PAROLES ET MUSIQUES (février 89)

IRRITANTS MITSOUKO

Rita Mitsouko... Quand ils ont entendu ce nom bizarre pour la première fois, beaucoup ont cru qu'il s'agissait d'une starlette hybride et marginale, une sorte de Gloria Lasso new wave. Ils avaient tout faux... ou presque. C'était un groupe, ou plutôt un duo, à structure modulable. Et le succès allait les propulser des antres de l'underground jusqu'aux spots éphémères du Top 50. Maintenant que leur histoire appartient au domaine public, forgée à coups de tubes iconoclastes, de clips décapants, d'attitudes provocatrices et de souvenirs gonflés par les médias avides (dope, taule et cinéma porno), plus personne ne peut se tromper. D'autant qu'ils ont rajouté un article devant leur nom pour éviter toute méprise. Un véritable consensus est venu couronner leur entreprise de séduction doublée de manoeuvres de déstabilisation. Les Rita, c'est le mélange du populaire et de la subversion façon rock. Typiquement français, ils refusent le franchouillard : là où d'autres reproduisent - en les inversant - les mythes et les valeurs de la France profonde (les charges de certains rockers dits "alternatifs"), les Rita en jouent comme d'une grille de références prétexte à des clins d'oeil. Ne seraient-ils pas le groupe que tout le monde attendait, capable de jeter entre les genres musicaux des passerelles insolites et de réconcilier les publics les plus disparates, de chambouler le Top 50 et de croquer à pleines dents dans le gros gâteau du business tout en faisant à ce dernier des pieds de nez salutaires ? Cultivant la dérision, ils représentent l'esprit de révolte couronné par les feux du succès. Ils sont la transgression par personne interposée, une version moderne du rebelle bien vu à la Cour. Dans la vague des stars anti-stars (Higelin, Renaud ... ), ils surclassent aisément leurs congénères grâce à leur humour loufoque et à leur refus de s'enfermer dans un discours théorique. En équilibre instable, ils sont à la fois princes et bouffons, stars et clowns. Ainsi, ils se jouent des contradictions, qu'ils assument grâce à des pirouettes: les deux pieds à l'intérieur du système et les deux pieds à l'extérieur - d'où l'intérêt stratégique de la formule du duo pour vivre ce genre de paradoxe.

Achème

LA GRIFFE ET LA DENT

Rita et Mitsouko sont dans un bateau. Ils se prennent aux mots et ils tombent à l'eau. Qu'est-ce qui reste dans le bateau ? Les Rita Mitsouko, le célèbre duo barjot. Interview fleuve dans une brasserie où les clients font comme si de rien n'était.. excepté deux d'entre eux qui ne pourront s'empêcher d'intervenir.

ACTE 1 - LE SUCCÈS

- Comment avez-vous ressenti votre succès ? Comme le fruit du hasard ou comme un dû ?

Fred Chichin (Mitsouko) - Quand tu fais un disque, le succès est toujours un dû. Ce qui est injuste, c'est quand ça ne marche pas. Tout artiste est un peu mégalo, et, quelle que soit sa qualité, croit que son disque se démarque d'une production abondante mais superficielle et que c'est normal si les gens l'achètent : par contre, il aura du mal à admettre l'inverse.

- Avez-vous cherché à disséquer votre succès ?

Catherine Ringer (Rita) - Je pense que les individus sont très différents les uns des autres, alors j'ai du mal à admettre certains arguments qui sont des généralisations. Quand je travaille en musique, photo ou vidéo, et qu'on m'objecte : " Oui, mais les gens vont penser ...", je réponds : " Quoi les gens ? C'est qui les gens ? Qu'est-ce qu'on en sait de ce qu'ils pensent ? " C'est une argumentation toujours négative dans le travail artistique ; en fait, la personne qui utilise ainsi "Ies gens" se sert d'eux pour exprimer ce qu'elle pense, mais qu'elle n'ose pas dire. Ce genre d'analyse est un acte qui correspond à du marketing, et il vaudrait mieux carrément faire un sondage.

- La question de savoir comment vous allez être ressentis n'intervient donc pas dans votre création ?

F.C. -Quand tu commences à faire entrer le marketing dans le studio, c'est le début de la fin : tu sors le disque que les gens attendent, tu ne fais plus de la musique, mais de la publicité.

C.R. - On se bagarre contre cette façon de travailler qui existe déjà : les Anglais passent leur temps à faire ça, et leur industrie discographique est terrifiante. Par exemple, quand tu regardes une de leurs vidéos, tu n'arrives pas à la différencier d'une pub, à moins de reconnaître le groupe.

F.C.- Tel est le problème individuel des musiciens : veulent-ils être une lessive? Sont-ils prêts à aller au panier quand leur maison de disques n'aura plus besoin d'eux ? Vaut-il mieux être un groupe pendant trois mois seulement et gagner du blé, ou pointer aux Assedic ?

