LE MONDE 6 novembre 1996

La variété-pop musicalement incorrecte des Rita Mitsouko

Le duo français est définitivement inclassable. Avec un nouvel album et un concert acoustique, il continue d'écrire, par la voix de Catherine Ringer, les synthétiseurs et les guitares de Fred Chichin, la chronique amusée de l'époque.

Aventuriers de la chanson française, défricheurs de territoires cosmopolites depuis le succès jamais démenti, en 1984, de Marcia Baïla, les Rita Mitsouko - Catherine Ringer, presque quadragénaire, et Fred Chichin, déjà quadragénaire - viennent d'enregistrer un disque acoustique, comportant deux nouvelles chansons et dix succès réorchestrés avec une section de cordes.

Réalisé en une semaine, cet album témoigne de la vitalité du groupe-duo. Il sortira le 30 novembre, jour de la diffusion d'une nouvelle émission de M6, "Concert Privé", enregistré à huit clos fin octobre à l'Opus Café, sur le canal Saint-Martin, à Paris. Cette émission reprend le principe de la série Unplugged - concerts acoustiques - de la chaîne musicale américaine MTV.

un nouvel album studio, successeur de Système D, doit sortir en 1997.

FANS de synthétiseurs, Moog ou Oberheim, de consoles à boutons, de bricolages imagés, de scénarios conçus sur bande originales, les Rita Mitsouko n'ont pas cessé de croire aux vertus de la refonte. Une manière comme une autre de vérifier que leurs chansons "tiennent la route", à l'image de Marcia Baïla, éloge joyeux du cancer d'une chorégraphe argentine, toujours d'actualité. En 1990 sortait Re, remixage de quelques-uns de leurs succès, réalisé avec une poignée de DJ anglo-saxons et de producteurs avancés.

Paru en 1993, leur dernier album, Système D apportait son lot de nouveautés, considérations innocentes, et non naïves, sur la France d'aujourd'hui (Y'a d'la haine , référence à Charles Trenet, peignant une France énervée et sans douceur), sur l'amour, plus une superbe chanson à la gloire de la fidélité conjugale (Chères Petites, cahnson dédiée à leurs deux filles).

Pas de disque depuis trois ans ? Et alors ? Cessation d'activité ? Congé sabbatique sous les tropiques ? Non, les Rita travaillent (un album à venir en 1997) à Paris, relèvent les défis, comme celui de M 6 qui a demandé à ces premiers adeptes français de la musique synthétique d'essuyer les plâtres de "Concert privé", émission calquée sur les concerts unplugged (acoustiques) de MTV, dont ont été tirés des albums mémorables, tels ceux d'Eric Clapton et de Nirvana. Les Rita rendent donc aujourd'hui leur copie de musiciens d'orchestre, fondus dans un groupe de neuf instrumentistes, dont un trio de cordes.

FAUSSE CANDEUR

Catherine Ringer et Fred Chichin écoutent de la musique, toute la musique, du monde entier, du rock aussi, mais pas seulement. Une attitude définie par eux-mêmes comme " musicalement incorrecte ". Ils en ont tiré de nouvelles chansons, toujours avec ce mélange d'humour et de froideur clinique qui leur fait examiner les maux du temps en artisans. Catherine Ringer est, on le sait, un apôtre de la fausse candeur. Ses explications de La Taille du bambou, une de leurs nouvelles chansons, sont éloquentes: "Eh bien, ça parle de comment on taille une flûte, dans un roseau, pour faire de la musique." A l'audition, on comprendra que le X, ici d'un chic parisien et populo digne d'Arletty, peut rester léger, débarrassé de tout aspect glauque qui n'ont jamais été le lot des Rita Mitsouko. Eux n'ont qu'une religion : le plaisir. Ils s'amusent, se jouent des autres, d'eux-mêmes et de leur image. Ils sont un peu transformistes, ignorent les frontières, mais pas les limites.

