L'IMAGE VIDEO Juin 1990

Jean Achache a eu la lourde tâche de succéder à Philippe Gautier (Marcia Baïla, Andy), à Jean-Baptiste Mondino (C'est comme ça) et Tim Pope (Singing in the Shower), pour réaliser le dernier opus vidéo des Rita Mitsouko. Mission accomplie, Le Petit Train est un chef-d'oeuvre d'exotisme où la joie flirte avec la tristesse.

India Song

CERTES, Achache est un nouveau venu dans le monde très fermé des clips. Mais il est bien loin d'être un dilettante du 7ème Art : assistant de Bertrand Tavernier, Robert Enrico, Joseph Losey, Daniel Duval, Alexandre Arcady, Yves Boisset... Producteur exécutif de "Tournez Manège" de Pierre Pradinas, directeur de production sur "Chimère" de Claire Devers, réalisateur publicitaire, et enfin coordinateur général de l' "Opéra Goude". Excusez du peu ! Des Rita à Bombay, de l'Indian Touch à l'holocauste, voyage à travers un clip...

Jean Achache : "C'est tout simplement un copain qui m'a téléphoné pour me dire que les Rita Mitsouko cherchaient un réalisateur. Ils avaient une idée de clip et cherchaient un metteur en scène. Je ne les connaissais pas personnellement, bien sûr je connaissais leur musique et les avais rencontrés juste une fois avec Jean-Paul Goude. J'ai été voir Catherine, qui était à l'hôpital avec sa fille. Notre première réunion de travail s'est déroulée dans la salle à manger des enfants de l'hôpital Trousseau. C'était la première fois que je rencontrais quelqu'un avec un projet qui lui tienne vraiment à coeur, qui n'avait pas la manière traditionnelle de choisir un metteur un scène ! C'était : "Tu sais le faire ? Oui. Tu veux le faire oui !" Il y avait déjà une grosse trame du scénario qu'il fallait compléter, mettre en forme. Avec les Rita, ça a été plus une question de feeling que de C. V. Catherine et Fred sont très perfectionnistes ils donnent autant d'importance à leurs chansons qu'à leurs clips !"

"Au départ, ils avaient deux idées fortes : un, aller en Inde ; deux, utiliser une toile peinte qui tournerait pour simuler le mouvement du train. C'est tout ! Attention, nous ne voulions pas faire un film indien, mais nous voulions ce que j'appelle l'indian touch, c'est-à-dire une manière de peindre les choses, une manière de tourner différente de ce que l'on fait en France, ou dans n'importe quel studio occidental ! Nous voulions aussi jouer sur les couleurs. On a choisi tout un panel de costumes et nous les avons utilisés en contradiction avec les décors afin de retrouver le côté "Technicolor" des films indiens. On a toujours voulu avoir des couleurs qui "jurent " : ciel bleu/sari rose, Catherine en roselFred en bleu... Toujours jouer sur des couleurs très, très fortes, loin de l'élégance européenne."

"I1 y a dans ce clip une volonté délibérée de ne pas coller aux paroles. Nous avons voulu donner une autre version de ce voyage vers la mort. Les paroles sont très graves, tristes. Derrière la comptine enfantine, il y a un texte très fort contre le nazisme. Et ça, peu de gens s'en aperçoivent ! Ecoutez bien les paroles "Personne ne sait / Ce qui s'y fait / Personne ne croit / Mais moi je suis quand même là / Petit train / Ou t'en vas-tu ? / Train de la mort / Mais que fais-tu ? /Le referas-tu encore ?". "L'holocauste est un sujet sensible pour moi, mes grands-parents ont été déportés, le père de Catherine aussi ! Ce n'est pas pour ça que j'ai fait le clip mais ça compte ! Bien sûr nous n'allions pas filmer des wagons à bestiaux avec des mains qui passent à travers les barreaux ! Même les barbelés que l'on voit dans la campagne étaient là par hasard !"