C.R. - Beaucoup de musiciens actuels ne sont pas vraiment des "artistes", pour utiliser un langage un peu rétro ; ils sont fascinés par le pouvoir des médias et la réussite d'un hit. Ils ne vivent que lorsque ça marche, et sont prêts à faire n'importe quoi en cas de difficulté.

F.C. - Ils n'ont aucune morale sur la musique, ils travaillent comme je faisais le tri postal quand j'avais 17 ans. Leurs disques peuvent être crédités des producteurs, mais pas vraiment des artistes qui sont sur la pochette.

C.R. - Remarque, on peut ainsi faire la différence avec ceux qui s'en foutent d'avoir de l'argent ou pas, qui le dépensent quand ils en ont, et continuent à faire de la musique quand ils n'en ont pas.

- La pression commerciale existe quand même, et vous êtes confrontés à cette poursuite aléatoire du succès...

C.R. - Notre collaboration avec les Sparks a été bénéfique à ce titre. Ils ont eu des hauts et des bas, ils en ont encore, ils s'en portent bien et sont assez blindés contre tout ce qu'on peut raconter sur eux dans la presse. Evidemment, on est touché par un échec, c'est plus agréable quand tout va bien, on n'est pas des pierres, mais il faut s'attendre à tout, et je m'y attends. Je ne sais pas si nous serons encore connus dans dix ans, mais je sais que je ferai encore de la musique.

Nous utilisons pas des "trucs" pour que ça marche ; notre plaisir de musiciens, c'est que ça marche une fois que l'on a fait ce que l'on voulait. Même le titre avec Marc Lavoine, je ne l'ai pas enregistré en vue d'un tube, je n'ai pas besoin de cet argent. D'ailleurs, l'opération a pris un peu trop l'allure d'une recette et c'est assez marrant et rassurant qu'elle n'ait pas fonctionné. Une réussite aurait eu un aspect 1984, du genre tu mets tous les ingrédients et le succès va de soi. Avec le public, tu ne sais jamais ce qui va accrocher, c'est toujours une aventure assez mystérieuse.

- Mais la pression autour de vous n'est-elle pas plus forte qu'à vos débuts ?

C.R.- Les enjeux sont plus importants quand vous êtes connu, mais la pression était plus forte pour notre premier album qui était presque un quitte ou double ; alors que, maintenant, si le disque est raté, nous serons malheureux mais nous aurons quand même la possibilité d'en faire d'autres.

F.C.- Sur un hit, un artiste vit dix ans : quelles que soient les suites, grâce aux retombées, il continue à vivoter et à passer à la télé. Après "Marcia Baïla", on peut faire de la merde pendant dix ans (rires) ! Notre pression, nous la créons nous-mêmes. Peu importe la maison de disques qui a mis plus de blé sur le disque et veut à tout prix le rentabiliser ; notre pression à nous, c'est de savoir si on va plaire aux gens qui aiment vraiment la musique, aux mélomanes.

C.R. - Ou alors : fait-on évoluer la musique, quand on fait de la musique, ou se contente-t-on de ressasser les mêmes trucs ? La recherche musicale nous intéresse et si tout le monde (Tout le monde ? C'est qui tout le monde ? Les gens ? NDLR) dit: " C'est un groupe de merde " et que le disque se vend, ça ne nous intéresse pas. On fait ce qu'on ressent juste, ce qu'on sent excitant, et après, c'est tellement merveilleux quand il y a du répondant !

Premier intervenant extérieur (un admirateur qui s'approche et tend en souriant un billet de train)

-Vous pourriez m'inscrire quelque chose dessus, une connerie?

C.R. (amusée, en prenant le billet) - D'accord... (Fred, très souriant, fait patienter en échangeant quelques propos sans importance jusqu'à ce que Catherine rende le billet.)

L'intervenant - Merci. C'est quoi la connerie?

Catherine et Fred (éclatant de rire) - Ben, c'est une connerie!

(Et sur le billet est effectivement écrit: " Une connerie des Mitsouko".)

COMMENTAIRE

Les Rita Mitsouko ne sont pas des faiseurs ni des commerçants ; au risque d'insister lourdement, ils veulent nous persuader de leur indépendance et de leur refus de tout calcul. Ils tiennent d'ailleurs à être reconnus comme de véritables artistes et revendiquent des valeurs très classiques, voire un peu désuètes, ainsi qu'une véritable éthique de la création qui ne recule pas devant certains lieux communs.

Leur "oeuvre" tendrait à leur donner raison : cultivant l'effet de surprise, elle évolue entre reconnaissance tous publics et modernité bizarroïde. Leurs albums se suivent mais ne se ressemblent pas, et la tonalité comptine new wave du premier est assez éloignée de la prédominance funky du dernier ; pourtant, de l'un à l'autre s'affirme la griffe Rita Mitsouko : une histoire du style.

ACTE 2 - LES RENCONTRES

- A un présentateur télé qui vous demandait si vous faisiez du rock, vous avez répondu que vous étiez funk (prononcé à la française : "founk"); comment vous définissez-vous musicalement?

