KEYBOARDS N°170 janvier 2003
Inimitables, ils le sont depuis vingt ans, ayant su donner
au rock à la française une touche baroque et incisive qui les rend immédiatement
repérables. Plutôt péchu et bien balancé, leur petit nouveau, "La Femme
Trombone", confirme la donne. Et Fred Chichin nous dit tout sur les dessous
synthétiques
des Rita
BRUNO HEUZÉ
De « Marcia Baïla » au tout récent « Triton » en
passant par « Andy », « Le Petit Train » et autre « Y'a d'la haine »
qui n'a un jour relevé l’oreille sur un tube des Rita ? Outre la formidable
voix de Catherine Ringer, et un sens inné de la mélodie qui accroche, Les Rita
Mitsouko se distinguent aussi par une palette sonore à la fois familière et
surprenante, à laquelle les synthés sont loin d'être étrangers. Compositeur et
guitariste, Fred Chichin se révèle aussi être un très fin connaisseur de la
machinerie électronique, l’abordant intuitivement pour en tirer des accents
dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils sont bien peu conventionnels.
Quelles sont pour toi les différences majeures entre « La Femme
Trombone » et le précédent « Cool Frénésie » ?
II a été fait beaucoup plus vite et donc de manière plus spontanée.
En fait, ce nouveau disque est né d'un jet, alors que pour «
Cool Frénésie », les chansons ont été beaucoup retravaillées. ll y a plusieurs
raisons à ce choix.
Nous sortions d'une tournée et quand on attaque le studio directement
après la scène, on a une autre vision des morceaux... D'autant plus qu'on
était très contents de la dynamique du groupe pour les concerts. On était
dans une énergie particulière, et c'est précisément ce qu'on a tenté de capter
au plus près. Ce qui explique le côté direct et concis des chansons. D'autre
part, on n'avait pas envie de se retrouver à nouveau bloqués en studio pendant
trois ans. Pour « La Femme Trombone » , les prises ont été faites en trois
semaines, et c'est finalement le mixage qui nous a pris le
Vous avez quasiment tout fait dans votre home studio, pourquoi
?
Tout simplement parce que c'est plus pratique ! Je ne vois
pas de quoi je pourrais avoir besoin à l'extérieur, sauf pour le mixage qu'on
est donc allés faire dans un gros studio. On avait d'ailleurs procédé de la
même manière pour le disque précédent. Mais je crois que tout le monde
travaille comme ça maintenant.
Le fait de travailler chez soi axe t il plus la musique
sur les programmations ?
En ce qui nous concerne, je ne crois pas. J'ai toujours travaillé
en enregistrant mes sons sur un magnétophone, d'abord avec un quatre pistes,
ensuite sur huit pistes puis sur vingt quatre... Maintenant je suis passé
sur l'ordinateur, qui correspond finalement à un magnétophone plus sophistiqué
où l'on peut éditer les parties et faire du montage. Mais ma manière de composer
et d'enregistrer n'a pas beaucoup changé : je prends un bon micro et un bon
ampli, je passe dans des égaliseurs à tube, et une fois que le son est fait,
il est capté directement.
En général comment mettez vous un morceau en route ?
Que ce soit Catherine ou moi, nous arrivons toujours avec une
idée. La première chose que je fais c'est de caler le tempo, voire de programmer
rapidement une batterie, ce qui va donner la cadence. Le choix de cette cadence
dépend beaucoup de la mélodie avec laquelle on arrive ou des accords de guitare.
Parfois on tatonne un peu avant de trouver la bonne. Ensuite, on enregistre
la chanson en live , Catherine à la voix, moi à la guitare, et Iso qui est
co producteur sur cet album, à la basse ou à la seconde guitare.
Comment programmes tu tes batteries ?
Je n'ai pas de règle générale et je me sers un peu de tout
: des sons, des boucles, des bouts de patterns pour avoir le jeu. Je travaille
beaucoup avec le logiciel Recycle qui permet d'analyser puis de découper le
son des percussions à partir des attaques, mais aussi d'éditer des séquences
et de remplacer certains sons par d'autres. Moi je m'en sers de façon assez
basique pour isoler des sons et récupérer des pieds, des caisses claires,
etc. Je me fabrique ainsi des kits de batterie pour chaque morceau sur le
S3000, que je peux ensuite jouer directement sur un clavier et enregistrer
via le MIDI dans Logic Audio. II m'arrive aussi d'utiliser des mini boucles
que je transforme et que je double avec d'autres sons. Le but est que ce soit
crédible, même si cela ressemble parfois à du bricolage.
Pourquoi avoir choisi le S3000 ?
