NOTES

La Revue de la Sacem

N°Double 154 - septembre 1999

CATHERINE RINGER en liberté

Inclassable, incassable et parfois imprévisible, la chanteuse de Rita Mitsouko est une interprète si exceptionnelle -de celle, comme disait Vian à propos de Piaf, qui " pourraient chanter le Bottin ", et même en faire un rap-rock endiablé à mille personnages !- qu'on en finirait presque par oublier qu'elle est aussi un auteur-compositeur très original, moderne et volontiers décapant. C'est dire si elle a fait, parfois même sans le vouloir, avancer la cause des femmes dans La Mecque par trop machiste des rockers. Mais derrière la passionnaria d' "Andy", provocante, sensuelle et elle-même quelque peu virile à ses heures, se cache(?) aussi une femme qui écoute, observe et réfléchit sur sa condition, sa profession et bien sûr sa création.

Catherine Ringer est la moitié chantante de Rita Mitsouko, groupe phare du rock français depuis plus de quinze ans. Elle en écrit aussi les textes. Mais son rôle ne se limite pas à ça : "On écrit tous les deux la musique, et j'écris les paroles. C'est quelque chose que peu de gens savent. C'est très typique. Je n'en fais pas une maladie, mais tu as beau écrire sur le livret du disque qui fait quoi, qui joue quoi, par exemple quand je joue de la guitare, de la basse, des claviers, etc, c'est très difficile à faire passer. Fred (Chichin, son alter ego à la ville et à la scène) s'occupe plus du studio, de la technique, il fait l'ingénieur du son. Et les journalistes, à chaque fois, me disent : " Alors, Fred fait la musique et toi tu chantes ? ". Par moments, je me suis vexée, et puis, ça ne sert à rien, ça se fait petit à petit." Catherine feuillette le précédent numéro de Notes, et commente : "je peux me sentir proche aussi bien de Véronique Sanson que de Barbara. Mes influences musicales ?J'ai écouté beaucoup de variétés, évidemment, comme tous les mômes. (Elle tourne les pages) J'ai écouté Piaf, bien sûr. Juliette Gréco, aussi. Bon, Sylvie Vartan, moyen (rires)... Non mais j'aimais bien certaines de ses chansons, (elle commence à chanter "2' 35 de bonheur", imitant lesvoixde Sylvie et de Carlos), quelques chansons de Dalida aussi, "Paroles, paroles", Il venait d'avoir 18 ans", et celle où elle raconte l'histoire d'un guitariste qui part en Amérique (elle chante "Gigi l'amoroso"). Disons que j'ai des influences très variées," Et c'est bien là l'un des charmes de la musique du duo, ce côté inclassable et imprévisible, à cheval entre variété, chanson réaliste ("Mandolino City"), glam rock (l'influence de Tony Visconti, célèbre producteur de T. Rex et David Bowie), funk ("Andy", de nombreux titres de "Marc & Robert") et musique électronique (leur prernier album fut produit par Conny Plank, qui travailla avec Kraftwerk).

Le rock a bien sûr été très important pour Catherine Ringer, et surtout l'émergence des femmes dans ce style traditionnellement très masculin, vers la fin des années 70 : "J'ai beaucoup aimé Patti Smith. J'ai adoré aussi la chanteuse du Jefferson Airplane, Grace Slick, ainsi que Janis joplin, bien sûr, et Nico. Après il y a eu l'arrivée des femmes bassistes, avecTalking Heads (Tina Weymouth) et Corine, dans Téléphone. Elles sont rentrées dans le rock par la basse et par le chant."

Au début de Rita Mitsouko (qui correspond au début des années 8o), il n'était pas aussi facile qu'aujourd'hui d'être une fille dans un groupe: "Je ne me suis jamais vraiment posé cette question, parce que j'ai toujours fait de la musique, depuis que je suis môme. Tout dépend du milieu musical, moi j'ai fait des musiques assez différentes, du contemporain, des spectacles musicaux, etc. Mais dans les ambiances de rock, oui, c'est spécial. Dans le rock des années 8o, c'est sûr que c'était difficile. Comme dans tous les métiers où les femmes arrivent, il faut qu'elles en fassent plus pour pouvoir se faire respecter. Dans le rock, soit les filles étaient chanteuses, soit elles faisaient leur groupe ensemble. Mais par exemple, quand on cherchait des musiciens au début des années 8o, on ne voyait pas beaucoup de filles guitaristes de rock. Pourtant il y en avait qui jouaient de la guitare classique ou espagnole. Tout ça est en mouvement, depuis un siècle, ça évolue doucement. Il y a desfemmes dans le jazz, enfin surtout des chanteuses, c'est toujours pareil. Et dans la musique arabe. Je crois que traditionnellement, chez les orientaux, il y avait beaucoup d'instrumentistes femmes, comme des Geisha. Il commence aussi à y avoir des filles Dj. C'est un mouvement général."