F.C. - On a aussi déclaré qu'on faisait de la variété... Pour l'étiquette, c'est comme tu veux.

- Pour votre dernier album, vous avez rameuté Jesse Johnson et les Sparks ; il est question d'un enregistrement avec Cheb Khaled : ce patchwork musical est-il délibéré?

C.R. - Ça se joue aux relations humaines. Après, il peut y avoir des rencontres interstyles, mais il faut d'abord que ça fonctionne bien. Sans être obligatoirement copains ou amis, les partenaires doivent avoir avec nous un réel échange musical : il ne suffit pas de foutre deux personnes ensemble... comme ce fut le cas lors de mon enregistrement avec Marc Lavoine. Au départ l'idée était marrante, la chanson fonctionne ; quand il me dit: "Qu'estce que t'es belle" et que je réponds: "J'me sens pas belle", ça correspond à mon personnage ; mais, après, rien ne poursuit dans cette voie, il ne s'agit que d'un collage et on ne se sent pas concernés par ce genre de démarche. Je trouve un peu superficielle cette vision quasi house, proche du sampling de deux sons que tu mets ensemble.

F.C. - Notre travail avec les Sparks n'était pas un accord de maisons de disques. Ils sont venus nous voir lors d'un concert à Los Angeles, ils ont proposé que l'on se revoie à Paris, mais ils ne savaient même pas que nous faisions un disque. Avec le chanteur d'INXS, la relation était complètement opposée, très superficielle. On nous annonce un jour qu'il veut travailler avec nous, ensuite, le mec (Michael Hutchence) arrive avec le manager qui l'introduit, bla bla bla à l'anglaise. On lui dit. " Tiens, voilà notre numéro, appelle-nous, viens à la maison, on mangera ensemble et on pourra discuter. " On ne l'a jamais revu, on n'avait même pas son numéro perso, et il y avait sa maison de disques qui nous appelait : "Pour la face B, si on mettait un morceau de lui, ça vous gênerait ?" Dans le cas des Sparks, les frères Mael sont venus en studio, et on a fait le contrat... après. Avec Hutchence, il aurait d'abord fallu faire un contrat bien bétonné, et ensuite, Monsieur serait arrivé au studio pour faire son truc. Alors là, non, on se calme.

- On a du mal à vous reconnaître sur "Singing in the shower" : bien sûr, c'est un morceau des Sparks, mais il figure sur un disque des Rita Mitsouko...

F.C. - Ils nous ont laissés libres avec leur morceau, mais on n'a pas touché à une mesure. Si tu demandes une chanson à Ferré par exemple, tu ne la changes pas. Nous voulions les Sparks, les gens trouvent que ça sonne Sparks, mais c'est évident, parce que les Sparks, c'est pas de la merde : ils ont une forte personnalité, ils écrivent comme ça et tu fais avec.

C.R. - Nous les avons invités parce que nous sommes des fans. Ce n'était pas une question d'ouverture internationale. Pour moi, ç'aurait été un non-sens de prendre les Sparks sans que les gens y reconnaissent leurs univers. J'aime le travail d'interprête, donc nous avons interprété et arrangé la chanson qu'ils avaient composée. Nous sommes contents que ça ne sonne pas comme du Rita Mitsouko. Nous aussi nous avons une façon de composer qui se reconnaît, et si nous faisions une chanson pour un autre, personne ne serait dupe.

F.C. - Si nous composons pour Lio, ça ne fera jamais du Lio, ça fera du Rita Mitsouko avec Lio. Les Sparks, c'est pareil : tu ne peux pas les gommer, tu ne peux pas les manipuler.

C.R. - Avec eux, c'était une question de plaisir, pas de planning international. On est authentiques quand on fait une chanson avec eux. Par contre, avec INXS, ça aurait été du marketing.

- Etes-vous des outsiders dans la scène musicale française?

C.R. - Nous ne voyons pas tellement les autres artistes ; contrairement à Daho qui entretient une bande, nous sommes assez isolés. Les musiciens que nous rencontrons ne sont souvent pas des gens connus ; certains refusent même de signer dans une maison de disques pour ne pas salir leur musique : ils vivent encore sur le mythe de la création qui doit se faire dans la souffrance, la pauvreté, la pureté.

- Vous avez des suiveurs, comment ressentez-vous ce phénomène?

C.R.- Tout le monde fait cela, tout le monde se suit.

F.C. - Nous sommes aussi des suiveurs : nous avons été influencés par Bowie, par les Sparks, par Gainsbourg... qui, eux-mêmes, ont été influencés par Untel ou Untel. C'est plutôt normal.

C.R. - J'aime bien, il n'y a pas de propriété privée là-dessus.

F.C. - Ce qui craint, c'est les plagieurs!

C.R. - Même ça, c'est assez marrant.

F.C. - C'est assez difficile de nous plagier car on est trop bordéliques.

C.R. - Par contre, ça doit être vraiment pénible d'être plagié quand tu n'as pas de succès, qu'un autre te pique ton idée et se fasse plein de ronds avec. C'est ce qui est arrivé à Jesse Johnson avec la BO de Un prince à New York.

