LE FIGARO (?) (décembre 1985)

" Rita Mitsouko " à la conquête du monde

Une fulgurante ascension n'a pas transformé Catherine Ringer. Même si l'incroyable succès de "Marcia Baïla " constitue le prélude à une future carrière internationale.

"Marcia Baïla " l'histoire aussi belle que dramatique de cette danseuse étoile atteinte d'un cancer a tiré en quelques mois " Rita Mitsouko " de l'anonymat. Le simple, extrait d'un album jusque-là confidentiel, s'est vendu à 800.000 exemplaires. Mieux que " Téléphone ". La plus grande réussite discographique de cette année 85 conjugue avec intelligence l'électro funk et la guitare, une personnalité et un son. Reste maintenant à confirmer. Un terrible quitte ou double attendu par critiques et public à l'unisson. Catherine Ringer et Fred Chichin viennent d'entrer en studio. Gloire nouvelle et enjeu n'ont pas changé leur étrange façon de ne travailler qu'à l'inspiration du moment.

Le charme et la folie

Catherine Ringer était il y a quelques jours à Metz pour déclamer aux côtés de son ami Pascal Omhovère, "le dernier jour d'un condamné" de Victor Hugo. Prestation loufoque, danse dérisoire sur un long poème-plaidoyer contre la peine capitale.

Le prolongement sur scène de cette folie communicative qui est la sienne au quotidien. Un charme ravageur. La chanteuse explique à une fillette admirative que toute gloire est éphémère.

Que d'autres avant elle montés très haut le temps d'une chanson, ont disparu du jour au lendemain. Actrice de formation, elle a notamment collaboré avec Xenakis et Michael Lonsdale, Catherine Ringer même si sa prestation tenait plus de la performance que du théâtre pur n'était pas là par hasard. "Exercer une activité même ponctuelle dans un domaine différent constitue des vacances, Les enjeux ne sont plus les mêmes. Personnellement, je n'avais rien préparé. Tout a été improvisé. Beaucoup de gens sont venus pour l'image que je représente actuellement. Je pouvais les décevoir, me planter. Savoir que tout est fragile remet à sa place".

Etrange itinéraire que celui de ce groupe sorti du " Magma" obscur dans lequel végète le rock français à un moment où on ne l'attendait plus. " Marcia " et tous les titres de l'album ont été bricolés dans l'appartement du couple sur un petit magnétophone puis retravaillés ensuite par Conny Plank.

"Rien de changé pour nous. Nous travaillons toujours selon le même principe. Une magnifique chanson peut se faire sur un mini-cassette avec une super partie de guitare ". Tout est bâti autour d'un riff inspiré, d'une phrase accrocheuse. Tony Rose et Prince Charles, deux grands Américains du funk, prendront en main la production. Ce second album sera réalisé en trois étapes. Après la partie élaboration à domicile, la maquette sera affinée dans un studio parisien. Le dernier apprêt avant pressage aura lieu à New York. "Nous voulons des chansons vraiment dansantes. Rythmées ou romantiques comme celles que l'on écoute à l'instant de s'endormir. Deux climats, l'un synthétique. l'autre calme. Je suis bonne auditrice. J'arrive à sentir intuitivement ce qui va plaire mais l'erreur est toujours possible. On ne s'attend jamais à un tube comme " Marcia Baïla ". Bien sûr, on espère toujours, mais à ce point".

Le goût du paradoxe

Après avoir conquis le Japon et une partie de l'Europe, le simple vient de sortir en Australie. " Rita Mitsouko " pense désormais à une carrière internationale. Certains titres de la future réalisation seront d'ailleurs interprétés en anglais. "Les Anglo-Saxons sont écoutés partout. Leur langue n'est jamais perçue comme un handicap. Dommage que ces pays ne nous acceptent pas de la même façon. J'ai été séduite par la mélodie de " the fool on the hill " des "Beatles", la musicalité particulière du texte. Ce que j'en ai découvert dans la traduction ne correspondait pas du tout à ce que j'avais imaginé. On peut s'imposer aux Etats-Unis grâce à la vidéo. Le clip de "Marcia " marche déjà très bien à New York ".

L'histoire de cette composition ne cesse d'étonner. Réalisée sur un quatre pistes, un remix avait été prévu pour sa commercialisation sous la forme du single. "On a finalement gardé l'original". Tout dans l'histoire du groupe confine d'ailleurs au paradoxe. Il y a quelques mois à l'occasion d'une première partie des " Smiths ", à Paris, le couple apparait sur scène entouré de musiciens qui remplacent les habituels robots. "Nous voulions jouer harmonieusement sur tous les registres de la musique rock. Le résultat était malheureusement plus linéaire qu'avec des boites à rythme ".

La période studio qui vient de commencer est suivie par Jean-Luc Godard. Le célèbre réalisateur filme les différentes étapes de la création. "Selon le résultat nous garderons les images comme elles sont dans un reportage. " Les Stones " se sont déjà prêtés à une telle expérience. Ou nous réaliserons une fiction pour mettre en valeur les Images les plus fortes ". Depuis qu'elle est célèbre, Catherine Ringer a eu plusieurs propositions cinématographiques mais son histoire d'amour avec le rock est trop dévorante pour qu'elle se disperse. Plus tard peut-être.

Jean-Paul GERMONVILLE.