Visiblement concernée par te sujet, elle embraye : "Par contre, il y a beaucoup de femmes auteuses, ou auteures, je ne sais pas comment on dit, oui. Les femmes écrivent depuis plus longtemps qu'elles ne jouent de la guitare électrique! Mais il y a un ou deux siècles, elles prenaient un nom d'emprunt pour écrire".

Elle se pose d'ailleurs la question de l'existence de sujets typiquement féminins dans l'écriture des chansons : "C'est plutôt l'intime, plus que le social, c'est vrai. C'est dû à la position féminine sociale. Les femmes arabes chantent toutes " tu m'abandonnes". Quand le rôle social va changer, les sujets suivront. je trouve qu'il y a deux styles de chanteuses, la chanteuse glamour et la chanteuse pleureuse, qui n'est jamais contente, qui râle toujours, qui fait des reproches à son mec, etc. Ce sont les deux grandes tendances dans l'industrie du disque. Sinon, il y a des auteurs-compositeurs, qui vont ailleurs. Dans le prochain disque, j'ai un thème mathématico-poétique sur le un et le zéro."

L'écriture, Catherine Ringer a ça dans le sang : "J'ai toujours écrit des poésies depuis que je suis môme, je voulais être poète. Au départ, j'étais très influencée par les surréalistes, le côté collages, des sens qui surgissent à partir d'éléments iconoclastes. Écrire des chansons, c'est venu quand j'ai rencontré Fred, c'est lui qui m'a dit : " Vas-Y ". Je n'avais jamais écrit de chansons, j'étais interprète. Et je me suis laissée aller à écrire sur les thèmes qui me venaient."

Parallèlement, Catherine a été très tôt attirée par ta musique: "Au départ, je jouais de la flûte, en autodidacte, j'ai appris la musique comme ça. Maintenant je joue un peu de tout, je m'y suis mise pour les Rita." Et cette voix incroyable et inimitable, dont elle semble pouvoir faire ce qu'elle veut, elle l'a développée d'une façon plutôt originale : "J'ai pris très peu de cours de chant. C'est surtout de l'imitation, comme j'aime beaucoup l'opéra, j'ai souvent chanté sur des disques, c'est comme ça que l'ai appris. Je chantais les instruments, aussi, les suites de violoncelle de Bach, des trompettes, des tas de trucs."

Le résultat est une liberté incroyable dans l'interprétation, rare en France où les chanteuses sont souvent cantonnées à un seul registre, qui lui permetde parodier, prendre des accents (comme sur le fameux "Marcia Baïla" où elle s'amuse à s'inventer un accent hispanique) : "je change de voix parce que moi-même le suis assez changeante et multiple. Je ne me sens pas comme quelqu'un qui a une seule voix, normale. J'aime bien imiter, et puis, la musique, c'est un jeu."

Et ce plaisir du jeu, on le retrouve lorsque Catherine chante la chanson du film "Tatie Danielle", pour laquelle elle a collaboré avec Gabriel Yared : "Pour "Tatie Danielle", j'ai imité un peu le style dYvonne Printemps, que j'aimais bien. Mais travailler avec Yared n'était pas aussi surprenant pour moi que ça semble l'être pour les gens. J'ai travaillé avec pas mal de monde. J'ai commencé avec lannis Xenakis, par exemple, je chantais de la musique contemporaine. J'ai aussi fait des concerts avec Richard Galliano. Je suis assez éclectique, j'aime faire des choses différentes."

