LE MONDE du Samedi 8 août 1998

Les Rita Mitsouko inventent le rock latin

Véronique Mortaigne

1985 : Catherine Ringer en bustier chinois et toile cirée à fleurs, Fred Chichin en pantalon à rayures, les Rita déchaînent les passions avec " Marcia Baila ", un hommage funèbre à Marcia Moreto, une danseuse argentine décédée d'un cancer à l'âge de trente-deux ans.

ETÉ 1985. Quelle mouche a piqué les Français, qui dansent sur une oraison funèbre : " Mais c'est la mort qui t'as assassinée, Marcia, c'est la mort, qui t'as consumée, Marcia. C'est le cancer que tu as pris sous ton bras, Marcia " ? La France jeune et effervescente - nous sommes dans les années de la verdeur mitterrandienne où se multiplient les hommages aux jeunes créateurs, les rencontres d'entrepreneurs associatifs - s'éclate sur Marcia Baila, un rock latin dont les auteurs, les Rita Mitsouko, vendront plus d'un million d'exemplaires en quelques mois. Catherine Ringer, chanteuse à accent qui roule des yeux et se déhanche en conséquence, est habillée en toile cirée à fleurs, en sacs plastique de chez Félix Potin, en bustier chinois. Fred Chichin, son comparse guitariste, a la fine moustache du voyou porteño, des pantalons à rayures présentant un vague cousinage avec les pat d'éph.

Marcia, c'est l'histoire de Marcia Moreto, danseuse argentine, proche de Copi, chassée de son pays par la dictature et exilée à Paris. En 1982, Catherine Ringer danse à ses côtés au Café de la Gare, dans un spectacle d'Armando Llamas, Silences nocturnes aux îles des fées. La chanteuse, toujours aussi enthousiaste, explique aujourd'hui : " Elle m'avait marquée, elle mélangeait tous les styles de danse, avec un charisme incroyable. Elle dansait avec le visage. Elle est morte du cancer à trente-deux ans et j'ai eu envie de rendre hommage à sa fantaisie. "

Ainsi, en pleine affaire Greenpeace, les Français, qui avaient passé l'été 1984 à danser sur Femme libérée de Cookie Dingler, se déchaînent sur une chanson où la froideur de la mort flirte avec la chaleur exubérante de la vie. Catherine Ringer a la fibre théâtrale solidement ancrée. Pour décrire les tourments de Marcia, elle prend un accent espagnol chargé, ce qui ne facilite guère la compréhension d'un texte déjà très " figuratif ". A la fin des concerts , racontent les Rita, des spectateurs posaient des questions de potache : " Vous qui savez, c'est qui qui l'a assassinée ? " " Les gens jouaient au premier qui comprendrait les paroles. Ils s'arrangeaient, la mort devenait l'amour. Les couplets étaient une illustration de sa danse : "Le polystyrène expansé à tes pieds, le satin et la rayonne..." Finalement, le cancer, c'est mystérieux. Le sida, on sait comment on l'attrape, pas le cancer. "

Composée en 1983, lancée fin 1984, Marcia trouve sa place de tube en 1985, année charnière où meurt dans l'anonymat la dernière des grandes diseuses françaises, Mariane Oswald, un héritage que ne renierait pas Catherine Ringer. L'humanitaire, avec son volet santé et son volet famine, est dans l'air. Coluche crée les Restos du coeur, le gratin des variétés chante Ethiopie au profit de Médecins sans frontières, ersatz français de We Are the World, mis en scène à Wembley et Philadelphie par BobGeldoff. Marcia Baila prend le contre-pied : la chanson est à l'inverse de l'apitoiement, c'est un permis d'inhumer délivré à une créature libre.

Les Rita Mitsouko innovent. Latino-japonisant, leur nom intrigue. On ne sait s'il qualifie un groupe de rock ou une chanteuse exotique. La chanson est imagée : " Le premier riff, on l'avait composé pour un ballet. J'avais entendu un petit môme qui chantait : "ta-lon, ta-lon, ta-lon, talon, talon, talon", j'ai gardé le rythme ", dit Catherine Ringer, l'auteur. Fred Chichin traduit le tout en accords de guitare aériens, puisés entre un Hawaï velouté et le Berlin de Nina Hagen. Pour le reste, le mélange des genres musicaux est un maître mot : cuivres synthétiques, congas, solos électriques. " Nous étions, dit Fred Chichin, les "bâtards baisants", les fucking bastards . " Les Rita Mitsouko sont des rockers mondialistes. Marcia Baila devient un tube en s'écartant des modèles du rock anglo-saxon , qui font le rock français, pour retrouver une latinité militante. Aux rockers impénitents comme aux amateurs de bal, il impose le devoir d'appartenance au sud pagailleux, que la chanson française a oublié dans les années 70.

