LES INROCKUPTIBLES N°48 été 1993

Une famille en or

Dans le ventre des siamois Chichin et Ringer, ce ne sont que tourments gastriques et clapotis : les Rita Mitsouko terminent leur premier album en cinq ans, événement rock automnal annoncé. Nous les avons auscultés dans un studio de la porte de Bagnolet, lui diligent et concentré, elle fiévreuse et lunatique. Interrogations in vitro.

Interview Emmanuel Tellier

 

Catherine Ringer : On se sent attendus. On croise souvent des gens dans la rue qui nous demandent ce qu'on fabrique. "Alors, c'est pour quand votre prochain album ? On a hâte d'écouter vos nouvelles chansons."

Fred Chichin : C'est très touchant, l'attente des gens, leur impatience. Ca donne envie d'avancer, d'aller plus vite. Mais ça ne doit pas tourner à l'obsession.

Ringer : Attention, on ne va pas quand même bâcler le travail. On ne va pas se presser pour gagner deux misérables mois. On veut faire les choses à notre rythme.

L'attente peut-elle se transformer en pression ?

Le cas ne s'est encore jamais présenté. D'ailleurs, je trouverais ça dramatique… On est un groupe libre, des artistes libres. Il n'y a pas de pression extérieure.

Chichin : La pression est tout autre. Elle ne vient pas de l'extérieur, elle est intime. C'est toujours la même histoire : tu enregistres et puis d'un seul coup, tu es pris de doutes terribles. "Est-ce que ça va vraiment ? Est-ce que les chansons tiennent debout ? Est-ce qu'on n'est pas en train de se planter ?"

Angoisses classiques et quotidiennes. Tu es tranquillement en studio, tu écoutes ce que tu as enregistré la veille. Et là, c'est le coup de matraque, le doute qui t'envahit.

Partagez-vous les mêmes moments d'angoisse ?

Ringer : Il arrive qu'on se retrouve au fond tous les deux. Complètement à plat, effondrés. Mais dans ce cas-là, on se secoue un peu et on remonte rapidement. On ne peut pas rester tous les deux au fond de la piscine, c'est impossible. Autrement, qui tient la baraque ? Il faut réagir. C'est notre truc, la musique, c'est notre vie. Il faut continuer, il faut avancer. Alors, ça remonte tout seul. Et puis on se remet au boulot.

Vous n'abandonnez jamais ?

Chichin : Quand la chanson est vraiment nulle, on la vire. Ca arrive assez souvent. Vlan, à la poubelle, direct ! Parce que, quand la chanson ne tient pas la route, ça ne sert à rien d'insister. Parfois, tu passes des heures entières sur un truc. Et puis au bout, rien, le néant. Ca fait peur.

Ringer : Ou alors tu en baves, ça ne sonne pas. Et quelques années plus tard, un matin, tu réalises que la chanson n'était pas si mauvaise. Tu la joues autrement et elle se met à vivre. Les textes ? On en vire parfois, lorsque la chanson devient trop geignarde. On n'est pas là pour faire chialer les gens. Mais il y a une histoire plutôt mélancolique sur le prochain album, une histoire de baleine, très poétique.

Cette peur dont vous parlez fait-elle partie intégrante de votre vie ?

(sourire gêné)…Ca ne nous quitte pas. On est des gens plutôt sensibles…

Chichin : Si un son ne correspond pas à ce que je cherche, ça me rend malade. L'angoisse m'accompagne partout, à la maison, au lit.

Ringer : (elle se met à chanter)…Ca peut vous réveiller la nuit…

Chichin : On a pris nos habitudes, on vit avec. Mais avec le temps, les angoisses semblent s'amplifier. On devient méfiants, très pointilleux en studio. Finalement les premiers disques étaient plus faciles à enregistrer. On ne connaissait pas grand-chose, on laissait couler. Aujourd'hui, c'est dur. On est complètement pris par ce qu'on fait. On ne vit plus.

Ringer : Pas d'accord. Je crois qu'on étais aussi stressés au début qu'aujourd'hui. J'ai des souvenirs terribles du premier album, de nos doutes, de nos choix anxieux. On se chopait de sacrées sueurs froides. Ca te coulait sur le corps, c'était terrible. Mais le succès a changé tout ça. L'idée d'être connu, accepté par le public, aide à écrire. On envoie des messages aux gens. Et les gens nous répondent, il y a un vrai feedback. C'est comme sourire à quelqu'un. S'il te sourit lui aussi, tu es heureux. Et tu as envie de sourire encore plus. Par contre, s'il te fait la tronche…

Le travail en studio vous semble-t-il difficile, techniquement et moralement ?