F.C. - La musique, le son, les cuivres, la voix, c'est du Jesse. Il doit avoir les boules : il sort des disques que personne n'écoute, et il retrouve sa musique qui marche, mais faite par d'autres. Par contre, quand tu as du succès et qu'on te copie, tu en es fier.

COMMENTAIRE

Quand ils préfèrent les Sparks à INXS, on peut difficilement les taxer d'opportunisme racoleur ; faire un duo avec Marc Lavoine n'est pas un choix très pointu pour une partie de leur public. Ne pas hurler à la mort dès qu'il est question de variété et se jouer des étiquettes, n'est-ce pas prendre le risque de refuser le conformisme de l'anticonformisme ? Bien sûr, leurs coéquipiers successifs sont souvent le gratin du panier artistique (Mondino, Visconti, Gaultier, Godard ... ) et une certaine caution branchée leur colle à la peau. Mais cet état de grâce est précaire, et on sent qu'il en faudrait peu pour que cet éclectisme se retourne contre eux. Et pourtant, cet éclectisme lié à leurs rencontres est à la base même de leur style patchwork et bon nombre de leurs références musicales sont loin d'être avant-gardistes (Stones, Sparks, James Brown).

ACTE 3 - LA PROVOCATION

- La provocation est-elle pour vous une façon d'être ou une raison de vivre ?

F.C. - Une façon d'être. C'est comme ça. J'ai toujours été comme ça.

C.R. - Moi aussi, et j'étais déjà ainsi au lycée.

F.C. - J'ai toujours voulu contredire et il paraît que c'est mon défaut. Je ne suis jamais d'accord et je veux toujours avoir raison ; c'est un système de contradiction, mais j'ai toujours été un peu rebelle. A l'école, il fallait toujours faire chier le prof, même si je l'aimais bien, par esprit de rébellion. C'est un comportement de gamin qui est des fois un peu stupide ou ridicule, mais je ne peux pas m'empêcher de me comporter ainsi.

- Vous cultivez le décalage, l'agression en douceur...

F.C. - C'est une attitude gainsbourienne : par exemple, arriver bourré à la télé parce que ça ne se fait pas.

C.R. - C'est un jeu.

- Est-ce uniquement un jeu ? N'avez-vous pas la volonté d'être un groupe qui dérange ?

F.C. - Non, il ne faut pas se prendre la tête...

C.R. - Un jeu, c'est très ouvert comme mot. Mais en général, nous agissons ainsi parce que ça nous fait rire. C'est vital d'avoir les zygomatiques qui fonctionnent, surtout dans ce métier.

F.C. - Nous avons fait des émissions télé monstrueuses avec les Sparks en Allemagne : ils sont pire que nous, nous étions morts de rire, car ils sont continuellement au troisième degré, avec des vannes tout le temps ; par contre, le présentateur craquait, et il a quitté le plateau. On a connu le même incident en Angleterre avec une journaliste de Sky Channel. Elle nous sort: " Vous voulez devenir numéro un, vous voulez conquérir le territoire anglais ?" On lui fait: "Non." Après, c'est du genre : "La mode, c'est important pour vous ?" On lui répond: "Non, pas vraiment." Elle est partie en pleurant.

C.R. - Pourtant, nous n'étions pas agressifs !

F.C. - Mais nous disions vraiment ce que nous pensions. Comme les Sparks ; ils sont charmants mais très rebelles, anti-establishment. A l'école, il y en a toujours trois ou quatre qui ne se mettent pas en rang quand on le leur demande. Ça s'appelle les déconneurs.

- Si vous ressortez autant du paysage ambiant, n'est-ce pas à cause de la rareté des déconneurs ?

F.C. - L'école sert à les éliminer, on les repère très tôt. Je suis passé devant le psychiatre à l'école, il a trouvé que j'avais un QI à être manoeuvre !

- Et quelle est votre attitude quand votre provocation trouve du répondant?

C.R. - On est courageux.

F.C. - Si tu n'as pas de répondant en face, tu te demandes ce que tu fais là, tu ressens un malaise et tu deviens agressif, Mourousi, il est bien comme interviewer : tu peux lui balancer une vanne, il te la renvoie, le rapport est équilibré. Si tu n'as aucun retour, ton attitude se transforme en coup d'épée dans l'eau, et tu deviens désagréable. Les déconneurs, c'est comme ça. Tu es un peu salaud : quand tu balances le cartable d'un mec sur le toit, s'il agit de même, ça va, mais s'il se met à pleurer en allant voir la maîtresse, tu vas être encore plus salaud.