Il semble bien qu'il y ait une vraie idylle entre la musique de Rita Mitsouko et le cinéma. Etienne Chatilliez, l'auteur de "Tatie Danielle", avait d'ailleurs utilisé de façon percutante leur "C'est comme ça" dans son premier long métrage, "La vie est un long fleuve tranquille", tout comme récemment, Patrice Chéreau ou d'autres réalisateurs (jusqu'à Hollywood !) ont inclus leurs chansons dans de nombreux films : "On nous le demande. On ne prospecte pas. Ça se fait par bouche à oreille". Et puis, bien sûr, il y a Jean-Luc Godard, qui pour "Soigne ta droite" a carrément filmé le groupe en studio, en plus d'utiliser sa musique tout au long du film. C'était la première fois que Godard filmait un groupe depuis "One Plus One" dans les années soixante. Les musiciens, alors, n'étaient autres que les Rolling Stones ! Sacrée succession: "Bien sûr, nous étions très fiers. J'adore ce film. Godard arrive très bien à saisir le travail, quelque chose en train de se faire. La création l'intéresse, partir de rien, et voir ce qui arrive. Et le son du film est très moderne." On y voit Catherine et Fred composer "C'est comme ça", bâtir la chanson, l'arranger, essayer diverses idées, et même se disputer. Alors, évidemment, une question se pose, celle de ta difficulté de travailler, de créer avec la personne avec qui l'on vit. Mais sur ce sujet, Catherine est très laconique : "Ça c'est une question personnelle. Il y a beaucoup de gens qui travaillent ensemble, des commerçants, par exemple". De même, sur le sujet de la difficulté de mener en parallèle une carrière artistique et une vie de famille, elle se montre directe : "je n'en parle pas non plus. Je parle de musique, pas de la façon dont je torche mes mômes."

Elle préfère parler de la manière dont nait une chanson de Rita Mitsouko : "C'est très variable. Un matin, par exemple, je me suis réveillée avec cette chanson, "La Steppe", sur l'espoir de quelqu'un qui est perdu dans la toundra gelée. Je me suis levée et je l'ai écrite. "Marcia", on avait déjà fait la musique, j'avais tout fait en espèce de "gromlo", et puis j'ai eu cette idée de faire un hommage à Marcia Moretto qui venait de mourir. Le gromlo, c'est un truc de théâtre, où tu fais comme si tu parlais, mais tu ne dis rien. "Andy" a été fait en improvisant, paroles et musiques en même temps. Des fois, Fred me demande d'écrire sur un thème. "C'est comme ça", c'est lui qui m'avait demandé quelque chose sur le fait de bouger, de partir, alors j'ai trouvé "Faut que j'move". A l'époque, je mélangeais parfois de l'anglais au français. C'est un peu comme du québécois, au bout du compte".

Il est naturel qu'avec cette passion pour les mots et l'improvisation, Catherine soit plus qu'intéressée par le rap : "Depuis 1990, j'essaye de commencer à rapper. "Andy", c'est du parlé, ça n'est pas exactement la même chose. Le rappeur a un rôle rythmique, comme une charleston. Joe Dassin dans "L'été indien", il parle, mais ce n'est pas du rap (rires). Je ne suis pas une rappeuse, mais c'est tentant. J'adore l'improvisation, et les rappeurs m'ont énormément aidée. Jusqu'à il y a trois ou quatre ans, j'avais cette envie d'improvisation, et ça ne se faisait pas tellement, dans le milieu du rock. Ils ont énormément apporté à la langue, le fait de prendre ses accents toniques, sa richesse, et de la transformer. je pense qu'au niveau de l'écriture, ce sont les meilleurs, actuellement. Après, au niveau des thèmes, c'est peut-être un peu toujours la même chose, mais ça va évoluer. Le duo qu'on a fait avec Doc Gyneco (sur "Acoustiques") était improvisé autour du thème de l'argent. J'ai d'ailleurs oublié une phrase que je voulais mettre, qui était : "Je paye mes impôts plein pot, aussi pour les hôpitaux".

Et lorsque l'on demande à Catherine si elle est tentée par une autre forme d'écriture, elle nous livre le mot de la fin : "J'aime bien l'écriture courte, je suis incapable d'écrire long. C'est beau quand c'est chanté, ça n'a pas forcément besoin d'être lu. Ferré disait : "La poésie prend son sexe avec la corde vocale".

Stan Cuesta