LE DEVOIR Le samedi 8 avril 2000

La «goualante» des Rita Mitsouko

Christian Rioux

Depuis déjà 20 ans, les Rita Mitsouko chantent leur coin de pays où la frénésie de Paris côtoie tous les rythmes du monde. Après sept ans de silence, voici que «Marcia» renaît. À la fois autre et même. Les fans ne s'y tromperont pas. Portrait d'un couple parisien sur musique singulière.

Lorsqu'ils déambulent tous les deux côte à côte sur le boulevard de Rochechouart, Catherine et Fred se noient dans la foule métissée. Anorak rouge et casquette sur le front pour lui, jean classique et cheveux au vent pour elle. Les Rita Mitsouko sont comme des poissons dans cette marée humaine bigarrée où les Parisiens d'origine disparaissent parmi les Antillais, les Africains et les Arabes venus faire leur marché comme tous les samedis matin au pied de Montmartre.

Tellement qu'on croirait entendre dans le fond de l'air les notes étouffées de Marcia Baïla, cet hymne au métissage musical qui a terrassé la gentille chanson française au milieu des années 80. Ici, c'est leur pays, une étonnante marmite multiethnique d'où ils ont tiré depuis 20 ans une demi-douzaine d'albums, pas tous réussis, mais qui ont à jamais modifié le paysage musical hexagonal.

Le couple n'avait plus produit de disque depuis sept ans. Depuis Système D, un album «qu'on n'avait pas pris le temps de bien terminer, de faire aboutir, et pour lequel on avait changé de producteur en cours de route», dit Fred Chichin. Entre-temps, ils ont suivi leur petit bonhomme de chemin. Les années se sont écoulées; ils ont travaillé à gauche et à droite. Il y a eu un disque live, un récital de Catherine Ringer avec l'accordéoniste Richard Galliano, une collaboration avec Archie Shepp pour la bande originale d'un film de Claire Simon, des duos avec Iggy Pop et Doc Gyneco. Et puis, quand on a trois enfants...

Un beau matin, Fred et Catherine se sont aperçus qu'ils n'avaient rien produit depuis cinq ans. «On n'avait pas vu le temps passer, on n'avait rien calculé», dit Catherine Ringer. Ils se sont donc remis au travail dans leur petit studio à peine converti au numérique, dans le XIXe arrondissement, à deux pas de chez eux.

Deux ans plus tard, cela a donné Cool frénésie, un album étonnant qui a fait l'unanimité dès sa sortie à Paris début mars. Un disque à la fois éclaté et très personnel où les textes prennent une importance plus grande que sur les précédents sans rien abandonner du délire musical qui a fait la marque des Mitsouko bien avant Beck.

C'est peut-être qu'on n'avait pas bien écouté ce qu'ils disaient jusque-là. Avait-on compris que Marcia Baïla était le nom d'une danseuse argentine morte du cancer à 32 ans? Avait-on bien entendu lorsque Catherine Ringer hurlait «Quel est donc ce froid que l'on sent en toi»?

Sous leurs airs frivoles, les Rita Mitsouko cachent un parcours chaotique et une histoire douloureuse qu'ils distillent à petites doses.

L'époque qui bouge

Lui est le fils d'un critique de cinéma communiste exclu du Parti en 1967 pour cause de... maoïsme. «Ça aide ensuite à se méfier des doctrines et de l'embrigadement», dit-il. Nourri de rock américain, de rhythm'n'blues, et allergique aux variétés françaises dominées par Claude François et compagnie, il quitte l'école à 16 ans et part en tournée avec un marionnettiste pour lequel il joue de la guitare et fait des décors. Dans les années 70, avec son frère et Jean Neplin, il anime les nuits du Gibus, le temple parisien des années punk.

Il rencontre Catherine Ringer après quelques mois de prison pour une affaire de drogue, en 1979. La jeune beauté au tempérament explosif a fréquenté l'école du spectacle de Tania Balachova. Elle a pris des cours de chant avant de jouer dans quelques troupes d'avant-garde (notamment sous la direction de Iannis Xenakis).

Catherine et Fred fondent Spratz en 1979, puis les Rita Mitsouko. Rita pour Rita Hayworth et Mitsouko pour le parfum de Guerlin. Fred se défonce dans les mélanges musicaux et elle prend des poses provocantes sur scène, en mettant parfois la main dans sa culotte. Il leur faudra quatre ans pour vaincre les résistances des producteurs, qui ne voulaient rien entendre, pas même Marcia Baïla qui se vendra à 800 000 exemplaires à l'été de 1985.

