MARIE CLAIRE N°440 Avril 1989

"C'est bien d'avoir mauvaise réputation…"

C'est le duo le plus génialement fou du rock français. Ils s'appellent Catherine et Fred mais ils ont choisi le nom de Rita Mitsouko parce que c'est international et que ça sonne bien. Ils ne plaisent pas qu'aux jeunes puisque Godard les a fait tourner dans son film "Soigne Ta Droite". C'était à l'époque de leur premier tube "Marcia Baïla". Dans leur dernier album, "Marc et Robert", ils cherchent à marier le style anglo-saxon à la musique populaire des rues de Paris. Ils ont horreur des interviews, mais ont très volontiers raconté leur grande aventure à Michèle Manceaux.

A eux deux, Catherine Ringer et Fred Chichin forment le groupe de rock le plus musicalement original de ces dernières années, les Rita Mitsouko, et ont déjà une sacrée réputation de talent et d'audace. Leur jeunesse (à peine la trentaine), leur liberté de vocabulaire et de pensée peut plaire ou choquer, mais apporte toujours une surprise. Il semble que, si l'on veut être au parfum du jour, il est indispensable de connaître les Rita Mitsouko. La première apparition de l'étonnante Catherine se fit pour le grand public à l'émission "Sexy Folies" sur TF1. Elle y racontait sans timidité ses expériences de "comédienne" dans les films porno. Elle disait qu'elle avait fait ce travail par pur vice parce qu'elle avait un caractère bizarre. Que cela avait été comme son service militaire ! A la jeune femme qui l'interrogeait sur ses goûts sexuels personnels, Catherine répondait sans détour qu'elle était sensible à la force et attirée aussi bien par un Pdg que par un camionneur. Elle osait avouer qu'elle aimait la violence au lit, qu'elle proposait souvent la première aux hommes de passer à l'acte, mais qu'elle essuyait beaucoup de refus. Non parce qu'elle n'était pas désirable, mais parce qu'elle était "dérisoire". Dérisoire, voilà le mot qui désigne le mieux l'esprit de ce groupe inventif capable de dégager sur scène une énergie, un tonus et une invention musicales rares. Dérisoire pour Catherine Ringer et son compagnon Fred Chichin, tout ce qui n'est pas le travail bien fait. Contrairement à ce qu'on pourrait croire après une telle prestation télévisée, Catherine Ringer est une des personnes les plus pudiques et les plus réservées que l'on puisse rencontrer.

A "Sexy Folies", devant des millions de téléspectateurs, elle confiait qu'elle souhaitait qu'un homme l'assure qu'elle était une belle poulette. C'est probablement ce que Fred sait lui dire. Mais de cela, on n'ose même pas lui parler. Ni lui demander des nouvelles de l'enfant qu'elle a eu avec Fred. Cette question serait trop grave, trop intime, trop vraie pour les champions du dérisoire. Michèle Manceaux.

Michèle Manceaux : On dit que vous êtes insolents, cinglants et je ne sais pas quoi d'autre ! Est-ce une fausse réputation ?

Catherine Ringer : Non.

M.M. : Vous êtes comme ça ?

C.R. : Oui (rires)

M.M. : Tous les deux ?

C.R. : Oui, oui, c'est pareil.

M.M. : Alors pourquoi êtes-vous comme ça ?

C.R. : Par goût.

M.M. : Tout le temps, avec tout le monde ?

C.R. : Oui, mais ça signifie simplement qu'on a pas peur de dire les choses comme on les pense. On est des fervents de la vérité. Pas d'une manière méchante, mais on aime mieux s'exprimer franchement. Ca permet d'aller plus vite dans les relations et dans le travail. En France, on a tendance à utiliser les sous-entendus, à biaiser, à chercher des compromis bidon, etc.

M.M. : Si l'on ne fait pas ça, on le paye cher.

C.R. : Dans quel sens ?

M.M. : Si vous ne jouez pas leur jeu, les gens vous en veulent. Et dès qu'ils le peuvent, ils vous tirent dessus.

