LES INROCKS # 232 du 29 février au 6 mars 2000

Quand vous avez démarré le groupe il y a dix-huit ans, imaginiez-vous passer l'an 2000 ensemble ?

Catherine Ringer – Ah, ça fait déjà si longtemps ? Et encore, si on compte le nombre d'années où l'on fait de la musique ensemble, depuis 79, ça fait plus de vingt ans... On ne s'était jamais posé la question de la durée, on avance sans trop réfléchir, tant qu'il y a du plaisir on continue.

Fred Chichin – Quand j'ai commencé à faire de la musique, je n'imaginais même pas qu'on me donnerait la possibilité de faire le moindre disque. A l'époque, avoir un contrat, enregistrer dans un vrai studio, tout ça semblait complètement irréel, inaccessible. Le fait d'être toujours là tant d'an­nées après, c'est sûr que ça paraît étrange quand on n'avait rien prévu, quand les objectifs de départ étaient de tenir au mieux un an ou deux et de disparaître, comme à peu près tous les groupes de la même génération.

Vous n'avez pas sorti de véritable album depuis sept ans : était-ce une manière de vous prémunir contre la lassitude et l'usure ?

Catherine Ringer (décidément fâchée avec les dates) – Déjà sept ans ? J'ai l’impression pourtant qu'on n'a jamais arrêté une minute depuis le précédent album. Il y a eu l'intermède de l'album acoustique et puis des projets parallèles qui nous ont pris pas mal de temps. Pour moi, ça fait à peine trois ans qu'on s'est vraiment éclipsés pour travailler sur le disque. Comme on est relativement lents, ça me semble une durée tout à fait convenable. On fonctionne à deux vitesses : si on doit répondre à une commande comme les Concerts privés, alors là on enclenche le turbo et tout est prêt en trois ou quatre semaines, le temps de réarranger les anciennes chansons, de répéter les nouvelles, et c'est plié. Par contre, s'il n'y a pas le feu au lac, on prend nos aises, on n'a pas envie de trop tirer sur le moteur de peur qu'il ne lâche. En sortant un disque tous les cinq ou sept ans, on s'économise, on est tranquilles quant à l'usure.

Fred Chichin — Quand on produit beaucoup, on se répète beaucoup, on finit par se lasser soi-même. J'aimerais bien être capable de sortir un nouvel album tous les ans. Les gens qui font ça m'impressionnent, mais ce n'est pas mon rythme. Je suis assez terre à terre : si on a besoin de chansons, je m'y mets et ça peut aller très vite. Sinon, je peux rester à ne rien faire pendant longtemps sans m'en porter plus mal. Sur l'album, il y a des chansons comme Fatigué d'être fatigué qu'on a enregistrées en deux jours il y a quatre ans et auxquelles on n'a plus touché avant le mixage : ça dépend vraiment des titres, de leur tonalité. On a fait beaucoup de scène et, pendant qu'on était en tournée, les choses ont pas mal évolué autour de nous. Le rap s'est vraiment imposé en France, le paysage a changé, il y avait plein de petits signes qui indiquaient qu'on était en train d'entrer dans une nouvelle ère. A notre niveau, l'arrivée massive du numérique nous a forcés à nous adapter et ça a pris un certain temps pour maîtriser les nouvelles technologies du studio. C'est vrai que je me suis parfois posé la question de la lassitude, avec à la clé une envie de tout reprendre à zéro en profitant justement de ce changement d'époque pour redémarrer sur de nouvelles bases. A un moment, j'avais même envie qu'on change de nom, mais là personne n'était d'accord (rires)...

L'album démarre sur une chanson, Cool frénésie, qui évoque justement un largage d'amarres.

Catherine Ringer— C'est un thème à Fred, ça ! Déjà à l'époque de C'est comme ça ("Il faut que j’move"), tout ça, il avait envie qu'on parle de ces moments où tu ressens l'appel du large. Il a sans arrêt la bougeotte, il parle de se barrer en permanence. Per­sonnellement, ça me travaille moins que lui. Il aime l'aventure, je suis plus conservatrice.

Est-il facile d'être toujours en parfaite harmonie quand on travaille en duo ?

Catherine Ringer — Il se produit toujours des décalages, des moments où l'on n'est plus tout à fait en phase. Personnellement, je trouve ça assez sain de ne pas être toujours en osmose. C'est un peu comme une bille : si tu veux qu'elle avance, il vaut mieux qu'il y ait une légère pente, sinon elle reste sur place. Si on était toujours sur la même longueur d'onde, je crois que notre musique n'avancerait pas, qu'elle finirait même par s'enliser. Cela dit, il faut apprendre à louvoyer, trouver des chemins communs et finir par se rencontrer, sinon c'est l'enfer ! Comme je suis assez têtue, il m'arrive de revenir à la charge quand quelque chose me tient à coeur et que Fred ne veut pas en entendre parler. J'attends un peu et je replace mes pions quand son attention se relâche (rires)...

Sur le précédent album, Système D, on avait l'impression que vous aviez perdu toute énergie, que la machine tournait à vide.