«C'était l'époque qui bougeait, dit Fred Chichin. C'est vrai que la France avait beaucoup copié la chanson américaine avant. Dans les années 70, il n'y avait pas grand-chose de passionnant.» Johnny et les copains occupaient tout le terrain!

On découvrira dans Cool frénésie que Catherine Ringer est la fille d'un juif polonais qui avait toujours rêvé de devenir peintre à Paris. Avant de réaliser son rêve, il traversera miraculeusement neuf camps de concentration. «Paris était pour lui un rêve. Il y rencontra ma mère, une juive parisienne qui étudiait aux Beaux-Arts. J'ai grandi dans un milieu d'artistes. Mais les camps, c'est quelque chose qu'on n'oublie pas. Mon père pleurait souvent dans ses rêves. Je l'entendais toutes les nuits puisque nous vivions dans la même chambre.»

Ringer avait déjà parlé de son père, avec plus de pudeur, dans Le Petit Train. Le train traversait la campagne sans qu'on sache vraiment d'où il venait ni où il allait...

En fait, Catherine Ringer et Fred Chichin sont surtout de véritables artisans comme Paris sait encore en produire, qu'il s'agisse d'orfèvrerie, de pâtisserie ou de chanson. Plus parisien, tu meurs! Le magazine culturel Les Inrockuptibles a même écrit qu'ils avaient des «trognes de Ténardier».

Fred Chichin a cette fois-ci décidé de produire lui-même leur disque. «On a perdu pas mal de temps à chercher un producteur, dit-il. Mais les chansons étaient tellement différentes qu'on ne trouvait pas. Chaque titre exigeait sa propre ambiance. Alors, je me suis dit: pourquoi pas moi? Fallait se jeter à l'eau.» Catherine l'a poussé un peu. Depuis, il travaille avec Jean Neplin à la production d'un album qui sortira cet automne. Pour Cool frénésie, Chichin a fait des choses qui feraient bondir les professionnels, comme utiliser d'anciens micros pour enregistrer certaines voix.

Hors des tournées et des lancements de disque, les Rita Mitsouko disparaissent de sous les réflecteurs et préservent jalousement leur intimité. Ils refusent de vendre des t-shirts, des cartes postales et tous les colifichets habituels. Il n'y a pas longtemps, Catherine Ringer refusait de signer des autographes. «Je m'y suis faite, dit-elle. C'est la musique qui nous intéresse. Le reste, on s'en fout... » Catherine Ringer se passionne pour les rengaines sud-américaines, africaines, orientales, maghrébines autant que pour Pavarotti. «On nous a collé tellement d'étiquettes, dit-elle. On a été rock, new wave, punk, pop, world music et minimalistes - nous, minimalistes, voyons! Aujourd'hui, nos disques se vendent sous l'étiquette "variété française". En fait, on fait des chansons!»

Rarement Catherine Ringer aura-t-elle exploré autant de nouveaux sentiers que dans ce dernier album. Elle y excelle aussi bien dans les envolées lyriques qu'à seriner «la goualante» de bastringue, cette complainte traditionnelle qui rappelle Piaf et a pour synonyme la «gueulante». En prononçant ces mots, «la Ringer» se met à hurler avec une voix qui fait penser à Diane Dufresne. Cool frénésie prouve qu'il est possible de donner de la voix sans faire de vocalises à tout propos et sombrer dans la mélasse lyrique et dégoulinante qui inonde les ondes depuis quelques années. «C'est la mode, dit Chichin. Faut pas s'en faire, dans deux ans, ce sera terminé!»

En fait, on se demande bien quand est-ce qu'ils s'en font, ces deux-là. «Nous, on est de purs Parisiens. On est immunisés de tout depuis longtemps», dit Chichin sous les rires amusés de Catherine Ringer.

Les Mitsouko sont un des rares groupes français qui trouvent le moyen de faire les grandes émissions populaires, genre Tapis rouge, tout en circulant dans un circuit plus marginal. Ils préparent la petite salle de La Cigale à Paris en avril, feront les FrancoFolies de Montréal cet été, la Suisse et la Belgique cet automne et ensuite le Japon, où ils ont été découverts dès le début des années 80, bien avant d'être au Top 50.

Ces jours-ci, Catherine Ringer a le début d'une nouvelle chanson sur le bout de la langue: «Une femme tronc / qui joue du trombone / avec son bonhomme». Peut-être qu'elle en fera quelque chose. Peut-être que non. On verra.

«L'important, c'est de s'amuser, de jouer pour le plaisir», dit-elle. Fred opine du chef, comme d'habitude, avant de tourner la clef du petit bureau de leur gérant et d'aller se perdre dans la foule du boulevard de Rochechouart.

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