LE NOUVEL OBSERVATEUR

L'OBS DE PARIS 28 octobre 1988

PAS SI BARJOTS LES RITA MITSOUKO

Ils chantent sous la douche avec les SPARKS, explorent " Mandolino City " avec Mondino, se prennent les Marx Brothers rebaptisés Harpie et Harpo. Qui ça ? les Rita Mitsouko. Rencontre avec le couple fatal du rock français.

Le Nouvel Observateur. - Cela fait plus d'un an, depuis le Zénith, en mai 87, qu'on n'entend plus chanter les Rita Mitsouko. Vous vivez de nouveau reclus dans votre studio d'enregistrement ?

Catherine Ringer. - Mais non, on écoutait de la musique, on jouait pour nous, on réfléchissait. Nous sommes partis en tournée aux Etats-Unis, en janvier. Nous avons composé notre dernier album pendant un mois, avant de rentrer en studio pour huit semaines, dont cinq à Londres, avec Tony Visconti, le producteur de David Bowie.

N.O. - Ce 33-tours, " Marc et Robert ", vous ne l'avez pas cuisiné comme les deux autres dans votre studio.

Fred Chichin. - Il fallait changer, on devenait trop conventionnels, prendre un pari : celui d'enregistrer onze titres dans un temps limité - auparavant, on refusait par principe cette contrainte imposée par les maisons de disques -, celui aussi d'arriver en studio, les mains presque vides, sans maquette. Et d'improviser sur des thèmes préparés chez nous, au piano, à la guitare ou sur la trame des textes écrits par Catherine. Visconti nous a fait confiance. Bien sûr, on a beaucoup gambergé avant de changer nos habitudes. Pesé le pour et le contre. Etions-nous capables d'une telle performance ?

Catherine. - Apparemment oui...

N.O. - Comment déterminer parmi ces treize titres si peu commerciaux celui qui fera le 45-tours, la percée au Top 50. Et le succès du clip ?

Catherine. - Nous avons indiqué notre préférence et le personnel de notre maison de disques, Virgin, a voté. Tous sont tombés d'accord sur " Mandolino City ", un titre cosigné avec Mondino. Dans un deuxième temps, nous sortirons " Singing in the Shower ", la chanson que nous interprétons avec les Sparks, un groupe dont nous sommes tombés amoureux à Los Angeles. Pour le clip, nous travaillons avec Dean Chamberlain, le réalisateur des Duran Duran. Il fait des films très trafiqués et très colorés.

N.O. -Personne ne vous connaissait, il y a cinq ans. Depuis, vous êtes devenus les chefs de file du rock français.

Fred. - Bof ! On nous colle tellement d'étiquettes. Rock français, si vous voulez, new wave, technopop, Eurythmics frenchies, duo Nina Hagen, si vous préférez. Pourquoi pas les néo-novo-réalistes ? La phrasologie journalistique sait être riche en références lorsqu'elle est à court de définitions pour expliquer un phénomène qu'elle a du mal à cerner.

Catherine. - On fait la musique qu'on aime, point. S'il existe un courant qui s'en inspire, tant mieux, nous en sommes fiers. Reste à savoir si nous sommes des novateurs. Nous faisions du Eurythmies avant qu'ils soient eux-mêmes connus sous le nom d'Eurythmies.

N.O. - Il y a chez vous un certain acharnement à la différence.

Catherine. - Nous refusons de faire deux fois la même chose. Après une composition funk, on a envie d'une ballade à la guitare sèche; je ne vois pas en quoi cela étonne, c'est le contraire qui serait navrant.

Fred. - La plupart des chanteurs enregistrent à la chaîne : toutes les parties clavier dans la même journée, le lendemain les batteries, les basses et la voix dans la même foulée. Voilà pourquoi on distingue à peine les sons d'un titre à un autre. Nous, on préfère suivre nos pulsions du moment, à partir des rythmes et des mélodies. Dans notre album, il y a des morceaux dont le son est travaillé sans réverbération.

Catherine. - C'est pas nouveau, les Beatles l'ont fait bien avant nous, mais c'est pas à la mode.

N.O. - A changer systématiquement, vous prenez des risques, " Marcia Baïla ", " Andy " constituaient d'excellents filons.

Fred. - La chanson soleil et tutti quanti, merci. Tant pis si on vend mal ; la différence, c'est ce que le public attend de nous. On n'a qu'une peur, retomber dans nos travers.

N.O. - Lorsqu'on devient célèbre, il y des libertés que l'on ne peut plus pendre. L'époque du Tampax est révolue, par exemple.

Catherine. - Cela m'amuserait si je ne l'avais déjà fait. Enlever son Tampax et le jeter à la figure de Michel Drucker, en plein " Champs-Elysées ", pourquoi pas, si j'étais vraiment soûle. Mais ce serait un truc grotesque et ridicule. Alors qu'en 79, au Gibus, le temple des punks, ça n'avait rien d'extraordinaire.