Fred Chichin — On s'est surtout totalement gouré de producteur, On n'aurait jamais dû retravailler une troisième fois avec Tony Visconti. On ne s'entendait plus du tout : il nous disait un truc, ça rentrait par une oreille et ça ressortait aussitôt par l'autre. Dès le départ, le pli qu'on avait pris n'était pas le bon, on s'en rendait compte mais il était trop tard pour corriger le tir. Cet album s'est donc construit n'importe comment, en essayant de replâtrer les erreurs et le résultat n'était satisfaisant pour personne. Rien n'était abouti, on se sentait vraiment frustrés, impuissants. C'est l'une des raisons pour lesquelles on a décidé de réaliser le nouvel album nous-mêmes, faute d'avoir rencontré un autre producteur et, parce qu'il faut bien l'avouer, on n'est pas les rois des découvreurs. On vit dans notre coin, on est un peu largués, on ne sait pas quel producteur est au top du moment.

Catherine Ringer — J'ai toujours pensé que Fred pouvait très bien produire lui-même nos disques et faire la plus grande part du boulot. Jusqu'ici, il n'avait sans doute pas assez confiance en lui mais, cette fois, je l'ai encouragé à se lancer. C'est vraiment son truc, le studio, il s'y sent parfaitement à son aise. Moi, j'ai plutôt tendance à amener des idées en vrac et c'est lui qui les matérialise, qui leur donne une vie.

Fred Chichin – C'est un retour à la manière de travailler de nos débuts. Evidemment, on s'y prend mieux aujourd'hui, mais c'était la première fois qu'on se retrouvait à nouveau seuls. Le numérique, pour ça, rappelle un peu le 4 pistes : c'est aussi léger à utiliser et ça permet de retrouver des sensations que les grands studios nous avaient fait oublier. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis un peu foutu de la qualité du son, j'avais simplement envie d'entendre les choses telles qu'elles germaient dans ma tête, sans me préoccuper de savoir si c'était orthodoxe ou pas d'utiliser telle ou telle méthode pour y parvenir. Du coup, on s'est servi de trucs qui feraient bondir n'importe quel producteur, comme des micros de scène pas terribles pour enregistrer certaines voix.

Cela a-t-il modifié votre manière de composer ?

Catherine Ringer – C'est certain qu'on a su beaucoup mieux se canaliser, histoire d'aller à l'essentiel. A un moment, je me voyais bien faire de la musique très minimale, en n'utilisant que le strict nécessaire, comme dans la drum'n'bass ou dans un certain type de rap très brut. Mais, finalement, on a une tendance naturelle qui nous pousse à en rajouter des couches, à embellir. Sur Système D, on avait beaucoup trop chargé les chansons et plusieurs personnes nous ont dit qu'elles étaient incapables de l'écouter d'un bout à l'autre. Cette fois, on a fait plus attention, on s'est un peu retenus. On n'a plus cette obsession d'inventer des formes nouvelles. Même si on essaie de faire entrer un maximum de choses dans ce petit cadre qu'est la chanson, on ressent aujourd'hui de moins en moins l'envie de pousser les murs, on ne se sent plus du tout à l'étroit comme à une époque. Sur l'album, il y a un titre - Jam -où l'on fait exploser un peu la forme traditionnelle, mais c'est une exception.

C'est aussi un morceau basé sur ta voix comme instrument. Comment considères-tu ton évolution en tant que chanteuse ?

J'ai le sentiment de mieux connaître au fil des années toutes les nuances que je suis en mesure d'exprimer. Je travaille ma propre matière, comme un menuisier. Mon bois à moi, c'est ma voix. Fred m'aide beaucoup, il n'hésite pas à me corriger quand je ne suis pas sur de bons rails. Avec une voix comme la mienne, on a naturellement tendance à en faire des tonnes, mais Fred sait très bien me remettre en place quand je m'égare (rires)... Chanter est une chose très naturelle pour moi, je ne me pose jamais de questions existentielles, je chante dès qu'il y a de la réverb' quelque part : quand j'entre dans ma salle de bains ou les rares fois où j'ai mis les pieds dans une église, je ne peux pas me retenir (elle chante)... C'est Fred qui, au départ, m'a engagée comme "chanteuse de groupe de rock", moi je ne me destinais pas du tout à ça. Avant ma première expérience, la comédie musicale rock Flashes rouges de Marc O, je n'avais même jamais chanté avec un micro. Avant, j'avais toujours utilisé ma voix sans amplification. Quand j'ai tenu un micro, quand on a commencé à jouer ensemble avec Fred, là est venu tout le reste : l'attitude rock, le fait de s'y croire quand on est là-haut sur la scène avec des gens qui sont venus vous voir, vous et personne d'autre. Et j'ai trouvé ça extraordinaire.

Le rock était-il une chose importante dans ta vie quand tu étais jeune ?