C.R. : Oui, mais à partir du moment où c'est notre morale, notre croyance profonde… Il faut prendre les risques de ce à quoi on croit, non ? On n'a pas échappé à l'usine à quinze ans pour s'y remettre.

M.M. : Mais il semblerait que vous trouviez dans l'ensemble les gens plutôt barbants et crétins…

C.R. : Ah non, pas ça !

M.M. : Vous n'avez pas une vision du monde très réjouissante.

C.R. : Ca, c'est autre chose. Je parle surtout du travail que l'on aime bien fait. On préfère dire tout de suite si ça ne va pas, quitte à vexer la personne plutôt que de faire comme si ça allait, et de se plaindre après. Il y a aussi des gens qui disent qu'on est vachement gentils. Je vois des journalistes qui arrivent terrifiés et repartent très surpris parce que ça c'est passé normalement (rires).

M.M. : Parce que vous ne les avez pas engueulés.

C.R. : Par exemple (rires). Mais c'est bien d'avoir mauvaise réputation, les gens hésitent à nous embêter, donc ils ne nous demandent que le minimum.

Fred Chichin : Si on a cette réputation, c'est à cause de la scène. Parce que quand on fait les concerts sur scène, on est crevés après et on envoie un peu promener les gens, on n'a pas envie d'avoir cinquante personnes qui nous assaillent.

M.M. : J'aurais pu vous demander : "Pourquoi vous appelez-vous les Rita Mitsouko" puisque je ne le savais pas. Mais en lisant la masse des articles publiés sur vous, je m'aperçois qu'on vous l'a demandé trois cents fois. Ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent.

C.R. : Oui, mais à ce genre de questions, on fait des réponses très courtes, on ne réfléchit pas. Je n'ai pas besoin de me casser la tête si on me demande : "Pourquoi Rita Mitsouko ?" je dis : "C'est un nom qui est international, qui n'a pas de concept, qui sonne bien." Voilà, je réponds ça.

M.M. : C'est vous deux qui avez trouvé ce nom là ensemble ?

C.R. : Oui

M.M. : Vous mettez toujours Mitsouko, le parfum de Guerlain ?

C.R. : Non, jamais. J'ai plein de parfums. J'aime les parfums de femme.

M.M. : En vous écoutant, j'avais l'impression que vous cherchiez en chantant à créer plutôt une indifférenciation sexuelle. On ne sait plus si c'est lui ou si c'est elle. Cela fait comme un tout, votre façon de composer, de chanter, d'être ensemble.

F.C. : On est pour l'égalitarisme.

C.R. : On a quand même nos spécialisations.

F.C. : Cela n'empêche pas d'être égalitaire.

M.M. : Je regarde vos baskets trouées comme des sandales. La mode, le look, comme on dit, ça vous a toujours intéressée ?

C.R. : J'aime inventer ça aussi. Il peut y avoir de la création dans les fringues. J'aime regarder les magazines, mais aussi je regarde ce qui se faisait avant, ailleurs. On aime bien être un peu farfelus (rires) !

F.C. : On aime pas porter ce que tout le monde porte !

C.R. : Oui, c'est vrai ! Hier, j'étais aux Buttes-Chaumont. Il y avait des magnifiques feuilles et je m'en suis planté deux, trois dans les cheveux et puis, je m'en suis mis en broche aussi. Ca faisait un truc très joli; alors j'étais fière de me promener avec mes feuilles, je trouvais que cela faisait une jolie broche. C'est le genre de petits trucs comme ça qui me plaît, ça se trouve tout le temps, en fait. Il faut avoir l'œil, comme un antiquaire. Comme quand on fait les soldes. On voit plein de trucs et tac, on s'accroche sur un machin, on se dit : "Oh ! ça va aller avec ci ou ça."

M.M. : Vous habitez toujours dans le XIXème arrondissement ?

C.R. : Ca, c'est une question trop personnelle, on ne réponds pas aux trucs de la vie privée. Disons qu'on habite toujours dans des quartiers populaires. On aime bien les quartiers populaires, où il y a des magasins, des gens d'autres races qui se baladent, où on peut voir des africaines avec un bébé derrière, un bébé devant.

