N1 (septembre 85)

Rita Mitsouko ou l'histoire d'un groupe qui aura été autre chose qu'un alibi intelligent pour un label qui jadis aimait sûrement défendre l'idée d'un rock français en pleine santé. Les choses ont bien changé depuis. On compte sur les doigts de la main la réussite des groupes français et bien peu sont malheureusement aptes aujourd'hui à faire la nique aux éternelles topées 50 ...

Il y a comme du désespoir dans l'air lorsqu'on sait que Marc Seberg, Kas Product ou Vendetta Palace ont quand même pas mal d'ingrédients pour pouvoir y figurer. Heureusement, Rita Mitsouko relève le défi - qui n'en fut pas un au départ - grâce à l'obtention d'un tube sublime " Marcia Baïla " et ainsi s'ouvre la voie royale de la reconnaissance. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cela aura mis du temps : en gros presque un an et demi. Tout cela pour dire aussi que, s'il ne faut pas pas donner au top 50 le rôle vital que lui confère maisons de disques et attachés de presse rivés à jamais sur leurs classements, il est quand même bien d'assister à la poussée irrésistible d'un groupe à l'essence rock qui fait ainsi figure de diversion dans le paysage terne de la chanson française. Pourquoi ne pas se réjouir de voir Rita Mitsouko chez Guy Lux, chez Drucker ou en vedette dans "Télé 7 jours"... On ne parlera surtout pas de trahison ou de compromis car il suffit de les voir évoluer pour savoir qui ils sont et le pourquoi d'une telle démarche. Rita Mitsouko, c'est avant tout une attitude sacrément décomplexée vis-à-vis de leur propre musique, de leur " way of look " et surtout de leur succès. Aujourd'hui, ils sont sollicités de toutes parts. De quoi les rendre sûrement quelque peu cyniques face à ce déchaînement médiatique. C'est que sans le savoir ni le prévoir les Rita Mitsouko viennent de prendre une sacré responsabilité. Inconsciemment, ils viennent de ressortir le rock français de ses eaux croupies. Il y a ça et là une prise de conscience : le succès ne serait donc pas si suspect et pourrait même se vivre sans trop se renier. Cet état d'esprit nouveau ressemble à cette chance qu'il ne faudrait surtout pas laisser passer cette fois-ci...

A Catherine, sauterelle d'un été remarquable...

Encore et toujours ils s'interrogent sur elle. Faut-il la prendre au sérieux ? Faut-il croire qu'elle s'amuse de nous ? Et elle, silhouette insensée, atterrante de souplesse poursuit de contorsions en contorsions son chemin de croix public qui la mène en compagnie de son Rodrigue d'amour vers la première place des tops où la marchandise est comptabilisée. On l'appelle donc Rita alors qu'elle n'est que Catherine. On finit par l'aimer en complet Tati, elle enfile son jean d'hier et le T-shirt plage. Elle sera toujours là où on ne l'attend pas. Chez Guy Lux en hystérique parfaite, belle à damner un saint, et de loin sur arrêt image comme un air de chef de la section des logeuses de France. Chez Drucker, un maquillage trop bleu pour être honnête, en Courège des grands jours, elle nous la joue dramatique et larmoyante. On ne rit pas avec Marcia Baïla. Et tous les groupes rock empêtrés dans leurs pseudos contradictions, de se retrouver médusés par tant de légèreté et de faciIités alors qu'ils sont tenaillés définitivement par la peur du compromis... Quelquefois l'image de Cher a ressurgie. Et Catherine réapparaît alors pour nous donner à collectionner d'autres images pieuses. Sa dent noire qui n'en fut pas une, à l'heure des conversations de bureau, fera un tabac. A "l'heure de la sortie", elles et ils iront tous au "prisu" du coin pour s'offtir ces quelques minutes de bonheur.

Dans les magazines chic parce qu'on y écrit en anglais, la sauterelle de notre été pose, pour y être analysée. Elle sera donc l'héritière d'une tradition française matinée d'un soupçon de ce qu'ils appellent la reine des chansons faciles. Catherine Ringer comme le fruit d'une union scandaleuse, un soir de détresse, entre Piaf et Dalida...

Nul doute que l'on poursuivra les spéculations sur sa voix, sa filiation exacte et ses quelques look de fortune. Ils se prennent donc soudain très au sérieux pour parler précisément d'elle qui ne l'est sûrement pas.

Des souvenirs aussi de ce visage si lumineux me racontant il y a un an et demi, que la plus belle chose est de voir, des yeux briller lorsqu'elle chante ses histoires à elle. Simple comme le jour, l'océan était d'huile alors et eux ne connaissaient pas encore la marchandise à tubes. Elle m'avait donné quelques photos et avait fredonné avec Chichin la " poupée de cire, poupée de son " d'une ingénue que Gainsbourg, rêvait en lolita. Et puis, Catherine, artiste plurielle en voie d'épanouissement chanta pour nous au Forum des Halles. Souvenir d'un jogging jaune poussin et d'une voix de chanteuse réaliste reprenant sous l'apathie générale des câblés en sous-sol le " Pense à moi quand même " de Karen Cheryl. Comme pour mieux nous faire rêver d'un album fait de ces chansons vraiment gaies à reprendre sous tous les prétextes. Il pourrait y avoir " Toute première fois ", culbutant " Oh chéri chéri ". narguant le sublime " Chaud cacao " et les meilleurs extraits de pubs chantées. Un disque à destination de ceux que l'on nomme improprement les décallés, sachant que de toute façon, il y aurait par ailleurs sa participation au disque du Velvet pour les amateurs de pureté à l'idéologie rock'n'roll. En amour seules les preuves comptent paraît-il...

La chanteuse de cet été déconcerte : trop belle pour être conne, trop pute pour ne pas plaire, trop gaie quand il faut, trop sombre au moment important. Cette femme-là était trop grande pour rester dans l'obscurité. Sa force est sûrement de savoir qu'elle pourra y retourner lorsqu'elle le voudra. Celle-ci chante librement et fera de même partout où elle sait être exceptionnelle. Imprenable, c'est donc elle qui les a assassinés cet été. Et dans ce grand champ de bataille showbiznesque qui ressemble à Waterloo, parmi les morts el les blessés, je reste debout à la regarder évoluer dans sa victoire. Il n'y a pas de prétention à dire cela. Cet amour, pas si aveugle, a rendu les autres si stupides et elle si sublime qu'il ne pouvait plus en être autrement. Catherine la magnifique est française. Cela consolera peut-être les survivants.

Didier Varrod