Tout est bon à condition que chacun fasse ce qui lui plaît. Dans le clip, fait remarquer Catherine Ringer, " les danseurs ont chacun leur style [flamenco, broadway, twist, salsa, etc.] , les bras montent différemment, pas en même temps ". La Ringer est, dit Marco, à l'époque bassiste du groupe, " très cuir, presque à poil sur scène, très rock ". Baroque, totalement baroque. Le milieu des années 80 n'est-il pas " finalement aussi baroque que François Mitterrand, se demande Jack Lang, ancien ministre de la culture, un homme qui n'a jamais été ciselé d'un seul mouvement ". Au président élu sur un affichage " Douce France, cher pays de mon enfance ", son ministre le plus impétueux impose la version beur de la chanson de Charles Trenet. Recréée par Carte de Séjour, groupe de la banlieue naissante (en tant que notion géopolitique), Douce France impose l'idée que le métissage est un fonds commun.

Symbole de la République multiple, SOS-Racisme, né en 1984, invente ce qui sera une des plus belles réussites de marketing politique : la main de fatma et son slogan, " Touche pas à mon pote ". Lancés sur la place publique le 26 mars 1985, lors des manifestations qui ont suivi l'assassinat à Menton d'un jeune Marocain, les badges jaunes sont le signe d'une nouvelle résistance, dont l'ombre portée est la montée du Front national. La France des différences ne cesse de s'affirmer dans une effervescence où les branchés - tribu des habillés de noir qui lisent Actuel aux terrasses du quartier des Halles en louchant vers New York et Berlin - sont sommés de montrer ce qu'ils ont réellement dans le ventre. " Partout, les signes sont évidents, les grandes galeries d'art sont aiguillonnées sans cesse par de nouveaux talents, le moindre hangar désaffecté devient le cadre de manifestations sauvages qui rassemblent des artistes venus de tous les champs de la création, dans le sillage des programmateurs des radios privées s'expriment des voix que l'on n'entendait guère jusque-là ", lit-on dans un numéro spécial du Monde publié à l'occasion des Journées des jeunes créateurs Le Monde-Autrement en septembre 1984.

Les Rita Mitsouko sont d'ailleurs de la partie : ils jouent à l'Eldorado à cette occasion, tandis qu'une autre France chante Les Yeux revolvers de Marc Lavoine. Le 45 tours de Marcia Baila paraîtra à la fin de l'hiver. Très vite, on peut l'entendre à fond la caisse chez New Rose, le disquaire de la rue Pierre-Sarrazin, rendez-vous des rockers branchés. Musicalement, en 1985, tout est frais : le CD apparu en 1983, les radios FM encore libres, les machines à mixer les sons, Virgin, maison de disques rebelle. Marcia Baila est le premier tube de " cuisine ", c'est-à-dire fabriqué à la maison, avec " un bon magnétophone quatre pistes, un clavier, une basse ", les outils du rock alternatif et, plus tard, en plus aboutis, ceux de la techno. " Dans la cuisine, oui, si on veut, ironise Catherine Ringer, de toute manière nous n'avions que deux pièces, dans le 19e arrondissement. "

Les Rita sont un petit groupe de rock noyé dans " les 35 000 " que compte officiellement la France, selon le ministre de la culture. Fred, un dingue de synthétiseur, et Catherine fréquentent l' underground qui aime " à bidouiller les machines ". Les Rita donnent leurs premiers concerts au Gibus. " Mon père, dit Catherine Ringer, qui était peintre, faisait de la lanterne magique en direct. " Les jeunes gens modernes d'alors " font de l'ordinateur ". Ils découvrent les palettes graphiques et le 3 D, les graphistes de Bazooka et Kiki Picasso. Marcia Baila trouve aussi son équivalent dans la peinture, revenue au figuratif et qui cherche à séduire. Francesco Clemente ou Sandro Chia s'installent à New York, d'où ils clament la fin de l'abstinence et de l'ascétisme intello. Robert Combas raconte des histoires dans ses toiles. Les néo-fauves berlinois peignent en jouant de la musique. Hervé Di Rosa s'inspire de la BD, barbouille sur des cartons pendant que le collectif anglais Rip Rig and Panic délire au Rex. Jean-François Bizot, patron d' Actuel, grand amateur de rumba zaïroise, surveille le tout du haut d'une chemise à fleurs. Le métissage atteint son point culminant : tout vient de partout.

