LIBERATION 21 février 1997

ROCK. Avec les Fabulous Trobadors, ils inaugurent les soirées "carte blanche" de la Cité de la Musique : rencontre avec une nouvelle chanson, contre la loi Debré.

Les Rita s'invitent à la Cité

Rita Mitsouko, les 21, 22 février à 20h ; dimanche à 16h30 ; sallle des concerts de la Cité de la Musique, Paris.

Enfoncés dans les élégants fauteuils bleus de l'architecte de Portzamparc, Catherine Ringer et Fred Chichin observent la mise en place des musiciens sur scène. Un violoneux un batteur, un guitariste, un bassiste... électrique et acoustique mêlés. De temps en temps, Chichin se lève pour bidouiller l'échantillonneur et Ringer en profite pour régler quelques problèmes de lumière avec l'éclairagiste. "On veut mettre des couleurs différentes suivant les tableaux, explique-t elle. La partie un peu "dream" dans les bleus. Une autre dans les verts, tu vois ?" Tout doit être en place Pour demain. On ne s'affole pas pour autant.

Avec les Rita Mitsouko et les Fabulous Trobadors, la Cité de la musique inaugure ce week-end une nouvelle forme de concert : une carte blanche offerte à des groupes qui peuvent recevoir des invités et concevoir un spectacle original. "Nous sommes à deux pas du Zénith, explique Brigitte Marger, la directrice de la Cité, et nous devions nous en démarquer. La Cité a pour vocation d'être un lieu ouvert, une sorte de Beaubourg de la musique. " C'est dans cet esprit d'éclectisme que s'est ouverte la très cosy salle de concerts de la Cité de la Musique (900 places) devant la bande des musiciens des Rita. Trois semaines de répétition pour le groupe qui revient de Hongrie et dont on attend un nouvel album après le Concert privé acoustique, vf des Unplugged de MTV. Le visage lisse, en cheveux sages, Catherine Ringer aborde tranquillement l'expérience. "C'est bien, les commandes, les mélanges, ça ouvre, comme les voyages... "

Alors pour ce spectacle, ils ont contacté plusieurs musiciens : Pierre Henry, avec qui la formule n'a finalement pas pris,"iI ne nous trouvait pas prêts, il voulait plus de temps pour préparer les choses... ", Blanca Li, "une chorégraphe quej'ai vue danser le flamenco au Hot Brass; elle va danser sur Y'a de la Haine et sur un morceau nouveau, le Juste prix", Marianne Matheus, "avec qui je chantais à 17 ans dans un spectacle de Michel Lonsdale", et Solo, "un rappeur venu du groupe Assassins. On a fait un titre qui s'appelle les Consonnes. "

Plutôt que des jeunes à parrainer, donc, des affinités électives. "On se sent musiciens avec expérience, mais sans plus... Bien sûr, quand Fred travaille avec Gynéco pour faire une compile avec des rappeurs... là, oui, on se sent plus âgés." A les voir, il semble que ce concert tombe à pic, "Notre nouveau mode de travail consiste à passer par la scène avant d'arriver sur disque, dit encore Ringer. C'est ce qu'on fait ici : on retravaille certains arrangements de nouveaux morceaux. La musique qu'on joue en public, on peut toujours la bouger, mais surtout, après, entre la scène et le studio, la pâte a reposé - pour faire une comparaison avec la cuisine."

Avant le filage, elle se réfugie dans une petite loge fonctionnelle. Deux chaises, une table et un canapé orange pour trancher. D'un classeur en plastique, elle sort des feuilles noircies, une gomme, les chansons. "Ca peut aller de trucs super anecdotiques à des choses plus profondes. Un slow où je chante "Chéri, je t'emmène danser ce soir..." qui ne prend pas la tête, ou l'histoire de quelqu'un dans un bar qui pourrait être mannequin en s'habillant un peu mieux... Et tout cela va nourrir l'album ... " Dont la date de sortie reste floue. Vers le printemps peut-être. Elle remue les papiers, commence à lire, gomme un mot, " Vous voulez que je vous en lise une? Tiens, celle-là. " Elle récite doucement sans mettre le ton, sans chanter. "C'est pour vous dire / .. s'en souvenir / et pour vous raconter d'où je suis née / Près d'Auschwitz mon père grandissait / Il était juif polonais / rêvait après Cracovie d'aller à Paris / Et puis la guerre l'a surpris / Ils l'ont pris à 19 ans/ Il fit pendant ces cinq ans, neuf camps différents ... " Authentique? "Oui, il est mort il y a dix ans." Elle reprend : "...Miracle, il en est sorti / Il à réussi à tenir, à venir à Paris / peindre, aimer et donner la vie… /C'est pour vous dire, tout ce souvenir, c'est pour vous raconter, nous les immigrés / près dAuschwitz, mon Père est né, c'était un juif polonais / Empaillé, comme il disait / Culturalisé français / Je remercie la France, mon pays, sans qui je ne serais pas ici / Je remercie la France pour cette belle ordonnance à accueillir les refugiés trop mal traités... " Alors ils ont signé la pétition contre la loi Debré. Et elle écrit toujours au crayon de papier, parce qu'on "peut gommer et refaire. C'est mieux de ne pas avoir à rechercher ce qu'on a fait avant. "

ANNICK PEIGNE-GIULY