COMMENTAIRE

La provocation est l'un des aspects essentiels de leur image de marque : leur réputation médiatique s'est construite sur leur propension à cultiver l'insolite, de préférence en dérangeant. Dans ce domaine, Catherine reste l'élément moteur, même si Fred revendique un passé de déconneur jamais vraiment sorti de ses références scolaires : plus à l'aise que lui, plus sulfureuse et plus réfléchie, elle a, en outre, l'avantage d'être une femme "post-MLF" (l'idéologie en moins), qui refuse et dénonce - à sa façon - certaines règles du jeu. Mais ils ne font pas de leur provocation un système, de la même manière qu'ils évitent toute implication politique directe dans les médias. Ils se méfient des idéologies, posent des questions mais n'y répondent pas.

ACTE 4 - LES MÉDIAS

- Quand vous êtes amenés à faire du play-back, vous semblez vous amuser et jouer avec. Êtes-vous des créatures de l'audiovisuel ?

C.R. - Le play-back, on l'accepte avec plaisir car c'est du mime. Oui, c'est vrai, nous sommes des multi-artistes, des artistes en tous genres.

- La promotion est un véritable service après-vente : s'agit-il pour vous de travaux forcés ?

C.R. - Si c'était les travaux forcés, on serait suffisamment honnêtes pour refuser. Bien sûr, nous faisons des aménagements quand ça nous tape sur le système. Par exemple, en interview, nous essayons de toujours répondre et nous réfléchissons à ce que nous disons ; mais nous en connaissons les limites. Tant que tu as une conversation intéressante avec un journaliste, le plaisir est là ; le problème se pose après, lorsque tu lis ce qu'il en reste dans l'article publié. Tes propos sont très souvent transformés, et tu lis carrément autre chose, ou le contraire ; alors tu réalises que les journalistes jouent un rôle de promotion au service de la maison de disques.

F.C. - La presse est tellement à la botte des maisons de disques ! "Eh, coco, tu nous fais un bon article sur les Mitsouko ? Au fait, tu vas avoir Peter Gabriel en interview la prochaine fois, et on peut t'arranger un petit voyage aux Etats-Unis pour couvrir la tournée." La critique, ça se perd. Moi, je respecte la presse libre et j'apprécie les journalistes qui disent ce qu'ils pensent. Même si les Sparks sont présentés comme des "vieux rogatons" et des "tantouzes" (Libération). En France, c'est insupportable, trop de journalistes passent de la pommade, et très peu donnent vraiment leur avis.

C.R.- D'ailleurs, la plupart des articles parus sur nous ne contiennent pas de critiques du disque ; c'est désolant, car on attendrait un avis des journalistes, puisque ce sont des spécialistes.

F.C. - Nous reprocher d'avoir pris les Sparks, ou de chanter en anglais, nous force à réfléchir et oblige le lecteur à prendre parti. Les journalistes qui caressent dans le sens du poil font de la promotion. Ça ne nous intéresse pas : la publicité, on peut se la payer, on peut s'offrir de pleines pages de journaux pour vanter notre disque.

- Pourquoi refusez-vous de travailler avec une certaine presse?

C.R. - C'est une question d'éthique. Nous avons décidé de ne pas faire la presse anglaise car elle est trop menteuse: elle encense et gonfle les gens pour ensuite les écrabouiller, c'est une presse de pouvoir qui raconte n'importe quoi. Même chose pour la presse à scandale et pour toute la presse adolescente merdique, style OK Magazine.

F.C. - Par contre, on accepte Marie Claire, tu vois la différence ? Nous avons envie que les gens écoutent notre disque : donc nous faisons de la promotion. Nous ne sommes pas comme Manset qui se plaint de ses ventes, mais refuse toute promotion.

Le second intervenant extérieur - Question promo, c'était bien, le coup de Renaud...

F.C. (s'emportant) - Renaud, tu crois qu'il n'est pas médiatisé ? !

L'intervenant - Mais...

F.C. - Si tu rentres dans la conversation, tu me laisses parler, car je suis en interview. Ne me parle pas de Renaud, casse toi !

C.R. - Ne sois pas désagréable !

F.C. - Excuse-moi, mais Renaud Kanterbrau...

L'intervenant (insistant) - J'ai apprécié sa campagne sur les colonnes Morris en refusant de faire la presse...

C.R. - Oui, il a fait de la promotion comme quoi il ne faisait pas de promotion.

F.C. (fort) - Je ne fais pas de promo, écrivez-le en gros!

C.R. (diplomate) - Voilà pourquoi il s'est énervé : il ne supporte pas cette médiatisation de la non-médiatisation. N'est-ce pas faire de la promotion que de hurler partout que tu n'en fais pas ?

(Fin de l'incident, retour au calme.)

- Vous semblez ne guère apprécier le principe de l'interview?

C.R. - L'agrément est le même que celui d'une discussion dans une soirée. Mais, au niveau de l'article, je ne sais pas si c'est vraiment intéressant. Remarque, si tu aimes bien quelqu'un, tu apprécies de savoir ce qu'il peut dire. (A Fred.) Par exemple, toi, tu as bien dévoré toutes les interviews de Keith Richards...

- Etes-vous attentifs à ce qui paraît sur vous?

F.C. - En tant qu'artiste, je m'en fous, en tant que lecteur, ça me désole.