Pas uniquement le rock, toutes les musiques ! A l'âge de 3 ou 4 ans, j'ai pris une flûte à bec et j'ai commencé à reproduire la musique de Nounours, le générique d'Histoires sans parole, bref, tout ce qui appartenait à mon univers d'enfant. A 12 ans, j'écoutais à la fois les Rolling Stones, Brassens et Chopin. Les Stones, ça canalisait mon énergie quand je rentrais du lycée et que j'étais bien énervée, je mettais ça à fond et ça me calmait. Les chansons de Brassens me parlaient en revanche de choses très profondes, elles m'aidaient à réfléchir, et Les Polonaises de Chopin, ça me transportait littéralement. J'ai toujours abordé la musique dans le désordre, admiré en même temps Janis Joplin, Maria Callas, Bessie Smith, Grace Slick, Piaf et Barbara... J'étais déjà très féministe (rires)... Mes goûts ne sont pas arrêtés, je peux écouter des musiques de films, de la flûte de Pan, de l'opéra, de la musique ancienne ou liturgique. Il m'arrive encore d'être jalouse quand j'écoute les disques des autres. Missy Elliott, dernièrement, m'a fait cet effet : j'aimerais avoir cette maîtrise-là.

Pour la première fois, tu abordes des thèmes très personnels dans les textes du nouvel album, comme cette chanson sur ton père, C'était un homme.

 

On avait cet air au piano, la couleur générale était assez grave et je ne savais pas quoi écrire là-dessus, rien ne collait. Alors Fred m'a dit "Vas-y, lance-toi, raconte l'histoire de ton père. " Au dé­part, j'étais un peu gênée d'écrire un truc pareil, ce ne sont pas des choses faciles à raconter. Jusqu'ici, c'est vrai qu'on a soigneusement évité de déballer notre vie intime dans nos chansons. Et là, d'un coup, je lâche le plus gros morceau. Sans doute me suis-je dit que le temps était venu d'en parler. Dans Le Petit Train, j'abordais le même sujet. mais de manière beaucoup plus cryptée. Mon père, parce qu'il était peintre, m'a forcément encouragée dans mon envie d'exercer une profession artistique. Comme je dis dans la chanson, c'est la beauté, et en l'occurrence la beauté de l'art, qui lui a permis de survivre, en dehors bien sûr des gens qui l'ont aidé à sauver sa peau. C'est vrai que ce disque aborde des sujets plus profonds qu'avant, des thèmes plus noirs et difficiles que précédemment. On ne va pas non plus passer notre vie à amuser la galerie.

Vous allez désormais rencontrer des gens pour qui Les Rita Mitsouko représentent une part de leur enfance, qui vont vous parler au passé.

On n'est pas naïfs, on sait bien que le temps passe, qu'on commence un peu à appartenir à l'histoire, et notamment à l'histoire des gens. Je n'ai aucun problème avec ça, j'en suis au contraire extrêmement fière. Quand des personnes s'adressent à nous dans la rue et évoquent leurs souvenirs liés à nos chansons, je trouve ça touchant.

Fred Chichin — Iso, notre guitariste, écoutait Marcia baïla quand il était gamin, il devait avoir 10 ou 12 ans à l'époque. Quand on joue la chanson sur scène, je l'observe, je sens que ça lui fait un truc.

Vous êtes-vous sentis piégés par ce succès, au point d'éprouver le besoin de vous faire plus rares depuis dix ans ?

Catherine Ringer — Tout est allé trop vite, on n'a pas eu le temps de se rendre compte de l'impact qu'on avait sur l'époque. C'est toujours plus facile pour les gens de l'extérieur de remarquer ce genre de choses. Pour nous, ce qui changeait, c'est qu'on devenait connus, avec les avantages mais aussi les inconvénients que ça entraîne. Je me souviens qu'à une époque je refusais de signer des autographes, histoire de ne pas entretenir ce culte de la personnalité que je trouve ridicule. Quand j'étais môme, j'ai vu Michel Delpech en concert, vers 67 ou 68, en pleine hystérie Beatles. Après le spectacle, j'étais allée dans les coulisses et j'avais vu des dizaines de gens se ruer sur lui pour faire signer des autographes, à tel point qu'il s'était évanoui et qu'on avait dû le transporter à l'hôpital... J'ai longtemps été traumatisée par cette image et c'est pour ça que je refusais les autographes. Je disais aux gens 'je veux bien vous parler, mais je ne vois pas l'intérêt de signer un bout de papier" C' est là qu'on s'aperçoit que certaines personnes n'ont rien à vous dire, elles vous ont juste vu à la télé et elles s'adressent à vous comme à une image, pas comme à un humain. A travers nos clips, on s'est inventé une image très forte, qui a marqué les gens ; mais ces dix dernières années on se sentait de plus en plus mal à l'aise dans ce rôle.

Fred Chichin — Un disque comme The No comprendo, que tout le monde adore, tu finis par le porter comme une croix. D'un côté, tu retires une certaine fierté parce qu'au moins les gens se souviennent de quelque chose mais, de l'autre, tu as l'impression qu'on t'empêche à vie de faire autre chose. La pire des hontes pour moi, ce serait de capitaliser, de chercher à faire de Marcia baïla et des C'est comme ça à la chaîne. J'essaie de faire en sorte qu'on avance et qu'on arrive à pondre une ou deux grandes chansons par album. Au bout de dix ans, tu peux dormir tranquille, ça fait un excellent best-of.