Les Rita Mitsouko s'adressent à une petite, mais déjà multinationale, maison de disques, Virgin, créée à Londres par Richard Branson. En mars 1980, Patrick Zelnik, aidé de Philippe Constantin, directeur artistique au goût acéré, aujourd'hui décédé, et Thierry Haupais, alors directeur de production, ouvrent les bureaux de Virgin France au 61, rue de Belleville. Virgin à Londres, c'est une joyeuse anarchie qui campe sur une péniche du côté de Portobello et signe le renouveau du rock anglais. Paris suit l'exemple. C'est le règne des fous de musique - l'héritage baba-cool s'enrichit de goûts techno-pop, façon Etienne Daho ou Taxi Girl, deux des premiers artistes maison.

Fin 1984, les Rita et Virgin trouvent " un plan " en Allemagne, avec Konrad " Cony " Plank, un musicien féru de Varese et de musiques improvisées. Cony Plank produit dans son studio-ferme des environs de Cologne des groupes comme Kraftwerk, Cluster ou Neü, ancêtres du mouvement techno. Les Rita s'y enferment. L'ambiance est électrique. A la sortie de l'album, Patrick Zelnik, qui croit au succès de Marcia Baila, prend son bâton de pèlerin, mais " se heurte au barrage des programmateurs radios, dont ceux d'Europe 1 - les périphériques étaient encore les plus fortes ".

MARCIA BAILA va mettre des mois à devenir un tube. Il sera bâti " par les disquaires spécialisés", dit Patrick Zelnik, puis par les radios FM et la télévision, notamment TV 6, qui diffuse le clip dès mai 1985. L'émulation créée par le nouveau Top 50 de Canal Plus et Europe 1 pousse aussi la chanson - tout l'été, Marcia est en rivalité avec Kiss, de Prince. Le clip est un modèle du genre, " cher, il a coûté environ 800 000 francs. Nous avons dû inventer des mécanismes de financement ", dit encore Patrick Zelnik. " Ça date, remarque Catherine Ringer , le bleu du ciel en incrust, un style dont se sont inspirés Decouflé ou La Poste pour faire ses campagnes de pub, ou Gaultier avecses robes Bauhaus. " Le réalisateur, Philippe Gautier, invite les Rita et leur troupe à danser devant sept toiles de jeunes peintres. Rita-Catherine-Marcia apparaît en chignon chinois, en bustier skaï, et annonce les délires jubilatoires du clip de C'est comme ça, signé Jean-Baptiste Mondino, où, comble d'ironie, un singe éduqué regarde la télévision. Le tournage, comme le reste, est, selon les proches des Rita, " très rock'n'roll ".

Groupe imprévisible, mais prêt à passer chez Drucker, les Rita deviennent de vrais artistes populaires. La tournée de l'été 1985 y est pour beaucoup. " D'abord, se souvient Catherine Ringer, nous jouions dans les petits clubs rock. Chaque soir, il y avait de plus en plus de monde. " La composition du public change au fil des jours. " Du coup, le répertoire très rock que l'on chantait n'avait plus rien à voir avec les attentes de ceux qui venaient pour Marcia Baila . " L'atmosphère reste au plaisir pur. " Derrière Marcia, il y avait les Rita Mitsouko. Ca vient des tripes ", dit encore Marco.

Le mari et les enfants de Marcia Moreto, encore endeuillés, envisagent de demander l'interdiction de la chanson. Mais la mayonnaise a pris, c'est trop tard, Marcia est entrée dans la légende, avec son lot de malentendus et d'émotions. Il y a eu, se souvient Marco, " ce jeune paraplégique qui vient voir Catherine Ringer sur un brancard pour lui dire que Marcia l'a aidé à tenir ". Le ras-le-bol, qui amène un jour, à Lyon, Catherine à refuser de chanter Marcia. " On a balancé un play-back ", se souvient Marco. Les ventes du single qui s'envolent et barrent celles de l'album. Encombrant Marcia ? " Non, répond aujourd'hui Catherine. Après, il y a eu Andy, C'est comme ça, Le P'tit Train, Les Histoires d'amour, etc. Marcia est toujours bien dans l'époque, le retour à la fête, au latino, le prouvent ", ajoute Catherine Ringer, en entonnant un autre tube d'une autre époque, Lasciate mi cantare, de Toto Cotugno, " un type qui demandait qu'on le laisse chanter, avec cette voix d'étranglé, peut-être parce qu'on l'en empêchait justement, on lui appuyait là [sur la gorge] ".