On fait toujours ça, Fred et moi. Depuis qu'on s'est rencontrés, on n'a jamais arrêté d'enregistrer des trucs, des dizaines de chansons, en permanence. On a commencé avec un petit Revox 2 pistes, un truc qui avait déjà un son épatant. Puis, on est passé au 4 pistes, 8 pistes et aujourd'hui 24 pistes. C'est la manière la plus moderne de composer, directement sur bande magnétique. Les magnétos ont remplacé les partitions. Maintenant, c'est un truc qu'on connaît bien.

Tu n'avais jamais enregistré avant de rencontrer Fred ?

Bien sûr, des tas de trucs. Mais c'est devenu vraiment sérieux lorsque je l'ai rencontré. Quand je l'ai vu jouer de la guitare pour la première fois, j'ai eu un véritable coup de foudre. J'étais venue auditionner et il y avait ce grand mec qui jouait comme un fou. Pour moi, c'était de l a grande musique, son bazar.

Chichin : J'essayais de jouer dans les groupes de rock, mais ça ne collais pas, alors j'ai appris la technique de studio, dans mon coin. Dans les groupes, je m'emmerdais, les mecs voulaient que je fasse des solos mais je refusais.

Ringer : Alors, il jouait tout seul. On ne pouvait plus l'arrêter. Parfois, il jouait toute la nuit, branchait sa guitare dans une chambre d'écho et partait dans son truc. Ca m'emmenait bien.

Tu n'as jamais ressenti de jalousie, toi contre sa guitare ?

J'étais dans le même trip. En le rencontrant, j'étais déjà musicienne. Ca faisais des années que je baignais là-dedans en professionnelle. On était du même monde, pas de problème. Mais je comprends que certaines filles puissent tiquer. C'est très prenant, ce genre de trucs. Mais faut pas déconner, il n'y a pas que la musique qui prenne la tête.

Avez-vous toujours envie de musique ?

Chichin : On évite de se poser ce genre de questions. Tu sais, on travaille assez dur.

Ringer : Pas trop quand même, parce que, comme disait l'autre, le mieux est l'ennemi du bien. Alors on bosse, mais on sait aussi quand lever le pied. Ca ne sert à rien de retourner les choses mille fois. Il faut savoir rester dans le juste, ne pas placer la barre trop haut.

Vous avez commencé à enregistrer ce nouveau disque avec Tony Visconti - producteur de Bowie et T-Rex, du No Comprendo et de Marc et Robert. Mais au mois de mai, vous avez quitté New York pour venir terminer votre album à Paris. Que s'est-il passé ?

Chichin : Les séances de prise de son se sont parfaitement déroulées. On se connaît bien, on s'apprécie. Les vrais problèmes ont commencé au mixage. Je n'aimais plus ce qu'il faisait. Le son ne nous ressemblait plus. Trop sixties, trop rétro. A l'époque des deux albums précédents, il possédait son propre studio, il était plus dans le coup. Cette fois-ci, ça ne collait pas.

Ringer : Le divorce fut amical. On lui a envoyé un beau bouquet de fleurs avec une petite poésie en anglais, en le remerciant mais en lui expliquant qu'on ne pouvait plus bosser avec lui. (elle hausse le ton)… Et puis, c'est tout. On n'a pas à s'expliquer là-dessus. Ca ne collait plus ! On essaye de mixer six morceaux et aucun ne fonctionne. Alors, on rentre à la maison, au revoir monsieur ! Tant pis si Visconti est un mec sympa, ça ne compte pas, ce genre de truc. C'est notre disque qui compte, pas la sympathie. Regarde Phil Spector : Il terrorisait tout le monde. Il se pointait en studio avec un flingue, pas vraiment le genre sympa. Mais le son était génial. Ce qui compte, c'est le disque, mince… (elle s'énerve carrément)…