J'ai commencé sur le S900, à l'époque où c'était l'un des rares
sampleurs de bonne qualité qui soient abordables. Puis j'ai continué assez
logiquement sur la série Akai. Et je travaille toujours sur le S3000, parce
que je le connais très bien et qu'il est suffisant pour le rôle que je lui
assigne.
Tu as la possibilité d’aller rechercher des sons dans tes
anciennes banques personnelles, puisqu‘elles restent compatibles…
Oui, mais je ne le fais pas car je n’aime pas ressortir des
sons déjà utilisés. En général je n’y
Quels claviers trouve t on dans votre studio ?
Il y en a plein, mais je ne m'en sers plus beaucoup. J'ai deux
Moogs, un Minimoog et un Memorymoog, un vieil Oberheim modulaire qui sonne
vraiment bien et que je ressors parfois pour faire des basses ou des sons
bizarres... Il n'est pas MIDI, donc il faut le jouer directement, mais il
m'est aussi arrivé de le sampler. En fait, j'ai acheté tous ces synthés à
l'époque où ils sortaient. Et avec le recul, on se rend compte qu'ils ont
chacun une couleur particulière et qu’ils peuvent être très complémentaires.
Les synthés sont comme les guitares : Une Strato ne sonne pas comme une
Gibson, de même qu’un Oberheim n'aura pas la même couleur qu’un Rolland, qui
ne sonnera pas non plus comme un Yamaha. D’ailleurs, pour cet album j’ai aussi
ressorti mon DX7…
Le DX7 a pourtant fini par avoir une très mauvaise réputation...
Parce qu'il était sur utilisé à une époque et toujours avec
les mêmes sons, ce qui l'a rapidement connoté. Mais si on se donne la peine
d'y regarder d'un peu plus près, on trouve plein de sons encore très intéressants
dans un DX7.
Curieusement tu t'es donc intéressé aux synthés dès le début,
alors que tu es guitariste. Pourquoi ?
J'aimais beaucoup la musique électronique des années soixante
dix. J'écoutais les groupes allemands comme Kraftwerk, Can, Tangerine Dream
et Klaus Schulze. Toutes ces musiques avec des séquences me plaisaient énormément,
mais ensuite J'ai laissé tombé parce que je ne jouais pas moi même des claviers.
Je faisais des sons avec mon Minimoog, mais je n'ai jamais vraiment joué ce
genre de musique. Il aurait fallu que j'apprenne le piano...
Ceci dit, quand on réécoute la discographie des Rita Mitsouko
on se rend compte que vous avez toujours aimé les sonorités assez bizarres...
Certains de vos succès sont même basés sur ces sons, ne serait ce que « Marcia
Baïla » et son riff de synthé tout de suite reconnaissable...
J'ai toujours été persuadé que le synthétiseur était fait pour
ça, pour créer des sons surprenants qui ne ressemblent à aucun autre. En tout
cas, c'est ce qui m'a fait flasher dans l'électronique. J'aime le son des
générateurs et des transistors, la matière sonore électronique elle même,
comme on peut l’entendre à la sortie d'un AKS. La ligne de basse de « Marcia »
a été faite avec l’Oberheim modulaire et je me servais d'un Elka Rhapsodie
pour faire les cuivres.
Passes tu encore du temps à chercher des sons ?
Je l'ai beaucoup fait à une époque, mais j'ai un peu
abandonné parce que je me suis rendu compte, à moins d'avoir vraiment une idée
très précise de ce qu'on cherche, que la première impression est la bonne. On
tombe sur un son un peu inconsciemment, parce qu'on connaît son matériel, et
c'est le bon. Ensuite on peut tourner autour pour essayer de l'améliorer, mais
en général on revient souvent à ce qu'on a trouvé au départ assez spontanément.
Là encore je crois que c'est le feeling qui compte. J'essaie toujours de
trouver des belles textures, mais je trouve que les synthés actuels sont plus
fermés qu'avant.
En tant que compositeur, qu'attends tu de la technologie
?
Pour moi la technologie est un outil comme un autre, qui
doit avant tout fonctionner. La musique, ce sont les musiciens qui la font. Je
suis devenu assez méfiant face à ce que j'appellerai les fausses innovations.
Je crois qu'il n'y a rien de pire que de changer son matériel pour un autre
prétendument meilleur et qui marche moins bien.
N'as tu jamais été tenté de réaliser un album purement instrumental
?
On a fait quelques musiques de film, mais ce n'est pas un
domaine dans lequel je me sens très à l'aise. Je crois que pour se lancer dans
ce genre de projet, il faut vraiment avoir un concept et surtout trouver un
autre format que celui des chansons.