M.M. : Vous avez grandi dans des endroits comme ça ?

C.R. et F.C. : Ouais.

M.M. : Tous les deux ?

C.R. : Mmm.

M.M. : Ce sont des endroits où vous vivez comme tout le monde, où on ne vous reconnaît pas et on vous laisse tranquille ?

C.R. : Ouais, ouais. On nous laisse tranquilles. Les gens sont plutôt gentils, ils nous sourient, ils sont contents de nous voir. A part ceux qui ne peuvent pas nous encadrer.

M.M. : Et vivre ensemble, travailler ensemble, ce n'est pas un peu étouffant quand on est tout le temps l'un avec l'autre ?

F.C. : Bon, c'est la question qui se pose à tous les groupes de rock. Tous les groupes qui durent un peu longtemps ont ce problème là. Que ce soit les Who, les Stones ou les Beatles.

M.M. : Mais vous mêlez aussi votre vie privée et votre travail.

F.C. : Dans les groupes, les gens vivent aussi ensemble. On ne s'engueule pas plus que dans n'importe quel groupe.

M.M. : Cela a commencé pour vous à très bien marcher en 1985 ?

C.R. : Oui, l'été 85 avec notre chanson "Marcia Baïla". Cela a été un tube. Cela va donc faire quatre ans qu'on est connus.

M.M. : Cela a changé votre vie ?

C.R. : Pas tellement. Cela a changé au niveau matériel. Sinon, on est toujours un peu pareil.

M.M. : Vous n'avez pas la grosse tête ?

C.R. : Ca, c'est les autres qui peuvent le dire !(rires). Si on dit qu'on a pas la grosse tête, c'est qu'on l'a, non ? (rires). Ceux qui disent : moi, la grosse tête, pas du tout, pas du tout (rires), ce sont plutôt ceux qui en tiennent une couche.

M.M. : Vous vous êtes connus il y a longtemps ?

C.R. : Ca va faire dix ans.

M.M. : Pendant cinq ou six ans, vous avez travaillé à l'ombre ?

C.R. : On travaillait comme beaucoup de gens, c'est à dire qu'on était pas des vedettes, mais on vivait de notre musique. On faisait beaucoup de concerts. On ne faisait pas de disques.

F.C. : On n'était pas prêts…

C.R. : On n'était pas prêts mais on vivait correctement. On faisait des musiques pour des pièces de théâtre, pour des ballets et on jouait pratiquement une fois par semaine. Au tout début, on jouait dans des restaurants, on jouait n'importe où puisqu'on avait une formule légère.

F.C. : Le cachet à six cents, huit cents balles, ça allait pour vivre.

M.M. : Comment faisiez-vous pour acheter le matériel ?

C.R. : C'était léger, on avait le magnéto, la guitare et un tout petit ampli. Et la chanteuse, je me transportais, moi (rires) !

F.C. : Moi, j'ai commencé à acheter mon premier truc à seize ans. J'ai accumulé le matériel petit à petit. C'est ce qui fait qu'on a pu travailler.

M.M. : Vous étiez déjà forts en forts en musique étant petits ?

C.R. : Ouais, c'est une attirance qu'on a, depuis qu'on est tout petit. Je savais que je chantais bien. A l'école, on me disais souvent que j'avais une jolie voix.

F.C. : Catherine a toujours été engagée facilement. Elle faisait une audition, et ça marchait pour n'importe quel truc en général.

M.M. : Vous avez commencé à travailler très tôt ?

C.R. : J'étais mannequin-enfant quand j'étais petite. Je posais pour les Galeries Lafayette, "Elle", "Marie-Claire" et tout ça.

M.M. : Vous avez été une enfant orpheline ?

