LE TEMPS Samedi 4 mars 2000

La famille Rita Mitsouko revient : le plus beau de tous les duos du monde

CHEF-D’ŒUVRE. Après sept ans sans nouvelles chansons, le plus vieux et le plus novateur des couples du rock français s'offre un retour fracassant avec l'indispensable «Cool Frénésie»

Un nouvel album époustouflant de maturité, qui prend acte de la révolution technologique avec une gourmandise jubilatoire, sans pour autant trahir le style «Mitsouko»

Vincent Monnet

« C’est très touchant, l’attente des gens, leur impatience. Ca donne envie d’aller plus vite. Mais ça ne doit pas tourner à l’obsession. » Le précepte est de Fred Chichin, il remonte à la sortie de Système D , dernier album original du duo, paru en 1993. Hormis l’acoustique Concert Privé de 1996, version « unplugged » du répertoire Mitsouko, il aura donc fallu attendre sept ans la suite des aventures du duo le plus novateur du paysage francophone actuel.

Un septennat interminable, pourtant justifié dès la première écoute : ce nouvel opus écrase la concurrence. Sexy, classieux, malin, chatoyant, lyrique, exalté, Cool Frénésie envoûte pourtant surtout par son extraordinaire maturité. Entre gouaille joviale et injections électroniques élaborées, Cool Frénésie incarne une pop éclatante, mutant improbable qui serait parvenu à intégrer les influences croisées de Piaf, de Bowie et de Laurent Garnier.

Du titre inaugural, single joyeusement « dance » qui donne son nom à l’album, au très bel hommage que Catherine Ringer consacre à son père (« C’était un homme »), en passant par « La sorcière et l’inquisiteur » - morceau dont la chanteuse parlait déjà avec délice il y a quatre ans – pas grand chose à jeter sur cet album à consommer comme on visite un monument.

A propos de monument, la réussite est telle qu’elle donnerait presque des envies de sacrilège : Cool Frénésie vissé dans la platine CD, et on se prend à toiser la mythique paire Gainsbourg-Birkin, portée aux nues depuis trente ans, faute de « challenger » crédible. Car si Fred Chichin et Catherine Ringer ne partagent pas la propension de leurs aînés à étaler en public leur vie privée, ces deux-là font preuve d’une toute autre complicité artistique. Une forme de synergie rare dans laquelle chacun apporte son talent à hauteur égale, Catherine signant les textes et quelques parties musicales, tandis que Fred assure la trame générale et la mise en sons.

Avec plus de vingt ans de vie commune et trois gosses au compteur, le duo extraverti et provocateur de « Marcia Baïla » est aujourd’hui devenu le couple le plus stable du rock français. Un paradoxe totalement assumé par deux artistes volontiers casaniers, plus proches de la famille Bidochon que des icônes rock du troisième millénaire. Et ce, d’autant que, côté sex, drugs and rock’n’roll, ils ont déjà donné.

1979 : lorsqu’ils se rencontrent à Montreuil, dans la banlieue parisienne, sur le plateau d’une comédie musicale, Catherine Ringer et Fred Chichin sont depuis longtemps sortis du cocon familial. Pour elle : un père peintre, juif polonais réfugié à Paris après cinq ans de concentration, et une mère française, juive pour moitié. Pour lui : un mélange d’origines italienne, hollandaise et française rassemblées du côté d’Aubervilliers. Catherine Ringer a déjà touché au chant, au théâtre, à la danse, et… au porno, « d’abord parce que c’était formidable de jouer quelque chose que personne n’a jamais bien joué, et ensuite parce que c’est une performance très dure et que j’aime bien les trucs violents ». Un sacré CV auquel celui de son alter ego n’a rien à envier. Ex-hippie converti au rock, après avoir lavé les carreaux, distribué des prospectus, et œuvré comme machiniste à l’Opéra-Comique, Fred Chichin traque toute trace de sectarisme musical, sa guitare dans une main, un synthé dans l’autre. Passionné de sons, il traversera quelques groupes et quelques galères, avant de rencontrer Catherine.

Ensemble, ils vont élaborer dans leur cuisine une recette inédite, née d’une alchimie évidente parce que spontanée. Une potion gaie mais souvent cruelle qui déconcerte son époque (écouter « Le petit train » ou « Marcia Baïla »). Jusqu’en 1984, personne ne songe à signer cette paire insolente défendant une musique à la fois classique et moderne, essentielle et futile, kitsch et subversive. Premier à retrouver ses esprits, Virgin, qui passe encore pour un label « rebelle », signe alors les Rita. Un coup de maître : élaboré sur un antique quatre pistes, le premier single s’écoule à un million d’exemplaires. Les Rita Mitsouko échangent instantanément une audience très « Parisien branché » contre le public FM et celui des TV nationales. On s’arrache le phénomène, qui confirme deux ans plus tard avec l’anthologique No Comprendo et sa rafale de titres plébiscités (« Andy », « Les histoires d’A », « C’est comme ça »). Suivront Marc et Robert (1988), Re (1990), Système D (1993), avec « Y a d’la haine », puis Concert privé. Autant d’albums qui, au-delà du clivage « j’aime-j’aime pas », ont élevé les Rita au rang de défricheurs, terrain, sur lequel ils ont systématiquement répondu présent. Catherine Ringer : « Nous refusons de faire deux fois la même chose. Après une composition funk, on a envie d’une bataille à la guitare sèche ; je ne vois pas en quoi cela étonne, c’est le contraire qui est navrant. »