LE FIGARO Mardi 25 avril 2000

Les Rita Mitsouko ou la dynamite de groupe

L.Riclafe

Neuf concerts à la Cigale à partir d'aujourd'hui.

Cool Frénésie est sorti depuis plus d'un mois et demi, quelques jours après les premiers concerts d'une nouvelle tournée des Rita Mitsouko qui atteignent enfin leur port d'attache, avec neuf concerts parisiens entre aujourd'hui et le 3 mai à la Cigale. « C'est comme n'importe quelle activité, il y a besoin de rodage quand on s'y remet,», dit Catherine Ringer. En effet, il y a quelques semaines, nous les avions vus à Clermont-Ferrand un peu embarrassés, coupables de sagesse et de retenue (nos éditions du 9 mars). Il y a quinze jours, au Cirque d'Amiens, les Rita rassuraient : enjouement retrouvé, dynamique de groupe réinventée, puissance festive spectaculaire, impeccable sens des relances. Puis, Catherine Ringer et Fred Chichin répondaient aux questions du Figaro. Propos recueillis par Bertrand Dicale.

Il y a beaucoup de temps entre vos disques et vos tournées. Vous êtes des musiciens à plein temps ?

Fred CHICHIN. - Moi, je ne me sens pas musicien. Nous sommes plutôt des compositeurs, des producteurs. Quand on écrit des chansons, on n'a pas besoin de faire ses gammes ou de s'asseoir au clavier tous les jours, mais les idées peuvent venir n'importe quand.

Catherine, vous travaillez beaucoup votre voix ?

Catherine RINGER. -J'aime le plaisir de chanter, et je travaille toujours. Pendant ces sept ans, il y a des périodes pendant lesquelles j'ai pris des cours de chant, des moments où j'ai travaillé avec ma copine la chanteuse Marianne Mattéus, j'ai beaucoup improvisé avec les rappeurs qui étaient dans notre studio quand Fred a travaillé avec Doc Gynéco sur son disque Les Liaisons dangereuses - avec eux, on n'aborde pas la voix autour de la mélodie, c'est différent -, avec Richard Galliano, j'ai fait des choses avec voix et accordéon... J'ai une voix souple, agile, et j'aime avoir un instrument qui évolue, le transformer, le faire changer de style. Alors je me demande comment prononcer les R en chantant, je suis attirée par toutes ces voix américaines venues du rhythm'n'blues actuel, avec toutes leurs apoggiatures...

Vous êtes satisfaits de l'accueil du public à vos nouvelles chansons ?

C. R. - Pendant le concert, on entend les gens qui connaissent déjà et chantent La Sorcière et l'Inquisiteur.

F. C. - Nous étions très contents de cette chanson quand on l'a faite - le rapport des cordes et du beat très marqué, le côté ly- rique de la chanson, son ambiance, le fait qu'elle soit facile à jouer sur scène.

C. R. - Et ce qu'elle raconte... Il y a beaucoup des chansons du nouveau disque dont on sent qu'elles ont un rapport direct avec la vie des gens.

Est-ce intimidant de se dire, à l'écriture ou à l'enregistrement, qu'une chanson peut devenir un succès énorme ?

C. R. - La seule chose intimidante, parfois, c'est de se lancer dans des choses dont on n'a pas l'habitude, de se demander si on a envie de parler de certaines choses. Que ce soit un succès ou non ne nous intimide pas, ça appartient au public. Le succès énorme, ça nous est arrivé - et ça ne nous est pas arrivé, aussi. L'important est d'avoir un public qui aime notre musique, et va suivre les albums, les tournées et tout le reste.

Dans C'était an homme, vous parlez de votre père, Catherine. Etait-ce intimidant, justement ?

C. R. - Très intimidant.

F. C. - C'est moi qui t'ai poussée à le faire.

Vous aviez pourtant déjà abordé le thème de l'Holocauste avec Le Petit Train...

C. R. - C'est différent. J'avais entendu ce thème de chanson pour enfants des années 50, Le Petit Train , et soudain s'y était superposé le thème des trains de la mort. C'était quelque chose d'excitant de mettre l'image de ces trains terribles au milieu de la campagne verdoyante et des champs comme ce devait être quand ils passaient au printemps. Et, là, j'étais très à l'aise pour en parler. Depuis, dix ans ont passé et tout le monde s'est mis à parler beaucoup plus ouvertement de cette période. Il y a eu des films comme La vie est belle, le Journal d'Anne Frank en dessin animé, comme si, à l'approche de l'an 2000, on avait voulu finir les comptes du siècle en parlant de ces choses de manière plus claire. Ça m'a donné une autre vision de la question alors qu'en 1982-83, au moment où nous écrivions notre premier album, je n'en aurais jamais parlé, ni même du Petit Train. C'était enfoui et, avec le temps, mon évolution personnelle, l'évolution de l'époque, j'ai eu envie de raconter, parce que l'expérience de mon père a été particulièrement longue, parce qu'on m'a raconté beaucoup de choses sur la façon dont il avait résisté.

F. C. - C'est fait pour ça, une chanson: raconter.

Vous avez eu une drôle d'idée, avec ces deux chansons jumelles dans votre album, Allo et Alors c'est quoi...

C. R. - Ça a fait une grosse discussion entre nous. Mais il y a de légères variantes entre les deux chansons.

F. C. - Mais comme le son n'est pas du tout le même, beaucoup de gens ne s'en rendent même pas compte.

Faites-vous partie de ces musiciens qui cachent des petits détails à peine audibles sur vos disques ?

F. C. - Non, mais il y a tellememt de sons et de couches dans les arrangements qu'on en perçoit certains au bout d'un grand nombre d'écoutes. On a l'impression que le disque change au fur et à mesure.