"Nous avons alterné joie et tristesse. La joie est représentée par toutes les danseuses, et l'horreur est représentée par les grimaces des deux Rita. Ils chantent sur un fond noir en grimaçant, et j'y ai superposé un autre film où ils grimaçaient. Il y a aussi le passage très fort où Catherine pleure. Je me rappellerai tout le temps cette phrase "Personne ne sait / Ce qui s'y fait / Personne ne croit / Mais je suis quand même là."

"Ils avaient tout simplement envie d'aller en Inde faire un film. Avant de partir, on s'est projeté les classiques du cinéma indien genre "Mandala, fille des Indes", "Mother India" ou "Le retour de Krishna". Ce qu'ils aiment, c'est le côté western, kitsch des comédies musicales locales."

"Les Indiens ont une manière d'envisager le cinéma à l'opposée de la nôtre. Ils font environ 1 200 longs métrages par an. Aujourd'hui il doit y avoir plus de 300 sociétés de production réparties entre Bombay, Madras et Calcutta. La fréquentation annuelle est estimée à plus de 800 millions de spectateurs. Notre box-office peut aller se rhabiller !"

"Travailler avec des Indiens est complètement déstabilisant ! Ils font toujours une seule el unique prise, jamais deux ! Même pour les scènes hyper-compliquées avec des dizaines de figurants et autant de cascadeurs. Par contre les tournages sont très longs ! Les acteurs sont tellement pris que les réalisateurs n'arrivent pas à les bloquer sur un mois. Donc ils démarrent le film pendant une semaine au mieux afin de débloquer les fonds, et après, le tournage se fait selon l'emploi du temps des acteurs. Il n'est pas rare pour certains de tourner cinq, six films en même temps. Un le matin, un l'après-midi et deux autres midi et soir ! Le tournage peut ainsi durer des mois. Et pour compliquer le tout, les techniciens font eux aussi plusieurs films en même temps ! Imaginez les emplois du temps ! Pendant notre tournage dans les studios de Bombay qui n'a duré que cinq jours, nous avons quand même eu deux chefs-opérateurs ! C'est sûr qu'ils ont moins de passion pour ce qu'ils tournent que les techniciens occidentaux, mais ils sont très professionnels ! Ils savent tout faire, sauf qu'ils le font avec l'Indian Touch. Par exemple, ils ne calaient pas le travelling. C'est horizontal au départ, horizontal à l'arrivée, et entre les deux ça passe comme ça peut ! Avec des rails dans un état à donner une syncope à tout chef-op normalement constitué !"

"Ils ont a peu près le même matériel que chez nous. On a tourné avec la seule caméra 35 BL "blimpée" (qui ne fait pas de bruit) de tout le pays. Sinon, ils utilisent des Ariflex 3. Chaque caméra a son responsable, quelqu'un qui veille en permanence sur elle. Dans le film il y a deux plans tournés à la main. J'avais demandé cette caméra parce qu'elle est très maniable à l'épaule, elle a été fabriquée pour être portée à l'épaule. Et eux ne s'en servent que sur pied ! Pendant que je tournais, l'"homme à la caméra" était complètement angoissé: il ne pouvait s'empêcher de garder une main sur sa protégée ! A un autre moment, j'ai voulu tourner un plan (qui a sauté au montage) à la verticale du studio. J'ai dû négocier pendant trente-six heures pour qu'il accepte de l'installer dans les ceintres !"

"Bien sûr le coût nous a aussi attiré ! En France, une journée de tournage en 35 mm avec construction de décors et 15danseuses nous aurait coûté deux fois plus cher. Nous avons pu ainsi nous offrir une petite super-production pour le prix d'un clip moyen, environ 800 000 francs. Ça valait le coup ! En plus, il n'y avait pas de postproduction, si ce n'est le montage que j'ai fait à Paris. "

Propos recueillis par Patrick Remy