Un soir de juin 1995, Catherine Ringer s'était transformée en chanteuse solo à la Cité de la musique (où:le groupe sera invité en février). Elle a de la voix, de l'amplitude, du coffre, du culot. Habillée d'une jupe longue façon jersey ocre, plutôt rétro et moulante, elle y avait interprété Piaf, Rimbaud et Ferré, Charles Trenet et Caetano Veloso, accompagnée par l'accordéoniste Richard Galliano. Fred Chichin, en philosophe de studio, s'essayait à imaginer pendant ce temps-là une nouvelle world music brassage de rythmes et de sons.

Groupe de studio, rendu célèbre par des clips délirants, dont le C'est comme ça (un singe, une télé) réalisé par Jean-Baptiste Mondino, les Rita Mitsouko ont, depuis deux ans, appris la scène. lis se divertissent, ils réfléchissent. Ils savent que la forme (de leur musique, de leurs vêtements taillés dans des sacs plastiques et de leurs dentitions-gruyère comme à leurs débuts) peuvent marquer l'époque aussi sûrement qu'une chanson engagée.

Réfugié pour quelques heures au Studio Garage, à Ménilmontant là, où ils avaient enregistré le superbe The No Comprendo en 1986, le duo est un étrange mélange de classique et de moderne.

Fred Chichin n'en finit pas de ressembler à une grande perche dégingandée, fine moustache, voyou débonnaire en pull de laine fluo tricoté main ; Catherine Ringer préfère les baskets de collégienne et le débardeur. Ils ont comme un air de Ténardier responsables, de Dames Michu éclairées, de cancaniers distingués. Imprévisible Catherine Ringer. Boulimique du sentiment à vif, cernée par une rigueur presque protestante, elle peut - mais ne le fait pas - passer subitement de la gentillesse à la hargne, du sourire à la baffe.

Au lieu de ça, elle mime, chante (avec quelle voix !) des bizarreries hip hop avec des airs de ménagère à plumeau. "Musicalement incorrecte", donc, Ringer, ancienne actrice de cinéma X farouchement attachée à la responsabilité amoureuse (" L'amour, c'est du taf, ça s'travaille "), et "éduquée" comme telle. Allez trouver la "rock n'roll attitude" là-dedans ! "Y'en n'a pas. On ne cherche pas l'image rock, répond Fred Chîchin. On fait de la variété-pop. " Catherine Ringer explique qu'elle chante avec plaisir Les Petits Pains au chocolat de Joe Dassin et l'Adagio d'Albinoni, qu'elle adore Nana Mouskouri et le Brésilien Carlinhos Brown.

Pour tenter l'expérience acoustique, les Rita Mitsouko ont fait appel à des musiciens qui pensent comme eux, des classiques qui aiment le divertissement, "les ambiances et l'interprétation". Le trompettiste, lui, est "assez fin pour glisser les quatre notes de l'indicatif de RTL dans une chanson juste pour rire et de se dandiner en jouant", confie Catherine Ringer, tandis qu'elle fredonne une mesure du Chapeau de Zozo en roulant les r.

C'est aussi cela qui fait le charme des Rita, cette façon d'avancer en diagonale. Dans la famille "pas victime du classage" (l'expression est de Catherine Ringer), les Rita, (et leur maison de disques, Delabel/Virgin), ont invité le très laconique Doc Gynéco, médecin-charlatan ennemi du stress, à bâtir un petit joyau de rap très coloré de be bop, Les Consonnes (ou les Cons sonnent ?), sur lequel Catherine Ringer improvise un délire quotidien qu'elle achèvera en imitant les aigus de David Bowie : "Voice is a nice thing, voice is a sweet thing". Et du flot des mots, la voix de Ringer bâtit son étrange poésie.