C.R. : Pas du tout. Ce sont encore des faussetés. C'est très souvent des faussetés. On s'habitue. L'autre jour, j'ai encore lu un truc complètement tordu. Un journaliste nous avait demandé : "Il y a davantage de chansons en anglais dans votre disque, est-ce pour exporter ?" Et on avait répondu : "Non, ça nous plaît de mélanger les langages." Et paf ! Il écrit : "Oui, Oui, nous pensons à l'exportation, nous avons fait des chansons exprès…" Il voulais nous faire dire ça.

M.M. : Voulez-vous que je vous raconte votre légende ?

F.C. et C.R. : Oui, Oui (rires). Il était une fois…

M.M. :Il était une fois une petite fille qui avait une enfance difficile.

C.R. : C'est ça , c'est ça, j'étais vendeuse d'allumettes quand j'étais petite…(rires).

M.M. :Qui a connu la vie assez jeune, qui a galéré pas mal, c'est un bon début ?

C.R. : Il y a du vrai et du faux. Ce qui est vrai, c'est que j'ai commencé à avoir une vie d'adulte, disons, très jeune, je devais avoir treize ans, j'avais un ami, je vivais à moitié chez mes parents, mais je n'ai pas fugué, je suis partie comme ça.

M.M. : Vos parents ont accepté ça facilement ?

C.R. : Pas facilement.

M.M. : Ce n'est pas trop tôt de commencer à vivre à treize ans…

C.R. : La vie vous pousse. C'était tellement spontané, comme un garçon de quinze ans qui dit :"Maman ciao, je m'embarque sur un bateau", au lieu de rester paysan, par exemple.

F.C. : A six ans, un petit vietnamien est obligé de bosser. Il y a des gens pour qui la vie commence tôt.

M.M. : Justement, c'est dur.

C.R. : Pour moi, cela n'a pas été une obligation. Je n'ai jamais galéré.

M.M. : C'est faux aussi, cette légende-là ? Pour Fred, c'est faux aussi ?

F.C. : J'aime mieux être parti à quinze ans que d'être resté jusqu'à vingt-cinq ans. Qu'est ce qui est le plus con, de se barrer à quinze ans ou d'être toujours chez ses parents à vingt-cinq ans ? Je plains ceux qui n'arrivent pas à décoller de chez leur parents. Je n'avais pas de problèmes avec mes parents. Simplement, je n'apprenait rien, je me faisais chier au lycée. Je me suis dit :"Je vais apprendre autrement." Je suis parti voyager. On apprends beaucoup plus comme ça.

M.M. : C'est difficile de gagner sa vie quand même ? Sans tomber dans des combines vraiment sordides ?

F.C. : Non, je suis parti avec un petit peu d'argent et puis je dormais dehors…

C.R. : Ca s'appelait "faire la route" à l'époque.

F.C. : Je travaillait deux mois et puis je voyageais avec ça jusqu'à ce que j'ai besoin de travailler. La vie, c'est pas cher.

M.M. : C'est une vie qui laisse des cicatrices ?

F.C. : Non, pas du tout, ça laisse des super-souvenirs, ça ouais ! J'ai été au Maroc avec ma guitare. Je jouais avec des marocains dans la montagne, dans les petits villages, dans les bistrots, avec des percussionnistes, chose que je ne pourrais peut-être plus faire maintenant.

M.M. : Il n'y a pas des moments où l'on se demande se qu'on va devenir ?

F.C. : Ah, il faut faire gaffe où l'on met les pieds !

M.M. : Il y a beaucoup de pièges ?

F.C. : Ben oui, il faut avoir du nez… On apprend hein !

C.R. : Si on est des aventuriers, on aime mieux ça. On est mieux dans des situations difficiles où il faut être super-inventif pour s'en sortir, pour flairer les embrouilles. On est vachement content de jouer au plus malin.

F.C. : On rencontre des gens bizarres quand on se barre comme ça. Faut faire gaffe. Faut pas être trop présomptueux. Faut pas être con, quoi !

C.R. : Il ne faut jamais être con, de toute façon !

M.M. : On dit aussi que Catherine a tourné dans des films porno. Alors ça n'est pas un souvenir un peu pénible ?

