Nouvel Observateur - N1688 - page 10 - 3015 mots.

Dossier - 13/03/1997 - N1688

Après les Etats-Unis, l'Hexagone est la deuxième patrie du hip-hop

Luc PerenomLuc PerenomLuc Perenom

La France qui rappe

Des Minguettes à Janson-de-Sailly, dans toutes les cours d'écoles, le rap règne. Look, langue, attitude, métissage, ce qu'on avait pris pour une mode est devenue un mode de vie. Il y a quinze ans, Coluche ou les Rita Mitsouko avaient imposé la culture de la banlieue au coeur de la société française. Aujourd'hui, le rap a pris le relais. Comment ? Pourquoi ? Dans un entretien exclusif, MC Solaar, le leader du rap hexagonal, et les Rita Mitsouko font le tour du phénomène.

Le 24 février, Catherine Mégret déclare au " Berliner Zeitung " : " On va mettre un petit peu d'ordre dans la culture, parce que la culture tag et rap, ce n'est pas notre tasse de thé. Elle est débilitante. " Le nouveau maire de Vitrolles rêve donc aussi de " purification esthétique" tandis que la France devient la deuxième patrie du mouvement hip-hop, cette culture splendidement impure qui englobe la musique rap stricto sensu, mais aussi l'art du graffiti et la breakdance, cette chorégraphie si acrobatique. Une vague qui ne cesse d'enfler.

Derrière MC Solaar, IAM, Suprême NTM et Alliance Ethnik, qui rivalisent avec les plus gros calibres de la variété française, ce sont des centaines de groupes qui travaillent dans l'ombre. Des jeunes gens qui ne comptent que sur leurs propres forces, s'organisent, montent des sociétés, des studios pour produire leurs disques en toute liberté. Avec des résultats étonnants : un collectif comme 2 Bal 2 Neg, totalement inconnu hors du milieu des aficionados, a réussi à vendre près de 30 000 exemplaires de son premier album, le bien nommé " 3 Fois plus efficace ". Un mouvement incroyablement dynamique, divers et positif.

A travers le rap français, d'une qualité qui n'a désormais plus rien à envier au grand frère américain, c'est toute une nouvelle génération qui s'exprime et s'invente un futur. A la suite d'une première vague de fanzines, une presse spécialisée (les mensuels " l'Affiche ", "Radikal ", " R.E.R. ", " Groove ", etc.) se développe. Côté images, des films comme " la Haine " de Mathieu Kassovitz ou " Etat des lieux " de Jean-François Richet sont, à tort ou à raison, catalogués " films rap ".

Richet, militant radical, est aussi à l'origine de " 11 minutes 30 contre les lois racistes", un disque qui paraît le 15 mars, sur lequel une quinzaine de groupes de rap (Assassin, IAM, Aco et Mystik, Ménélik et Soldat Fada, Yazid, Fabe, Rootsneg, Djoloff, Sleo, Kabal, Aze, Radikalkicker, Ministère A.M.E.R.) demandent " l'abrogation de toutes les lois racistes régissant le séjour des immigrés en France ". Dans le préambule de ce disque, dont tous les droits d'auteur seront reversés au profit d'une association, le MIB (Mouvement de l'Immigration et des Banlieues) revendique " l'émancipation de tous les exploités de ce pays. Qu'ils soient français ou immigrés ".

En clair, le rap, qui ne parle pas pour rien dire, n'est pas une mode mais un mode de vie. Pour en discuter, nous avons réuni MC Solaar, incontestable locomotive du rap hexagonal, et les Rita Mitsouko, francs-tireurs du rock français dont l'éclectisme et la passion pour le rap n'ont jamais été pris en défaut.

Le Nouvel Observateur. - MC Solaar, Rita Mitsouko, ce ne sont pas des noms très français...

Catherine Ringer. - Les Rita Mitsouko, c'est un joli nom qui se prononce sous toutes les latitudes, avec une consonance exotique. Mitsouko, c'est parfumé, plutôt japonais, et Rita, plutôt sud-américain. Les deux extrêmes de la terre.

MC Solaar. - Le mien est né d'un hasard. Pour taguer, j'avais pris les lettres les plus faciles. Le S, le O, le A et le R. J'écrivais SOAR. Puis je me suis dit qu'on allait me vanner : "Bonsoar, qu'est-ce que tu fais ce soar ? " Alors j'ai rajouté un L. Et avec le L au milieu, ça devenait trop symétrique. J'ai rajouté un A.