Chichin : Nous aussi, on évolue. On veut autre chose, on n'écoute plus les mêmes choses qu'il y a cinq ans. Nos goûts, nos influences ne sont plus les mêmes. Evidemment, on a envie d'avoir le son du moment, de coller à nos goûts actuels. On a vraiment essayé avec Visconti, mais c'était trop plat. Les instruments étaient tout petits, il n'y avait plus d'ampleur… Dommage, j'aurais bien mixé à New York. J'adore la ville, le rap un peu partout. J'aime bien les ricains, ils ont un côté "rue" qu'on a perdu en France. Ils sortent pour discuter, s'installent sur le trottoir, peinards. Ma grand-mère faisait ça à Paris, dans le temps. Le soir, elle sortait sa chaise pour causer avec ses copines pendant que les maris jouaient aux cartes. Essaye de faire pareil aujourd'hui, tu te retrouves au placard.

Une fois le divorce avec Visconti consommé, quelles solutions avez-vous envisagés ?

Ringer : On a essayé de se démerder tout seuls. Ca a duré trois jours. Et là, on est tombés vraiment au fond du gouffre. Malades… les chansons ne sonnaient pas.

Chichin : Il fallait essayer seuls, pour voir. Mais la pression était trop forte. Aucun recul, le nez dans ton truc, coincé. Le studio, c'est du travail d'équipe. Tu ne peux pas t'en sortir tout seul. Je peux facilement produire l'album de quelqu'un d'autre, redevenir simple ingénieur du son, mais le nôtre, je ne pouvais pas.

Ringer : On sait ce qu'on veut. On a commencé à manquer d'air. Trop de pression. Sur des remixes, je suis capable de tout. Je connais les morceaux, je les ai assimilés depuis longtemps, mais sur des nouveaux titres, je ne pouvais rien faire. J'ai laissé tomber. On était épuisés, raides morts.

Chichin : On a fait passer des auditions à des ingénieurs-mixeurs : les mecs avaient deux heures et demie pour mixer un morceau. On a choisi Carmen, un type de New York qui a bossé dans le rap. Il a donc pris les chansons en cours de route. On lui a dit ce qu'on voulait et maintenant, il bosse. Sous surveillance. Les Américains sont de vraies bêtes. J'aime bien leur méthode de travail. Tu parles et ensuite tu bosses. Pas l'inverse.

Ringer : Les ingénieurs du son français, c'est un peu comme ces imitations de tailleur Chanel que tu achètes à l'étranger. C'est pas cher, mais c'est moins bien. Les Américains, ce sont des artisans du business. De vrais champions.

Chichin : J'aime bien le son actuel des morceaux. On devrait être proche de la vérité. Dans le passé, nous sommes parfois arrivés exactement là où nous voulions aller.

Qui vous aide dans vos choix ? Existe-t-il des gens de confiance, très proches ?

(silence)…En fait, il n'y a personne. On se débrouille plutôt entre nous. Mais on observe les gens, on teste les morceaux sur des copains pour voir comment ils réagissent, s'ils tapent du pied ou s'ennuient. Mais c'est délicat, les amis. Ils aiment toujours ce qu'on fait.

Ringer : Ce sont des potes, quoi. Ils ne vont pas nous dire qu'ils détestent. Alors, on ne fait pas trop attention à ce qu'ils disent, on observe davantage leur corps, leur réaction.

A l'époque de Marc & Robert, vous disiez vouloir laisser couler les choses, ne pas vous battre à outrance pour "réussir", en particulier à l'étranger. Une grande carrière internationale vous semble-t-elle toujours possible ?

Chichin : Ca me fout un peu la frousse. Pour atteindre un certain seuil de ventes, il faut bosser dix fois plus. Ca devient du gros business. Gros marketing, grosse pub, je n'aime pas trop ça. Je préférerais que les gens viennent d'eux-mêmes. Ca serait quand même plus sympa.

Ringer : Il y a des tas de trucs qu'on ne fera jamais. Utiliser un de nos morceaux pour illustrer une pub à la télé ? Allez vous faire voir ! On ne veut pas en entendre parler, de ce genre de conneries. Le succès doit venir de la musique, pas de la pub.

Ce nouvel album compte encore une bonne proportion de morceaux chantés en anglais.