C.R. : C'est un souvenir plutôt amusant.

M.M. : Pas choquant ?

C.R. : On peut trouver des choses choquantes dans le porno : Les acteurs sous-payés qui triment toute la journée pour trois rien alors que les producteurs essayent de leur faire faire trois films en même temps, sans qu'ils s'en rendent compte, en changeant délicatement les claps. Bon, des choses comme ça, mais ce que j'ai fait, c'était toujours librement.

M.M. : Vous aviez parlé de ça à la télévision d'une manière très crue, très provocante. Pourquoi l'aviez-vous fait alors ?

C.R. : C'était à "Sexy Folies" et je voulais justement parler de cette exploitation des personnes dans les films porno. Je voulais dénoncer ce truc là. J'avais attaqué un type du porno qui avait sorti une cassette où il essayait de nous arnaquer. Le succès se pointait à ce moment-là pour les Rita Mitsouko et je l'attaquais sur le fait qu'il vendait le groupe. Sa cassette porno s'appelait "Poker-strip pour Marcia", qui était le titre de notre tube "Marcia Baïla". Je me disais qu'il exagérait d'autant plus que Fred n'était pour rien dans cette cassette.

M.M. : Vous aviez pris un pseudonyme très drôle : Betty Davis (rires). Vos chansons sont souvent drôles, mais maintenant, on n'entend presque plus les paroles des chansons. Personnellement, je le regrette.

C.R. : On les découvre petit à petit.

F.C. : Même Léo Ferré, on ne comprend pas. Il faut toujours écouter plusieurs fois un disque avant de bien saisir le sens.

C.R. : Il y a plusieurs choses : d'une part, cette forme poétique qui n'est pas si facile que ça, avec des mots un peu compliqués ou des formulations inattendues ; il y a aussi la façon dont je chante, et mon goût de découvrir les choses petit à petit. Par exemple, Jacques Brel, pour moi, c'est trop dit. Le texte compte trop.

M.M. : Ce qui compte le plus, pour vous, c'est la musique ?

F.C. : On n'écoute pas la musique quand on écoute Brel.

C.R. : Le texte et la musique sont aussi importants l'un que l'autre. Il y a des chanteurs plus "diseurs" et d'autres plus "musicaux".

F.C. : Nous, on est plus musiciens, je crois. Enfin, on mélange tout à fait les deux.

M.M. : Vous êtes le seul groupe français à pouvoir chanter du rock en Amérique, non ?

F.C. : Pour l'instant, oui.

C.R. : Oui, mais j'espère que ça va changer, car c'est mauvais de ne pas avoir de concurrence.

M.M. : C'est à dire ?

F.C. : Il y a de la concurrence, mais comme au Texas ! Il y a des groupes locaux au Texas qui sont des grosses vedettes. Mais ils ne sont pas connus dans tous les Etats-Unis, et encore moins dans le monde entier. Nous, on ne veut pas être un groupe régionaliste.

M.M. : Vous parlez comme si, en trois ans, vous aviez déjà épuisé le succès français.

C.R. : Ce n'est pas épuisé, on peut très bien avoir un disque qui ne marche pas.

M.M. : Enfin, si je vous comprends bien, vous voulez devenir un groupe international ?

C.R. : On a toujours voulu ça. Avant même d'avoir fait un disque, on était déjà partis faire des concerts à l'étranger, en Allemagne, en Hollande, en Italie.

M.M. : Y a-t-il des différences dans le public, ou sentez-vous les mêmes réactions ?

C.R. : Non, ce sont les mêmes chansons qui fonctionnent plus ou moins.

M.M. : En scène, vous vous adressez souvent au public.

C.R. : Non, pas spécialement, sauf s'il y a quelque chose de marrant qui se passe ou que j'ai une idée qui me vient, mais je n'est pas de discours régulier. J'improvise. Il y a des jours où je ne dis pas un mot. Bonjour, au revoir, c'est tout.

F.C. : On salue, on se casse, on n'est pas obligé de parler.