- Qu'est-ce qui vous a le plus énervé dans vos relations avec les médias ?

F.C. - C'est de retrouver les conneries que tu peux dire quand tu as bu trois-quatre verres de beaujolais. Tu as un rapport personnel avec le journaliste, tu te mets à parler comme dans une discussion de bistrot, et c'est une maladresse du journaliste que de le retranscrire...

C.R. - C'est le petit bout de la lorgnette.

F.C. - Parce qu'à ce moment-là, quand je me laisse aller, je préfère couper le magnéto et... clac. (Il arrête le magnétophone. Fin de l'interview.)

COMMENTAIRE

Je t'aime / je te hais: les Rita Mitsouko adorent les médias, qui sont une de leurs raisons d'exister, mais ils rêvent d'en modifier les règles en vigueur, qui les agacent. On les sent lassés par le consensus "obligatoire" à leur égard. Ont-ils perçu le danger d'une dithyrambe mollassonne ? Redoutent-ils la banalisation de leur propos, englué dans une reconnaissance générale qui l'affadirait ?

Critiquant le principe et les formes de l'interview, ils s'y livrent cependant avec un certain plaisir (le nôtre dura une heure trente) et il est étonnant de constater qu'ils prennent parfois le relais de l'interviewer pour jouer la mouche du coche, relativiser les propos du partenaire, le contredire, ou lui permettre de préciser sa pensée. La fin, en forme de happening, n'est qu'un leurre : le magnétophone arrêté, il ne se passa rien. Fait aussi révélateur que la manière dont Fred Chichin s'était emporté contre l'intrus qui ne respectait pas certaines règles et s'immisçait mal à propos dans l'entretien. Même s'ils s'en défendent, ils sont aussi piégés que le journal et le journaliste par la forme de l'interview ; tout comme ils le sont par les médias, qu'ils ne peuvent critiquer que de l'intérieur. S'ils semblent chanter "Johnny fais-moi mal" aux journalistes, n'est-ce pas pour poursuivre un combat contre leur conformisme? Et réclamer en retour une parole digne de ce nom, portée par cette passion qu'ils revendiquent comme leur seule règle?

Achème

LE PLAISIR DES MOTS

Marc et Robert ? Qui sont ces deux personnages qui donnent son titre au dernier album des Rita Mitsouko ? Dans un premier temps, le duo brouille les pistes et refuse de répondre, revendiquant une certaine gratuité ou de vagues associations d'idées. Mais les limiers sont sur la piste et ne tardent pas à proposer leur explication : il s'agirait de deux musiciens qui ont formé un groupe (Century Boys), ont eu la chance de rencontrer Dave Stewart (M. Eurythmics), de lui refiler une cassette et de décrocher le gros lot en se faisant produire par lui (aux dernières nouvelles, la bande ainsi réalisée attend toujours dans l'antichambre des maisons de disques).

Comme les Rita Mitsouko les connaissent, la clef du mystère serait en fait une connection inter-duos. Et alors? A leurs débuts, tous les journalistes les avaient questionnés sur leur nom, mais savoir que c'est le croisement d'une star hollywoodienne et d'un parfum ne lui ôte rien de son charme. Ni de sa part de mystère. Car ils ont le sens de la formule choc qui intrigue, des rapprochements insolites teintés de surréalisme, de l'image fulgurante et de la gratuité poétique. Particulièrement dans leurs titres de chansons ("Hip kit", "Marcia Baïla", "Harpie et Harpo" ). Et toutes les explications rationnelles resteront accessoires face à ce plaisir des mots en liberté.

L'ANONYMAT SOUS SAC PLASTIQUE

Leur nom sonne comme une pub pataphysique pour un parfum de chez Guerlain : Rita Mitsouko. Leurs textes défient les lois du cucul-la-praline régissant la chanson populaire. Leur soudain succès de masse ressemble à un accident de parcours. Mais, célèbres ou pas, les Rita Mitsouko auraient de toute façon élevé le paradoxe, le système D, leur vision drôle et dérisoire de l'univers, au niveau d'un art.

De Dada à l'Art laid, en passant par l'Oulipo, des mouvements artistiques ont toujours existé dans la marge éclairée de la kulture française du XXème siècle, souvent groupusculaires, forcément déviants, essentiellement ironiques et à l'imaginaire singulièrement euphorisant. Chez les Rita Mitsouko flotte toujours un peu de cet esprit provocateur et libertaire, mais non dénué d'humour, qui inspira Jarry, Tzara, Duchamp ou Pérec. Et il n'est pas étonnant qu'ils aient drainé, à leurs débuts, un public souterrain, peu étiquetable, si ce n'est par son sens de la contradiction et son besoin exclusif d'artistes originaux.