N. O. - Vos racines ?

Catherine Ringer. - Je suis née à Suresnes en 1957. J'ai grandi dans le 19e. Mon père, juif polonais, s'est réfugié à Paris après cinq ans dans les camps de concentration. Il a été naturalisé au début des années 80. Ma mère est née à Paris. Elle était demi-juive, elle s'appelait Ettlinger.

Fred Chichin. - Je suis né à Clichy en 1954, j'ai habité toute mon enfance à Aubervilliers. Du côté de ma mère, ce sont des Italiens immigrés en France dans les années 30. Du côté de mon père, un mélange d'Auvergne et de Hollande.

MC Solaar. - Mes parents sont tchadiens. Mais je suis né à Dakar en 1969. J'avais un an quand je suis arrivé en France. J'ai habité Saint-Denis, puis Valenton, Evry et enfin Villeneuve-Saint-Georges. J'ai encore beaucoup de famille au Tchad. Ma mère, mes deux frères, ma soeur et moi-même avons tous acquis la nationalité française en 1985. Ma mère voulait nous simplifier la vie et nous donner de l'assurance.

N. O. - La musique, c'est une vocation ?

F. Chichin. - J'avais deux passions : les Beatles et Iggy Pop. J'ai quitté l'école à 16 ans. J'ai beaucoup voyagé, puis traîné avec d'autres artistes. J'ai fait de la musique, de la peinture. Je squattais. Et puis j'ai vraiment démarré avec des groupes punk.

C. Ringer. - A 15 ans, j'ai quitté l'école. J'avais appris la guitare et la flûte vers l'âge de 5 ans. A partir de 7 ou 8 ans, la danse m'a accaparée. Mon professeur était Marcia Moretto [NDLR : qui a inspiré la chanson " Marcia Baïla "]. J'ai commencé à travailler dans la musique à 17 ans. J'ai fait mes premières armes au Théâtre de la Recherche musicale de Michael Lonsdale.

MC Solaar. - J'ai passé mon bac puis j'ai été deux ans à la fac de Saint-Denis. J'aimais bien la musique mais je ne voulais pas du tout être musicien. A Villeneuve-Saint-Georges, on écoutait Radio 7, la première radio à diffuser du rap. Le soir, en bas de l'escalier, un pote sortait son " ghetto blaster ". Ça a commencé comme ça. Avant, j'écoutais du reggae - Peter Tosh, Marley - et Gainsbourg.

N. O. - Vos premiers contacts avec le rap ?

MC Solaar. - En colonie de vacances, on a vu le Sugarhill Gang chanter " Rapper's Delight" chez Michel Drucker ! Tous les mecs en étaient fous, on les imitait en " yaourt " [des onomatopées qui sonnent comme de l'anglais, NDLR].

F. Chichin. - C'était en 1983, en Allemagne, on enregistrait notre premier album. Whodini, un des premiers groupes de rap, qui était dans un studio voisin, nous a passé une cassette vidéo, et j'ai vraiment flashé sur les tagueurs et les danseurs. Pour leur énergie.

MC Solaar. - A la même époque, Sidney [futur animateur de " Hip Hop ", la première émission de rap à la télé, NDLR] a débarqué à la maison des jeunes à Villeneuve-Saint-Georges. Plein de gens de Vitry et d'Orly s'étaient pointés. Avec un micro, une petite platine, les mecs se sont mis à rapper. On était juste descendus pour voir et ça nous a fait un effet boeuf. Après la première émission de " Hip Hop ", tout a changé. Le quartier a été tagué. Au lieu de jouer aux billes ou au foot, les jeunes couraient chez eux se repasser une cassette des derniers trucs.

N. O. - Pourquoi ont-ils plongé dans le rap plutôt que dans le rock ou la variété?

C. Ringer. - A cause du rapport à la langue française. Enfin à la langue parlée, à la poésie. Entre Brassens et le rap, il n'y a pas eu grand-chose. Ce qui est super, c'est le direct. A l'époque d'Aristide Bruant, les poètes improvisaient des joutes, des jeux en rimes et en rythme. C'est ce que le rap a retrouvé.

MC Solaar. - A l'origine, le rap n'était pas spécialement revendicatif. On jouait avec les mots de tous les jours, sans savoir où on allait dériver. On parlait des lieux où l'on vivait, de Barbès, de Villeneuve-Saint-Georges, de gens proches de nous. Voilà, on se sentait humains. On se reconnaissait.