Véronique Mortaigne

 

Réorchestration de sons synthétiques

Les Rita Mitsouko n'aiment pas les disques de concert. L'exercice leur paraît artificiel. De surcroît, Ils n'ont pas toujours été bons sur scène. Le pari acoustique proposé par M6 a obligé le duo à "réorchestrer" entièrement dix de leurs anciens succès, de Marcia Baïla à Nuit d'Ivresse et Les Amants, composée pour les Amants du Pont-Neuf, le film de Léos Carax. Fabriqué dans l'urgence (une soirée d'enregistrement, une semaine de peaufinage en studio) l'album sortira le jour de l'émission. S'appuyant sur une "forte section rythmique - percussions, guitare, contre-basse, piano", fred chichin et Catherine Ringer ont cherché la légèreté : la flûte et les cordes imitent les "sons tenus des synthétiseurs" qui faisaient le charme et la vigueur des enregistrements originaux. "La boucle est bouclée, dit Catherine Ringer. Avec les synthés, on a copié les sons naturels, et maintenant, avec des violons, on a recréé des sons synthétiques, c'est drôle. "

L'OPUS CAFÉ est un petit lieu musical parisien, situe sur les bords du canal Saint-Martin, côté quai de Valmy, en face de l'Hôtel du Nord. Les Rita Mitsouko habitent sur la même rive de cette voie d'eau très urbaine où passent encore les péniches. Au soir du 23 octobre, Fred Chichin et Catherine Ringer prennent le frais au bord de l'eau. Il fait une chaleur torride à l'Opus Café. Depuis le début de l'aprés-midi, les Rita Mitsouko répètent afin de donner leur premier " Concert privé ", émission de télévision lancée le 30 novembre par M6, inspirée de "Unplugged" (en français "débranché", c'est-à-dire sans électricité), émission de MTV où se produisent les plus grands groupes. Discrètement - pas de journalistes, pas de battage publicitaire - , les Rita Mitsouko essuient les plâtres. A cinq heures et demie du matin, après quatre heures de répétition et sept d'enregistrement, le groupe aura livré la matière d'un nouveau disque et de quatre-vingt-dix minutes de plaisir télévisé.

Fred Chichin est à la guitare (acoustique, évidemment), Catherine Ringer à la voix, à la danse, à la farce. Chanter trois fois de suite Andy avec la même conviction, après avoir attendu la fin d'une discussion entre techniciens, est la preuve d'une santé à tout épreuve. Catherine Pinger est presque quadragénaire (elle est née en 1957, Fred Chichin en 1954), mais son énergie, sa fraîcheur, lui donnent plutôt vingt ans. L'alternance de tension et de relâchement qu'imposent les contraintes d'un enregistrement télévisé en "faux" direct est épuisante. Dans la salle, les trois enfants Ringer-Chichin admirent gentiment leurs parents, surveillés du coin de l'il par une grand-mère toujours attentive aux talents de sa petite Catherine.

Les Rita sont des gens normaux, complêtement fous. Ils donnent à tout cela un côté cabaret, une intimité où Kurt Weill a son mot à dire. La maison de disques s'est déplacée, en nombre, pour surveiller l'expérience. On y fait la claque (derrière le pianiste et Fred Chichin) avec bonhomie, à tour de rôle, tandis que cordes et trompette s'essaient à reproduire l'attaque de Marcia Baïla.

Princess Erika vient chanter Ailleurs en duo. Doc Gynéco est affalé sur un fauteuil au premier étage, attendant son heure. Ringer mène le bal, discute avec Chichin, guitariste effacé. Les employés de la télévision portent des T-shirts où il est écrit "Je bosse", excuses anticipées à tous les pieds meurtris, aux angles de visions bouchées. La salle s'enfonce dans la nuit ; des histoires d'amitié toutes simples, des histoires d'amour ("Les histoires d'A les histoires d'amour finissent mal, en général") se nouent. Catherine Ringer rit, scande: "Ma langue, faudrait qu'elle soye vivace, pas comme une grosse limace", s'allonge par terre, boit une rasade d'eau minérale, regarde Fred Chichin: "Celle-ci, on la refait"

V Mo.