Catherine Ringer et Fred Chichin se rencontrent en 1979, à Montreuil, alors qu'ils font partie de la distribution d'une comédie musicale intello-rock écrite par Marc O. Catherine, âgée de 22 ans, tient un rôle prépondérant, chante et danse. Fred, âgé de 25 ans, est musicien. Tous deux, élevés par des parents au tempérament d'artiste, ont été sensibilisés très jeunes à la musique, au théâtre, au cinéma, à la littérature... Fort peu intéressés par leur scolarité, ils ont quitté l'école dès que la loi le leur permettait.

Catherine s'est lancée aussitôt sur les planches, où elle a vécu toutes sortes d'expériences. A 17 ans, elle joue au théâtre sous la direction de Michael Lonsdale. Plus tard, le compositeur Yannis Xénakis l'emploie comme chanteuse. Elle s'essaie au café-théâtre et au cinéma porno. Elle veut tout connaître, quitte à passer du coq à l'âne. C'est sa façon de se former, de s'enrichir.

Fred, copieusement halluciné, a choisi le circuit hippie : Marrakech, Barcelone, Paris, Amsterdam. Une façon d'apprendre à vivre de rien et à aimer le bon rock. Il joue de la guitare, et rencontre un marionnettiste, qui l'invite, durant un an, à faire la musique de ses spectacles. Pas très rock, mais tout de même intéressant. Fred développe une vraie passion pour la bidouille électronique et pour les sons incongrus, se penche très sérieusement sur la musique électro-acoustique, et va suivre un stage avec Nicolas Frize au Centre de recherches musicales de Vierzon. Mais après une interruption d'activité forcée (la justice n'aime pas les paradis artificiels), il revient à un rock pur et dur, faisant et défaisant des groupes, dont Gazoline est resté le plus connu.

Décidés à travailler ensemble après leur rencontre, Catherine et Fred tentent d'abord plusieurs expériences de groupe, qui se soldent par autant d'échecs. Après un an de tâtonnements, ils se rendent à l'évidence : la formule du duo est la plus efficace. "A l'époque, ils habitaient du côté de la porte de Pantin et ils travaillaient réellement dans leur cuisine, se souvient Jean-Louis Sautereau, un de leurs anciens amis musiciens. IIs travaillaient énormément. Ils passaient des heures à bidouiller, préparer leurs trucs. Ils ne faisaient que ça. Et c'est ainsi qu'ils parvenaient à trouver des sons rigolos, à inventer des instruments... Fred avait au moins vingt-cinq synthés chez lui. Quand il voulait un son bien pourri, il allait chercher un vieux MS20 dans sa cave, qu'il savait avoir ce son précisément. Ils avaient un magnéto quatre pistes et ils cherchaient des trucs à partir de rythmiques ou de parties de chant que faisait Catherine. "

Ainsi concoctaient-ils des sortes de bandes play-back pleines de sons bizarres, sur lesquelles, en concert, venaient s'ajouter la voix de Catherine Ringer et, selon les cas, guitares et claviers. La légèreté de ce matériel leur permettait de se produire dans les cabarets, les restaurants comme dans les boîtes rock et les salles de concerts. Ils s'assuraient un look exclusif, Fred arrivant sur scène en pyjama, ou transpirant comme Catherine, sous une tenue confectionnée avec des sacs plastiques Félix Potin...

Ceux qui se trouvaient au Gibus pour l'un des premiers concerts des Rita Mitsouko la revoient encore sous son espèce de ciré en plastique transparent laissant apercevoir des dessous étranges, la tête enturbannée comme une concierge. Se doutaient-ils, alors, que les Rita seraient l'un des rares espoirs pour la France de voir percer un de ses groupes sur la scène rock internationale ?

François Bensignor

GEORGES LETON, LE PREMIER...

Tout premier à se mouiller pour le duo, Georges Leton a produit les quatre premières chansons des Rita Mitsouko. Il a également fait tourner le duo, avec plus du moins de bonheur (Fred et Catherine ne semblent pas en garder un souvenir émerveillé, NDLR) : un début de carrière pour le moins chaotique.

" ils sont venus me faire écouter une cassette en 1981. A la première écoute, j'ai trouvé ça fabuleux. Je ne les connaissais pas du tout, mais ils avaient déjà une petite cote chez les très branchés. Ils m'ont demandé de m'occuper de leur trouver des concerts, et de chercher un distributeur. Je leur ai fait faire la première partie de la tournée d'Indoor Life. " (Selon les Rita Mitsouko, il semblerait qu'ils n'aient jamais été payés, NDLR.)