F. Chichin. - Le rap était ancré dans la réalité. Ça parlait des gens qu'on croise dans le métro.

N. O. - Est-ce que le rap donnait un coup de vieux au rock ?

F. Chichin. - Incontestablement. Mais pour quelqu'un comme moi qui écoutait beaucoup de funk et de rhythm'n'blues, ce n'était quand même pas le jour et la nuit. Pour faire du rap, il n'y a pas besoin de grand-chose. Pas d'énormes amplis, de batteries, de locaux, toute cette course à l'armement [rires] que nécessite le rock. Ça donne une liberté énorme.

C. Ringer. - Moi, je ne me suis jamais sentie vraiment rock. J'ai toujours écouté des tas de musiques. Je me sentais toujours mélangée, quoi ! Métisser toutes ces musiques, ça nous a évité de reproduire bêtement les modèles anglais et américains. Les racines musicales sont déjà très variées en France. Le rap a permis une création sans précédent de tchatche musicale, qui a trouvé sa place dans un pays littéraire comme la France.

MC Solaar. - Tout le monde pouvait s'en emparer et y participer de mille manières. L'un pouvait faire un tag, l'autre pouvait entrer dans la danse, l'autre acheter des platines, ou encore collectionner des disques pour avoir de la matière. Ce foisonnement a permis de créer des groupes sans que la maîtrise d'un instrument soit obligatoire. Et puis en France, le rap n'a jamais été une histoire de race ou d'ethnie. Chacun pouvait s'intégrer. Le rap n'est pas en France une musique de ghetto.

N. O. - Est-ce qu'on peut vraiment parler de culture rap ?

C. Ringer. - Si on l'appelle une culture, ça veut dire que ça fleurit. Hé oui, il y a des petites graines poussées par le vent et le soleil qui les fait grandir [rires]. C'est ça la culture. Le rap s'est implanté. Ça permet la liberté d'expression, le jeu avec la langue, le rythme, bases de la communication humaine depuis toujours. Et puis, j'insiste, une langue est belle quand elle est vivante. L'argot des années 40 ou 50 qu'utilise Pierre Perret, ces mots prétendument insensés, incompréhensibles, choquants, sont employés aujourd'hui par des académiciens. On ne peut pas refuser de faire vivre sa langue. C'est aussi le mérite du rap, d'intégrer les apports immigrés.

MC Solaar. - En déstructurant la langue, le rappeur en intègre plusieurs. Il invente. Il cherche des expressions chocs, des comparaisons déstabilisantes : il met le joueur de ping-pong sur un terrain de tennis...

N. O. - Comment réagissez-vous aux ennuis que des groupes comme Suprême NTM ou Ministère A.M.E.R. ont eus avec la police et la justice ?

C. Ringer. - Je trouve extraordinaire qu'on puisse dire que le rap incite à des actes violents, alors que dans n'importe quelle gare on peut acheter des livres pleins d'histoires de filles écartelées... Le rap est injustement attaqué. Doc Gynéco a écrit une chanson où il dit qu'il a envie de se suicider. Mais des tas d'écrivains l'ont fait ! Et Chateaubriand, il était pas triste sur son rocher ? Mais lui, on ne l'interdit pas, au contraire, on l'étudie. Et quand Léo Ferré chante " Avec le temps, va, tout s'en va ", c'est pas terrible comme chanson ? Si on ne peut plus exprimer un moment de tristesse... Et quand NTM parle des rapports de la jeunesse avec la police, c'est bien le minimum qu'il y ait des gens pour s'exprimer là-dessus ! On est quand même dans un pays où existe la liberté d'expression. Sinon, il faut tout interdire, tout ce qui n'est pas " correct " selon certains. Il y a eu plein d'essais dans ce domaine au XXe siècle, si je me souviens bien... [Rires.]

MC Solaar. - A mon avis, ces attaques sur le rap sont politiques à 100%. Quand on voit la sanction qui est tombée sur NTM, c'est quand même incroyablement disproportionné.

N. O. - Récemment, il y a eu la pétition contre les lois Debré, lancée par des cinéastes. Est-ce le rôle des artistes de s'engager ? Etait-ce ce qu'il fallait faire ?

MC Solaar. - C'était ce qu'il fallait faire. A mille pour cent. Il y a beaucoup de gens qui n'ont pas souvent le moyen de s'exprimer. Avec la pétition, ils avaient pour une fois l'occasion de donner leur avis. Ces lois sont tellement aberrantes.

