteur et des bandes enregistrées, surtout dans des clubs. A Boston et Chicago on a quand même fait 1500 entrées. Le public était assez branché, le même genre que le public parisien qui admirait Devo en 1978 ! " Lors de cette tournée ils rencontraient les deux frères Maël, Ron et Russel, alias Sparks. Un duo oublié en France après leur hit This Town Ain't Big Enough For Both Of Us dans les années 70 et l'album " N1 In Heaven ", produit par Giorgio Moroder en 1979 : " Ils sont venus tous deux nous voir dans notre loge après le set de Los Angeles. Nous sommes de très grands fans des Sparks et eux aiment beaucoup notre musique. On était très intimidés, eux aussi. Après, on s'est tous décoincés et nous leur avons demandé de nous écrire une ou deux chansons... Quelques mois plus tard ils débarquaient à Paris avec six titres, carrément ! Les Sparks sont hélas oubliés en France, mais aux Etats-Unis, où ils ont à leur actif une bonne douzaine de disques, ils ont un peu de succès et vendent partout dans le monde. "

Après cette tournée, l'enregistrement du troisième album est venu à l'ordre du jour. Le choix du producteur, cette fois-ci, n'a pas posé de difficultés. Tony Visconti s'imposait après la réussite de " No Comprendo " : " On était très content de lui, de plus on s'était très bien entendu tous les trois. Nous ne sommes pas des fanatiques du changement, autant on aime surprendre notre public, autant quand on travaille bien avec quelqu'un, on ne se prive pas pour recommencer ! "

L'ancien producteur de T. Rex, des Stranglers... et de David Bowie (de " Diamond Dogs " à " Heroes " inclu) a donc produit le disque et réalisé la plupart des mixages, laissant la place, pour deux titres, à Jesse Johnson, l'ex-Revolution et producteur de Prince : " Jesse est un grand professionnel, il avait déjà mixé la version club d'Andy. Nous l'avions choisi par pochette interposée : on se demandait qui pouvait remixer ce titre, alors nous avons regardé les pochettes de notre discothèque et nous sommes tombés sur un disque de Prince mixé par Jesse Johnson ! Nous lui avons envoyé nos disques, il était ok ! "

Le disque a été enregistré à Paris, au studio Davout, et au Good Earth, le studio londonien de Visconti. Pour la première fois, les Rita n'ont pas préparé le disque dans leur propre studio du 19e arrondissement : " On a tout enregistré en studio directement, nous n'avons préparé ni bandes ni maquettes chez nous, comme nous le faisions auparavant. Nous avions juste quelques titres et des riffs dans la tête. Pas grand chose enfin de compte. A un moment, on voulait tout enregistrer chez nous avec un mobile et des musiciens, faire un disque quasiment live sans " re-re " (Re-recording). Mais nous n'avions pas assez de temps pour répéter et trouver des musiciens. Sur le disque, comme d'habitude, nous jouons tous les instruments, il y ajuste trois musiciens extérieurs qui travaillent régulièrement avec Visconti pour le violon et le saxo... "

Après huit semaines d'enregistrement nonstop, Paris/Londres/Paris, " Marc et Robert " sort enfin le 7 novembre, quelque peu retardé car Catherine et Fred sont de grands professionnels qui contrôlent tout de A à Z, jusqu'à la gravure du disque ! Une opération essentielle que de nombreux musiciens délaissent : " C'est primordial la gravure. Si tu écoutais nos deux premières gravures tu serais surpris, ça change tout ! Recommencer une gravure, ça vaut la peine : tu peux améliorer un mixage, faire ressortir la voix, peaufiner la stéréo, calmer les basses... En plus ça ne coûte pas cher, environ cent sacs ! Nous l'avons aussi égalisée spécialement pour le compact car ce n'est pas le même support. De nombreux artistes choisissent la facilité en reprenant la gravure du disque vinyle, ce qui est une grave erreur ! "

A la première écoute de l'album, l'auditeur est quelque peu déstabilisé. Bien sûr, les Mitsouko ne sont pas un groupe facile : " On adore être inattendus. Avec ce disque, c'est parfait ! Notre public sait qu'avec nous il faut s'accrocher, sinon nous n'avancerions pas. On a fait ce que l'on pense être le mieux. La pression morale que nous avons vis-à-vis de nous-même est beaucoup plus forte que celle du public ou de la maison de disque. Si quelqu'un doit nous dicter notre travail, nous préférons abandonner la musique tout de suite, nous avons assez d'argent de côté pour voir venir... Evidemment il ne faut pas nier qu'il y a des contingences commerciales, mais avec ce disque nous ne sommes pas en dehors des normes ! " Sur le précédent il y avait des titres évidents comme Andy ou C'est comme ça qui ne nécessitaient pas plusieurs écoutes avant d'être adoptés. Mais le public jeune qui a fait, en partie, le succès des Mitsouko risque d'être déstabilisé. Fred : " Quand j'avais quinze ans, j'aimais les trucs nouveaux qui dérangeaient, surtout ma mère. Il ne faut pas prendre les gamins pour des idiots, loin de là, ce sont les vieux qui pensent comme ça ! A quinze ans, je craquais sur tous les artistes bizarroïdes du moment comme Hendrix ou Pink Floyd ! " Rassurez-vous, au bout de plusieurs écoutes, " Marc et Robert " se révèle petit à petit, pudiquement. Les portes s'ouvrent, pas besoin de clefs : une bonne paire d'oreilles attentives suffit ! Pour découvrir dix bijoux, dix chansons détonnantes : Hip Kit, un hip-hop made in Ménilmontant, Smog, tendance T. Rex, Mandolino City, le simple à la ritournelle imparable, Le Petit train, qui réconcilie Kraftwerk et Prince, Perfect Eyes, un enfant naturel du Velvet qui passe ses nuits à se piquer au funk, Tongue Dance, le gros son pour nuits blanches, Singing In The Shower, du grand Sparks, Petite Princesse, un slow langoureux pour une histoire triste, Harpie & Harpo, un délire funk au riff ravageur et enfin Ailleurs, un hit monstrueux en puissance !

Pour l'heure, les Rita Mitsouko peaufinent la vidéo de Mandolino City signée Mondino. Pour eux, les clips sont un mode d'expression à part entière. Rappelez-vous ceux de Marcia Baila et Andy, signés Philippe Gauthier, ou l'incroyable C'est comme ça avec Mondino. " Les clips sont pour nous du music hall télévisé, ils n'ont pas seulement un but promotionnel, ils nous intéressent autant que créer une chanson. " Après avoir mixé le nouveau single du duo rap parisien Destroy Man & Jhonygo, les Mitsouko rêvent de produire Serge Gainsbourg et... Vanessa Paradis : " Elle chante bien, elle est jeune et n'est pas encore pour rie par le show-biz. Elle a un aspect marrant, genre adulte-enfant. On voit bien pour elle une chanson avec peu d'instruments et sa voix. " Eh oui ! Ils sont comme ça....

Patrick REMY