Pourquoi faudrait-il changer ça ? C'est un truc naturel, la langue. Si le morceau me vient en anglais, je ne vais pas me battre. Je laisse couler. My Love Is Bad sur le nouvel album, m'est venu en anglais. Pas de problème. C'est un morceau que je chante en duo avec Iggy Pop. Alors du coup, lui, on l'a fait chanter en français (rires)… L'anglais, c'est la langue mondiale. Fred et moi, on le parle très souvent, dans les studios, avec des potes. Mais je comprends que les gens se braquent contre ça. La défense du français, c'est pas un combat nul. Les mecs ont envie que ça bouge, que la langue avance, c'est plutôt noble. En ce moment, ça bouge bien dans le rap et le raggamuffin. Chez Daddy Naughty par exemple, qu'on adore. C'est pas Yannick Noah, ça.

On vous a également reproché votre côté "concept", le "tout dans l'idée".

Je trouve qu'on bosse quand même la matière, pas seulement l'idée. Matière musicale, matière de la voix, matière des fringues, des cheveux. Il y a du boulot derrière l'idée, c'est pas du vent, les Rita Mitsouko.

Personne ne se contente de commenter vos disques. Habituellement, l'analyse est globale, presque sociologique.

Chichin : (rires)… C'est très flatteur, très rassurant. Ca veut dire qu'on n'est pas un de ces groupes anodins, fadasses. Souvent, on rigole. On lit les grands articles où l'on parle de nos goûts, nos traditions, notre culture, Paris, la France, tout un tas de trucs qui dépassent les disques. On apprend un tas de choses sur nous-mêmes.

Ringer : On se dit "mais attends, Fred, il a raison, ce mec !" (rires)… Ca apporte une certaine lumière à notre vie, un autre regard. Les mecs voient souvent juste, on est plutôt bien perçus.

Mais comment expliquez-vous ce besoin journalistique de tout englober, musique, textes, coupes de cheveux, fringues, prestations à la télé ?

C'est le rock'n'roll. Les mecs savent qu'on est intègres, qu'on vit le truc à fond. Nous sommes les Rita Mitsouko en permanence, pas seulement sur scène ou en studio, nous avons toujours voulu vivre ce truc à fond. Alors, la presse nous guette. Elle analyse toutes les petites conneries.

Chichin : Les fringues, le maquillage, c'est plutôt pour se marrer. Ca fait partie du rock, c'est inclus dans le package. On est dans le domaine du rêve, du cirque… Nous, on a toujours vécu comme ça, dans notre cirque, mais sans calculer, sans étudier chaque chaussette, chaque pompe. Le truc, c'est d'avoir bon goût. Et moi, je trouve qu'on a bon goût.

Il y a quatre ans, Bayon parlait de vous comme d'un groupe "inégal et inégalable".

Ringer : C'est joli, une belle formule.

Chichin : Je trouve ça rassurant d'être inégal. Bien sûr qu'on rate des trucs, c'est très sain. Mais on ne fait pas gaffe. On ne retient que les meilleurs titres, ils suffisent à notre bonheur. Je ne suis ni Prince ni James Brown, et je le sais.

Avez-vous le sentiment d'avoir connu une période d'écriture exceptionnelle ?

Ringer : Non, jamais.

Chichin : Par contre, il y a des périodes de blanc. Le grand blanc… Mais pour notre nouveau disque, ça va plutôt bien. Il sera mieux que le précédent.

En entamant Marc et Robert, aviez-vous le sentiment d'une lourde hérédité à assumer ? Il fallait composer une suite au No Comprendo, votre "classique" pour beaucoup de gens.

C'était une époque charnière. Tout changeait autour de nous. Musicalement une vraie révolution ! Le rap remettait tout en cause. Du coup, le No Comprendo fait un peu rétro, la production surtout.

Ringer : On est trop dans notre musique pour comprendre ce genre de choses : lourde hérédité, album classique. C'est vrai que cet album était costaud. Derrière, on en a sans doute bavé un peu, parce qu'on savait qu'il fallait faire fort.

Chichin : Attention, il y a des trucs pas dégueulasses sur Marc et Robert, un gros son, même si on a un peu délaissé les arrangements. Mais on passait derrière du bon boulot, le No Comprendo, belle pochette, beaux clips, plusieurs tubes. Sacrée alchimie, ce disque. Tout le monde l'aime.

Vint ensuite Re, un album de remixes. Ce projet a-t-il été bien compris ?