C. Ringer. - Je pense qu'il fallait le faire, puisque je l'ai fait. Au moment où il y a des gens pour dire que les nouveaux arrivants en France sont dangereux, je trouve que c'est bien de venir parler dans votre journal. Même si je me suis posé la question. Je ne vois pas pourquoi les artistes seraient plus intelligents que les journalistes politiques, qui étudient leur affaire depuis je ne sais combien de temps. Je n'ai de conseils à donner à personne, ni d'ordres, à part aux gens avec qui je travaille ! [Rires.] J'aime bien m'exprimer, mais dans l'art, par la chanson, par ma façon d'être, par la danse. Par l'action directe... [Rires.] Nous, on a des impressions. On a évidemment aussi des certitudes dans des cas précis qu'on a vécus. On en fait des chansons, des danses ou des dessins. C'est ça le rôle des artistes.

F. Chichin. - C'était bien d'ouvrir sa gueule. Là, ça commençait à faire beaucoup.

N. O. - On reproche souvent au rap d'être trop proche de l'agit-prop. Comment faites-vous pour que vos textes soient autre chose que des slogans ?

MC Solaar. - Je synthétise. Je trouve des mots qui veulent dire quelque chose, qui reflètent l'air du temps. Par exemple, après l'attentat dans le métro, j'ai dispersé dans mes textes des mots comme RER ou Butagaz. Le titre du film " la Haine ", que je n'ai pas vu, m' a inspiré un texte sur l'extrême-droite : " Le SS laisse la Gestapo taper fort, peut-être parce qu'on laisse le collabo, le mythe des lâches et des taches, faire sa tâche comme un boulot. Attention, car le bouc émissaire change, selon les coutumes, selon les lubies, selon l'hémisphère. Vis ta vie comme tu le souhaites, soit, mais qui vas-tu choisir cette fois, les Serbes ou les Croates. " Comme je me suis rendu à Auschwitz, j'ai ajouté : " Qui a pu créer un tel endroit, où on solde la mort sans le moindre émoi, une cité de douleur et d'effroi ? " Je crois qu'il faut un mélange d'approches pour que les gens rentrent dans le sujet.

N. O. - Même démarche, Catherine ?

C. Ringer. - Par exemple, j'ai mis des trucs très personnels dans " le Petit Train ". Mais je voulais que ce soit caché, que les gens découvrent par eux-mêmes le sujet de la chanson [la déportation des juifs, NDLR]. On pouvait ne pas voir que ce petit train qui passait dans une campagne bucolique était un train terrible... L'association de cet air naïf et de cette horreur, c'était intéressant. Je n'ai jamais un message précis en tête avant d'écrire une chanson.

N. O. - Il y a quinze ans, vous, les Rita, Coluche et d'autres avez fait entrer la banlieue dans Paris. Au fait, le rap, c'est une culture de la banlieue ?

C. Ringer. - Non, une culture générale.

N. O. - Dont les principaux éléments seraient ?

F. Chichin. - D'abord le rythme. Le plaisir de vibrer sur le rythme.

MC Solaar. - L'envie d'être en groupe, d'appartenir à un truc, qui est là depuis le début. Comme pour les punks.

C. Ringer. - Oui, mais les punks, ils étaient un peu en deçà de la société.

N. O. - " No future ", disaient-ils...

C. Ringer. - Ce qui n'est pas le cas du rap, qui est ouvert sur la société. Les rappeurs ne s'excluent pas du tout.

N. O. - Et tous ces clichés liés au rap, ces histoires de drogue, de violence, d'armes, ce sont de purs fantasmes ?

MC Solaar. - Ça fait je ne sais pas combien d'années que je traîne là-dedans et je n'ai jamais rien vu. Ceux qui sont dans ces histoires, ce ne sont pas des rappeurs, ce sont des bandits.

C. Ringer. - La fascination pour les mauvais garçons, c'est vieux. On connaissait déjà ça du temps d'Elvis Presley. Dans " Jailhouse Rock ", le héros était en taule, non ? [Rires.]

N. O. - Lors de notre enquête [voir pages suivantes], nombreux sont les rappeurs qui ont dit : " Je faisais des conneries, le rap m'a remis dans le droit chemin "...

C. Ringer. - J'y crois. Plein de raps disent : " Fais attention à ta vie, contrôle-là... " En fait, ça parle énormément de morale, le rap. De justesse intérieure, de ne pas se laisser aller à commettre la première bêtise venue. Pour employer des mots un peu forts, je dirais que le rap a un rapport avec la bonne moralité.

Propos recueillis par FRANÇOIS ARMANET et BERNARD LOUPIAS