LE MONDE (octobre 1984)

En français dans le texte

Il est là, chez Rita Mitsouko, l'avenir du rock en France. Dans l'audace, l'invention, la représentation. Il ne s'agit pas ici, et la nuance est essentielle, d'un groupe de rock français, mais d'un groupe français qui joue du rock. Moderne astucieux, vivant et swinguant. On connaissait, le premier album, imaginé et conçu à deux, réalisé en partie dans un studio maison à l'aide d'un malheureux magnétophone quatre pistes, d'une console de mixage et d'une chambre d'écho. On les a découverts à l'Eldorado, il y a peu, à l'occasion de la Semaine des jeunes créateurs. C'était leur premier concert dans leur nouvelle formule, à six musiciens. Un coup de maître.

Six en rangs serrés, trois devant, trois derrière, et tous debout (même le batteur), le look soigné et l'attitude rock. Deux guitares, une basse, une batterie, un clavier et une voix. Et quelle voix ! Sexy façon sixties, rondeurs et pétulance Jane Fonda, elle, Catherine Ringer, lunettes en accent circonflexe, capuche et robe mini en lainage vert-pomme, mène la danse avec une maîtrise exceptionnelle de la scène, laissant à Frédéric Chichin (son partenaire du duo initial) la dignité du retrait, chef d'orchestre tireur de ficelles et plaqueur d'accords sur une guitare trépidante. De l'allure, ils en ont, et du panache, mais rien en comparaison de la superbe et de l'ivresse musicales. Voilà un groupe qui se permet de reprendre sans pâlir un "tube" noir américain (More Money, de Prince Charles), le funk entre les dents et le feeling basané, et qui réserve le même sort à It's AIl Over Now, des Rolling Stones, cette fois le rock en bataille et la verve insolente.

La fascination, elle vient de leurs propres compositions. Leurs références : ils les avouent trop nombreuses pour être directement significatives. Elles sont partout : les Stones, les Beatles de leur enfance, Ferré, Brassens, la musique classique de leurs parents, la musique contemporaine de leurs expériences, l'opéra, mais aussi "tous les sons qu'on ingurgite au quotidien pour peu qu'on ait l'oreille ouverte. Les musiques de film, la musak des supermarchés, une chanson volée à la radio en montant dans un taxi, les tubes et les coups de coeur du moment ".

En 1979, lorsqu'ils se rencontrent, Catherine Ringer chante dans une comédie musicale rock de Marc 0, elle a participé à diverses entreprises de théâtre musical expérimental, notamment avec Xénakis. Frédéric Chichin, lui, était spécialisé dans l'électro-acoustique, mais leur sensibilité à tous deux penchait vers le rock. La première expérience en duo sera de la musique pour le théâtre. Six mois plus tard, ils donnent des concerts, beaucoup de concerts. Facile, ils sont deux. Le magnétophone dans un taxi, ils arrivent : les cafés, les restaurants, les premières parties, partout où on les demande. ils gagnent même de l'argent.

A l'époque, la formule guitare-basse-batterie ne les satisfait pas.Avec les bandes préenregistrées, la variété et l'importance des arrangements leur offrent une superbe orchestration. L'idée répandue pour un groupe de rock est qu'il faut tout jouer en direct pour être chaud et authentique. Eux savent qu'ils peuvent l'être, même avec des bandes. " D'ailleurs, précisent-ils, ces bandes n'avaient rien d'aberrant, elles faisaient partie de notre univers. " Elles leur suggèrent même une sorte de concept calqué sur les vieux opéras où les décors en trompe l'oeil sont en retrait de tout ce qui est vivant : en arrière-plan et à plat, les bandes sont des "trompe-l'oreille".

Ils enregistrent un maxi 45 tours, puis un premier album il y a six mois. La formule du duo leur semblant arriver à sa fin, reconnus en tant que compositeurs et arrangeurs, ils se sentent mûrs pour diriger des musiciens (elle a vingt-sept ans, lui en a trente). " Les musiciens veulent toujours inventer leur partie, disent-ils, il en découle la plupart du temps un melting-pot sans intérêt ". Alors ils choisissent un groupe de Poissy, les Officiels qui viennent de se séparer. .

Et il y a la voix de Catherine Ringer, avec un coffre immense et un souffle à couper le votre Etonnante, elle l'est sur ce 33 tours. Sur scène, elle subjugue, Catherine Ringer contrôle sa voix, en joue avec le sens du drame et de la distanciation théâtrale, fait sonner les mots en leur imprimant des accents anglais, latins, orientaux, selon les textes, toujours teintés d'exotisme et qui souvent chantent l'amour.

" J'ai pris le nom de Rita pour les consonances espagnoles, dit-elle, et aussi pour toutes ces Rita qui clignent de l'oeil, Renoir, Hayworth... Mitsouko, c'est un parfum de Guerlain. L'association a une résonance exotique pour le goût du voyage."

ALAIN WAIS.