Pas de doutes là-dessus. Il a mieux marché que ce qu'on espérait. Les gens ont l'air d'être assez ouverts d'esprit, en tout cas avec nous. On en a vendu beaucoup, le disque marche bien dans les clubs. C'était un truc passionnant, le remix. J'ai énormément appris en bossant là-dessus. C'est du boulot agréable, tu retouches tes propres bandes, avec du recul. J'ai toujours accroché pour les trucs dansants. J'adore ça, les gros rythmes, les énormes lignes de basse. Mais forcément, sur un album original, t'es limité. Par contre, sur un remix, c'est la fête. Je me suis lancé à fond là-dedans. J'ai appris avec Jesse Johnson, William Orbit. Ils m'ont filé des tas de tuyaux. J'aime ça, les réglages, les effets. C'est une passion. Aujourd'hui, la technique devient plus simple avec le numérique. Mais il y a toujours des gens que cela fait flipper, les boutons. Je connais bien nos instruments, les sons que j'aime. J'en tiens souvent compte, dès le stade de la composition. Il y a des morceaux qui partent d'un son, d'un rythme de batterie, comme Y'a d'la haine, sur le prochain album. C'est mon truc, la technique. Je commence à bien connaître, je sais donner une ambiance à un morceau selon les sons. Ambiance européenne ou américaine sur Get Older, un autre morceau de l'album. Je sais comment faire passer une chanson d'une ambiance à l'autre. Américaniser, c'est facile. Tu mets la basse en avant, bien lourde, et tu caches tous les zigouigouis derrière. Des fois, on tente des trucs très variés, pour voir quel costume convient le mieux à la chanson.

Tu as déjà été tenté par les côtés les plus radicaux de la dance-musique ?

La techno, j'accroche pas. J'aime bien le son, mais il n'y a pas de compo. Les mec enchaînent trois boucles à fond pour t'hypnotiser, c'est insupportable. J'ai bossé avec des types en studio, mais je me suis barré au bout de trois jours… On n'a jamais fait mieux que Kraftwerk.

Vous achevez votre album à Paris, après avoir enregistré à New-York et au Maroc.

Je ne voulais pas m'enfermer dans un studio classique, on voulait vraiment se sentir bien, comme à la maison. Alors, je suis allé au Maroc et j'ai trouvé cette immense baraque. On a testé l'acoustique, vérifié le système électrique avec les services de l'EDF locaux. Un peu plus tard, on débarquait avec tout le matériel… On s'est fait plain d'amis au Maroc, on jouait le soir avec les mecs. Mais pas sur le disque. C'est pas de la musique ethnique, notre truc.

Cette tendance de délocalisation se généralise. Comment l'expliques-tu ?

C'est un peu un désaveu, les gens en ont marre de se cloîtrer dans les gros studio classiques. Maintenant, le matériel est plus léger, on peut tout imaginer. Il y a dix ans, on aurait pas pu enregistrer au Maroc… Lorsqu'on jouait à la Cigale, on enregistrait tous les soirs. Mais pas sur une grosse machine, juste en 2 pistes, à l'ancienne. Et ça sortira dans le commerce comme ça, sans retouche. C'est un peu l'esprit des disques Unplugged. La course à l'armement technique est terminée. Maintenant, les gens veulent un peu de vérité. C'est ce que nous avons toujours essayé de donner au public : du vrai, du sincère. Lorsqu'on fout le bazar à la télé, rien n'est calculé. Les choses viennent naturellement. Nos joies et nos colères sont véritables.

Justement, n'êtes-vous pas désormais un peu prisonniers de ce rôle d'agitateurs ?

Moi, je pensais que c'était fini, ces histoires, que les gens avaient oublié. Si tel n'es pas le cas, il va falloir remettre les pendules à l'heure. Etre inventifs, créatifs, pour que les gens nous jugent sur notre musique. C'est mon plus grand rêve, ça. Sur le prochain disque, nous passerons à la télé à condition de jouer en direct. Ce sera comme ça, et pas autrement. Il faudra que ça se déroule comme nous le souhaitons. Sinon, il faudra se passer de nous.

Ringer : Je suis confiante. Mais attention, on peut se planter. Et si on se plante, ce sera très grave, mentalement. Mais ça ne nous empêchera pas de continuer.