C.R. : jamais je ne dirais aux gens : "Vous êtes le plus merveilleux des publics" Je me vois mal en train de dire ça tous les soirs. C'est pourtant ce que font beaucoup d'artistes.

F.C. : Ils se gourent même de nom de ville : "Bonsoir Rouen, vous êtes une famille magnifique", alors qu'ils sont à Poitiers ou à Nantes ! (rires). Ils deviennent vite démagogiques, les mecs.

M.M. : Quelle va être votre deuxième étape pour réussir vraiment en Amérique ?

C.R. : On ne tient pas spécialement à réussir là-bas plus qu'ailleurs. C'est aussi important en Afrique, en Inde ou en Espagne. Pendant un temps, on s'est demandé si on allait changer ce qu'on faisait en fonction de telle ou telle destination. On se disait : "Après tout, soyons ouverts", mais cela ne fonctionne pas comme ça. Il faut au contraire rester soi-même.

F.C. : Une pochette de disque, par exemple, peut devenir une réclame de publicité pour le groupe, alors que pour nous, c'est plutôt un truc artistique.

C.R. : Tous les créatifs de pub sont là pour envahir le showbiz. Donc entre une publicité pour une marque de shampooing et une pochette de disque, on a maintenant du mal à voir la différence. Là-dessus, on ne transige pas.

F.C. : On nous a aussi proposé des énormes sommes d'argent pour faire de la pub pour des boissons alcoolisées.

C.R. : Or, on ne veut soutenir aucune marque. Si les gens ont un plaisir ou une émotion à écouter notre musique, on ne va pas vendre ce plaisir pour des shampooings ou des jeans. Kanterbrau, c'est pas le bonheur ! On n'est pas heureux parce qu'on a acheté ceci ou cela. Faut pas exagérer. Ce n'est pas comme le bonheur ou la liberté que donne la musique.

M.M. : Si j'entends Julien Clerc sur une pub Citroën, ça ne me gêne pas.

C.R. : Julien Clerc ne me gêne pas, je m'en fous (rires) !

F.C. : Je ne supporterais pas d'entendre notre musique pour vanter une bagnole.

C.R. : Ou alors il faudrait faire une musique spéciale.

F.C. : Ca oui, ça serait bien. Cela prouverait qu'ils aiment notre musique. Mais non, ce qu'ils veulent, c'est le tube qui a marché. Et rien d'autre. Tandis que si Orangina nous demande de faire une musique originale, c'est Rita Mitsouko qu'ils veulent, c'est pas forcément le tube !

M.M. : Vous ne faites pas beaucoup de scène ?

C.R. : Avant, on n'arrêtait pas de faire de la scène, mais on ne peut pas tout faire en même temps quand on fait les choses bien et à fond. C'est une question de qualité professionnelle. On choisit. Si on fait une tournée, on ne la fait pas forcément avec NRJ.

M.M. : NRJ, ce n'est pas ce qu'il faut pour la jeunesse ?

C.R. : NRJ, c'est une radio pourrie, je n'ai pas peur de le dire. Pourrie dans le sens que c'est une radio extrêmement superficielle.

F.C. : Ils passent toujours la même musique au rythme absolument linéaire. C'est "la fête", c'est ringard.

C.R. : Ils ont une vision "dents blanches" en train de sourire et de sauter partout. Je n'aime pas du tout cette radio.

M.M. : Si vous acceptez que cette déclaration soit imprimée, ils vous puniront en ne passant pas vos disques.

C.R. : Eh bien, tant pis, s'ils ne nous passent pas, ils auront l'air idiots (rires).

F.C. : "Marcia Baïla", ils l'ont passé les derniers, ils ne pouvaient pas faire autrement. En plus, les présentateurs étaient d'une bêtise effarante, ils étaient complètement "simplons".

M.M. : "Simplons" ?

F.C. : Simplon premier. On dit aussi : le roi des simplons !

C.R. : C'est une expression qui traîne, simplon premier, c'est bien comme expression, non ?

(interview recueillie par Michèle Manceaux)