Fred. - C'était un geste scénique, rien de plus.

N.O. - Catherine, votre père est artiste peintre, votre mère architecte. Fred, votre père critique de cinéma. Vous avez ressenti le besoin de les choquer, de les provoquer ?

Catherine. - Ce sont des gens bohèmes. Ils ne supporteraient pas de me savoir avocat ou médecin. Je me devais de les surpasser, dans leur domaine, pour les combler. Je nous trouve bien traditionalistes, comparés à eux.

Fred. - Chez moi, c'était toujours le fête. Il y avait des musiciens, des écrivains. Ils se couchaient à 5 heures du matin. A 16 ans, j'ai décidé de faire la même chose, j'ai dit merde au lycée et je suis parti en tournée pendant un an avec un marionnettiste que j'accompagnais à la guitare en m'occupant à la fois des bruitages, des percussions, des lumières, des décors et de la manutention. La vie d'artiste. A travers les petites villes et les hôtels à 10 francs la nuit. Avec mes premières économies, je suis allé à Londres m'acheter un Revox, un synthé et un micro.

Catherine. - Moi, j'ai quitté l'école à 14 ans. Je jouais de la flûte, toute seule. Nous sommes tous les deux des autodidactes de la musique parce qu'on n'a jamais supporté le cadre étroit des conservatoires. A 16 ans, je suis devenue chanteuse de musiques expérimentales, j'ai accompagné Michael Lonsdale au Théâtre de l'Est parisien, puis Xenakis.

N.O. - Quand vous vous êtes connus, Catherine n'avait pas 20 ans et Fred, à peine 25.

Fred. - J'ai mis du temps à la convaincre d'arrêter sa carrière de chanteuse pour composer avec moi.

Catherine. - Au moins trois semaines. Je gagnais très bien ma vie.

Fred. - On pouvait rester cinq ans sans rien sortir. C'était un gros risque, même mon père n'y croyait pas.

N.O. - Vous vous êtes enfermés dans votre "studio-cuisine."

Catherine. - Ouais ! pendant un an environ. Mais attention, nous n'avons jamais galéré. Nous vivions déjà de notre musique. Chaque week-end, on jouait dans des restaurants ou au Gibus, au Dépôt-Vente, ces petites salles qui acceptaient de recevoir deux musiciens munis d'un magnéto, d'un micro et d'un synthé de fortune. Avec 600 francs de cachet par soir, on a réussi à tenir jusqu'au premier disque.

N.O. - " Minuit dansant ", en 83.

Fred. - On n'a rien vendu. C'était en pleine période disco et c'était pas du disco.

Catherine. - On a proposé une maquette à Virgin : quatre titres qui sont sortis en maxi 45-tours - le fruit du long labeur de Fred réalisés sur un matériel d'amateur dont il tirait un son de pro. Virgin nous a signé un contrat pour cinq disques. En 84, nous leur apportions la maquette de l'album dont fut extrait " Marcia Baïla. "

N.O. - Le succès. Et Godard qui vient planquer chez vous, pendant l'enregistrement du suivant: " No comprendo ", pour les besoins de son film "Soigne ta droite."

Fred. - Au début, nous étions très méfiants. Ensuite on s'est aperçu qu'il travaillait de la même façon que nous. Le résultat ? La preuve que nous avons raison de chercher et de nous poser des questions.

N.O. - Vous dites de Godard, c'est un type qui cherche, quitte à être chiant, génial ou bizarre. C'est un peu votre cas, non ?

Fred. - Sauf qu'on déteste être chiants. Godard reste un exemple. Il a une idée, il l'impose contre l'avis des techniciens et des acteurs. Quelques années plus tard, on trouve cette idée formidablement novatrice, alors que pour lui elle date déjà.

N.O. - En janvier dernier, vous partez sur un coup de tête, en tournée aux Etats-Unis.

Catherine. - On s'est décidé en une semaine. Andy était placé neuvième dans les " dance charts " américains et on avait vendu 15 000 disques.

Fred. - Nous avons fait 21 spectacles dans des salles de 250 à 1500 personnes, un public branché. Maintenant, n'écrivez pas que cela a été un succès. Les Américains sont tellement bizarres.

N.O. - Catherine, la chanteuse, la musicienne, la comédienne, on l'imagine très bien au cinéma.

Catherine. - Je ne vois pas au nom de quoi. Il faudrait que je quitte ma peau de show-biz. On ne me propose que des rôles sinistres : des stars déchues, complètement barjots, à l'opposé d'un vrai travail de composition. Je préfère passer à la télé, chez Patrick Sabatier. Au moins je m'amuse et je distrais les gosses qui s'ennuient le samedi soir.

Fred. - On a trop de musiques en tête et d'histoires à raconter. Pour le reste, on verra plus tard.

Propos recueillis par Sylvie Véran