LIBERATION 24 Août 1985

Rita (yamamoto-qu'a) Mitsouko

Un cas de culbute exemplaire : de la cuisine bricolo à la FM stéréo, du circuit chébran parisien au showbiz grande surface. L'histoire d'un tube de l'été, l'interview du Dalida new wave et le retour du night-clubber.

Il est très simple d'écrire sur le rock'n'roll, n'importe quel blaireau peut y arriver, vivre le rock'n'roll est autrement difficile. C'est ce que j'ai essayé de faire avec Tina Aumont (actrice dans Casanova de Fellini ou Modesty Biaise de Losey) et Jean-François Ferriol (élève de Lee Strassberg) pendant quelques semaines dans le midi. Les hôtels de luxe de Cannes mis à sac, poursuivis sur les routes par les flics de Saint Tropez, menacés d'internement à l'hôpital psychiatrique de St Raphaël, nous avons finalement réussi a nous faire rapatrier à Paris par Europe-Assistance en couchette première classe. Avec eux, j'ai réellement vécu le rock' n'roll.

J'étais donc parfaitement prêt, dès mon retour, pour rencontrer les deux musiciens de Rita Mitsouko qui, avec leur tube: Marcia Baïla, (800 000 exemplaires écoulés en quelques mois) ont passé le cap du succès d'estime chébran. Rendez-vous pris avec Catherine (chanteuse) et Fred (guitare, synthé) dans un café des Buttes-Chaumont. Pendant que la nurse gardait le bébé dans le parc, nous avons un peu parlé.

FRED: en 1973, je trainais à la Coupole avec les Gazolines et Marie France, c'était une période formidable. Toi, tu écrivais une thèse de doctorat sur Lou Reed!

LIBERATION - Je ne l'ai finalement jamais terminée; mais j'en ai présenté une autre l'année suivante sur Richard Melzer, qui à été bien accueillie.

FRED.- Ensuite j'ai fait une tournée d'un an avec un marionnettiste. Je l'accompagnais à la gratte. J'ai ramassé pas mal de tunes et j'ai acheté un synthé VCS3. J'ai fait beaucoup de studio. En 75, je me suis remis a la gratte, influencé par les Stooges et le Velvet Underground. Je jouais avec Alain Kan, (entre autres, parolier de Christophe) qui venait du Music-hall; je me souviens de concerts mémorables au Gibus. Puis, avec Jean Néplin, (rock déglingué de St Etienne), nous avons fondé " Fassbinder ".

Nous jouions une musique très sophistiquée, influencée par Iggy Pop et David Bowie; cela n'intéressait aucune maison de disques. A l'époque, elles recherchaient des " punkeries " à la Téléphone. L'histoire s'est mal terminée: moi, j'ai eu une embrouille de dope et je me suis retrouvé un an en "convalescence " à Fresnes; et Jean Néplin s'est retrouvé en hôpital psychiatrique parce qu'il avait donné deux coups de couteau à un mec dont il était tombé amoureux et qui l'avait trompé. Nous sommes sortis, lui d'H.P. moi de taule, en même temps. Et j'ai rencontré Catherine...

On est resté un an sans se quitter. On voulait faire du rock ensemble mais on ne savait pas comment... Alors on passait des journée à se " freak outer " sous Fringanor, à s'auto-psychanalyser à fond la caisse. Finalement, on s'est destroyé, on a fait un mélange de nos tics mutuels, mes tics rocks français et ses tics cultureux, et on a sorti un morceau.

LIBERATION.- Et toi, Catherine ?

CATHERINE.- J'ai commencé par le théâtre musical expérimental. Les auteurs recherchaient des voix mal placés, suraigües, parasitées. C'était des happenings, plus que des concerts, mis en scène par Michael Lonsdale sur des texte de Michel Leiris. Un jour, lanis Xenaxis cherchait une héroïne pour un de ses spectacles: il m'a demandé si je connaissais le solfège. Je lui ai répondu affirmativement, il m'a tendu une partition. Il a bien vu que je ne faisais pas la différence entre un mi et un sol, mais il m'a quand même engagée. Puis je me suis lancée dans la danse moderne avec Marcia Moretto, qui est morte récemment d'un cancer. A l'époque, je tournais également des films pornos hard. Cela me plaisait d'appartenir à tous ces milieux en même temps: scène de lesbianisme le matin, Xénakis l'après-midi et audition pour Luis Bunuel le soir...

FRED.- Moi, je mettais de la guitare fuzz sur toutes les bandes de musique contemporaine, ce qui faisait flipper tous les intellectuels cultivés.

LIBERATION - Comment avez-vous enregistré Marcia Baïla, qui restera le tube de l'été 85?

FRED.- Dans notre cuisine, avec un magnétophone 4 pistes.

LIBÉRATION - On peut donc arriver à vendre 800 000 exemplaires d'une bande bidouillée dans sa cuisine sans console, uns réverb et sans argent?

FRED, Notre magnéto 4 pistes nous avait coûté 4000 francs… On est content que la chanson marche bien, cela nous fait connaître du grand public, Mais c'est un peu du bourrage de crâne, du " matraquage ". Nous en sommes à un niveau où il ne faut pas avoir la grosse tête à cause d'une grosse vente: le public n'achète pas un groupe mais une chanson, un produit qu'on trouve dans les supermarchés.

LIBÉRATION.- Comment écrivez-vous vos morceaux?

CATHERINE.- J'écris toutes les paroles et je joue la moitié des instruments, Fred s'occupe de l'autre moitié; plus tous les bidouillages, les boutons. Notre musique est artisanale: nous fabriquons la matière première, puis nous dealons avec une compagnie de disques, pour qu'elle s'occupe de l'industrialisation du produit.

En France, les compagnies voudraient que les artistes industrialisent eux-mêmes leurs produits: un album en un mois avec un producteur type qui doit cibler un genre (rockabilly, New Wave, Funk, Variété, etc...) selon les lois du marketing, Seuls les groupes riches (Pink Floyd, Rolling Stones) peuvent faire de la création en studio 24 pistes à une brique par jour en y restant six mois. Nous préférons travailler dans notre cuisine sans paramètre de temps...

LIBERATION - Vous réfléchissez à votre prochain disque?

CATIIERINE.- Il faut s'arrêter, de temps en temps, vivre une vie normale avec des émotions et tutti quanti. Pour un artiste, se faire chier c'est important . quand tu flippes, tu te remets en question, tu casses tes habitudes et tu fais du neuf. Chez Virgin, notre principal travail est de nous bagarrer pour imposer notre façon de travailler. Si les records companies britanniques n'avaient pas autant emmerdé Bronski Beat, le groupe n'aurait pas splitté après son premier tube.

Alain PACADIS