LE MONDE DE LA MUSIQUE (février 82)

Atmosphères boulversées, images déphasées, danse brisée, sauvages vocalises.

Rita Mitsouko est un groupe dans lequel il n'y a ni Rita ni Mitsouko mais deux musiciens et une bande enregistrée. Catherine a 24 ans, Fred 27. Quant à la bande qui leur sert de groupe, elle se renouvelle sans cesse. Sur scène, ils arrivent, baroques et intimement liés, soudés par l'étrangeté des apparences : Fred porte avec élégance un sac Felix Potin en guise de chemise et sa longue mèche brune pirouette sous son oeil droit. Catherine s'attife de matières bariolées, turbans, écharpes et châles, jupe de laine et collant jaune. Au premier abord on les prend pour des barjes, on localise la voix sauvage, on cherche les mots, on reçoit des sensations, on se fraye un chemin, un rayon, dans l'espace sonore que synthés et guitares, boîte à rythmes et claviers remplissent complètement.

Pour ce groupe à part, pas d'étiquettes. Une démarche qui les refuse toutes mais aboutit à des morceaux bien ficelés, intelligents et accrocheurs. Comme ce " Don't forget the night " qui ressemble à le siffler à un standard des années 60, à tous les standards de cette époque et qui est unique pourtant : bonne définition d'un succès ! Ou cet autre, " Midnight Dancing " dont Catherine s'amuse à déjouer le sens en appuyant sur les syllabes de fin de phrase et qui provoque le sentiment opposé à celui des mots : " On se sourit, les gens bougeuh, les gens s'amuseuh, les gens discuteuh ". On a la vision de bêtes de somme qui s'assomment dans un dancing ringard.

On a la sensation que Fred et Catherine sont en suspens. Fred, qui vient d'écrire un Morceau pour l'album qu'enregistre Taxi-Girl, a aimé les Beatles plus que de raison et " la trilogie " comme il dit, Bowie, Iggy Pop et Sparks. Il a travaillé l'éléctro-acoustique avec le Groupe de Recherche Musicale, mais la structure dans le délire il n'en veut pas encore. En 76 il est du groupe Gazoline, l'année d'après de Fassbinder et puis "j'ai rencontré Catherine et nous avons décidé de travailler ensemble." L'expérience de Catherine est vaste comme son insolence : elle a joué Brecht au sein du Groupe de théatre national de Beziers, elle s'est jointe au Théâtre de Recherche Musicale de Michel Lonsdale, à l'Ensemble Contemporain et Opéra Rock de Marc'O. Ce qui l'intéresse c'est la recherche sur la matière du son, le grain de la voix, les ambiances. "Et puis j'ai rencontré Fred et nous avons décidé de travailler ensemble".

Créer le choc, prendre à contrepied les rythmes et les harmonies vocales, Rita Mitsouko est volontairement provocateur. Atmosphères bouleversées, visuel déphasé, à décoder, gestuelle libérée, Catherine qui fuit le pléonasme prétend bouger à contrario, chanter à l'inverse, suivre avant tout des états qu'elle qualifie de " glauques " ou de " frite ".

La base rythmique et la structure harmonique sont donc enregistrés sur une bande. Catherine et Fred jouent synthés, guitares, claviers et boîtes à rythmes, imaginent un système de sensations musicales qui se réverbèrent et, sur scène, Fred à la guitare se réserve des coups de gueule tandis que Catherine n'y va pas par quatre chemins. Elle danse une danse personnelle, brisée, rétablie, énergétique, sexuelle, joue de ses oripeaux et vocalise agressivement, suavement, échappe aux refrains, s'envole en fin de phrases: " Clown de mes malheurs, si tu rentrais dans ma vie, pour te mettre au lit, tu passerais par la faille, le trou de souris, qu'est-ce que je ferais ? je ne veux pas savoir ".

Après une tournée avec le groupe Indoor Life, (" le futur du rock intelIo "), une tournée de vingt-cinq dates et un 45 tours de quatre titres en boîte, Rita Mitsouko est presque devenu un produit de consommation. Toutefois, l'énergie dense et originale qui est la sienne doit se discipliner pour être saisie à tous coups, se dépouiller de ces interférences, sorte de brouillage de l'espace sonore, amputation harmonique.

La musique de Rita Mitsouko doit pouvoir se siffler, se battre sur un coin de table, s'abandonner aux mélodies qu'elle promet. "Nous allons retravaiIler avec des gens, pas forcément des musiciens, des gens dans une même intelligence, des gens précis dans une même esthétique. Nous nous enfermerons deux mois pour bosser avec eux ".

L'expérience, Fred et Catherine veulent la vivre maintenant, sans attendre une aide miraculeuse, ni un contrat hypothétique. Pas le temps non plus "Ce qui est drôle c'est qu'encore une fois, quand le disque sortira, vers le début janvier, on sera peut être ailleurs, la musique sera différente; on a déjà quatorze titres nouveaux".

Pragmatique, Catherine qui n'est pas plus Rita que Fred n'est Mitsouko, balaye l'argument et sourit : "Bah ! Il n'y a que quatre morceaux sur le 45 tours, on pourra toujours les chanter sur scène avec les autres".

Lionel ROTCAGE