"J'ai produit leur disque avec peu de moyens, environ 50 000 F. Il y avait quatre morceaux: "Dont forget the nite", "Aïe", "Galoping" et "Minuit dansant". On les retrouve sur le CD qui contient 'Marcia Baïla". Et quand j'ai cherché un éditeur, Philippe Constantin, alors en charge des éditions Clouseau, a été le seul à accepter tout de suite. Il a demandé ce qu'on voulait. On lui a dit: "Un peu d'argent pour acheter des instruments", parce que les Rita n'avaient pas un sou. Mais, en compensation de cette avance très modeste, on lui a demandé de trouver un distributeur pour le disque, qui était prêt. Constantin m'a dit n'avoir jamais eu autant de mal à faire signer une maison de disques, pour aucun des artistes dont il s'est occupé ! Il a ramé six mois avant que Virgin France ne se décide à accepter le groupe, juste en distribution, le disque étant déjà produit. "

" Les Rita Mitsouko ont fini par signer un contrat pour cinq ans et quatre albums. Le premier disque sorti était un maxi avec trois titres. Ensuite est sorti un 45 tours. Dans l'ensemble, il a dû s'en vendre environ 10000 ou 15000 exemplaires. Ce qui n'était pas mal... Il y a eu ensuite la préparation de l'album, enregistré en Allemagne. Sorti en avril 84, ce premier LP n'a pas du tout marché pendant un an. "Restez avec moi", premier 45 tours qui en était extrait, est passé inaperçu. Et après la sortie du deuxième 45 tours, "Marcia Baïla", Virgin a voulu rendre leur contrat aux Rita Mitsouko, disant que ça ne marcherait jamais. "

" C'était l'époque du grand coup de balai chez Virgin. Tous les groupes français qui ne vendaient pas assez se sont fait virer. Et c'est Philippe Constantin qui a sauvé les Rita. Il est allé à Londres voir Richard Branson, le grand patron de Virgin, et il lui a demandé de pouvoir sauver au moins un groupe, parmi tous ceux qui étaient mis à la porte. Sa requête acceptée, Constantin a pu sauver les Rita Mitsouko. Heureusement pour Virgin, dans un sens, parce que "Marcia Baïla" était déjà en route pour l'énorme succès international que l'on sait."

Propos recueillis par F.B.

EN ENTENDANT GODARD

Des Rita Mitsouko, il n'avait entrevu qu'un seul clip diffusé sur Canal + en 87, mais ce fut assez pour séduire et stimuler l'ex-pape de la Nouvelle Vague.

Dans Vivre sa vie, en 1962, il avait collé Jean Ferrat devant un jukebox, écoutant sa propre chanson. C'est lui également qui fit débuter, comme simples figurantes, Françoise Hardy et Chantal Goya au générique du même film, Masculin-Féminin, en 1966 ; et aussi, la même année, Marianne Faithfull dans Made in USA. Plus récemment, enfin, il utilisait Jacques Dutronc dans Sauve qui peut (la vie) et Johnny Hallyday dans Détective.

Mais sa première expérience de film avec un groupe sera l'essai politico-musical One+ One, en 1968, avec les Rolling Stones, enfermés dans un studio pour l'enregistrement de l'album Beggar's banquet. En voix off, sont citées des phrases-slogans de Leroi Jones, Hitler (!) ou Elridge Cleaver, leader noir qui participera quelques mois plus tard au jamboree du Jefferson Airplane dans un film commencé par Godard et terminé par le cinéaste américain D.A. Pennebaker.

Quelques années plus tard, seule la musique subsiste, et la rencontre entre Godard et les Rita Mitsouko porte l'alchimie bien plus loin que n'importe lequel des clips du groupe. D'emblée, le cinéaste est séduit par la force créative du duo. "Dans ce film, raconte-t-il, il n'y a pas de début, encore moins de fin. Tout au plus un effort de patience pour fabriquer les sons, puis la musique." Restent, pour Catherine et Fred, une sorte de gageure et une surprise figée le long de la pellicule. Au départ, aucun d'eux n'est en mesure d'imaginer les méandres de Soigne ta droite, film-uppercut engendré dans le chaos d'un studio. Hallyday ne les avait-il pas prévenus? "Un film avec Godard, ça ne se refuse pas. Tu signes et tu fais confiance ... "

Un pacte avec deux drôles de phénomènes du rock français dont Godard a senti l'importance à la vision du clip "Marcia Baïla". Et il est emballé à l'idée de planter ses caméras devant un de leurs shows. Mais l'aventure One +, One leur tient bien plus à coeur. Après tout n'importe qui serait flatté d'arriver après les Stones, filmé à vif, décortiqué, "violé" dans l'intimité des 17 m2 d'un studio d'enregistrement.

Avant Godard, leurs histoires d'A. avec la pellicule s'étaient faites en pointillés : une bande son, celle de Nuit d'ivresse, pour Josiane Balasko, en 1985. Arrive l'hiver de cette même année. Trois semaines durant, Godard rôde dans leur intimité, et filme, au hasard de leurs excès ou de ses caprices. Des images qui se grefferont sur l'enregistrement de l'album No comprendo.

De ces heures d'incertitudes naîtra un film à la fois terne et brillant saugrenu et génial. Godard, à son habitude, s'est attaché à les saisir sur le vif. "Les placer devant mon objectif, précise-t-il, c'est attendre que, de leur propre vérité quotidienne, naissent des personnages de fiction, comme s'ils avaient dû interpréter un rôle. "

Dans cet univers en vase clos, Godard metteur en scène s'est contenté de multiplier les silences. " Il ne nous donnait que très rarement des directives", déclare Fred. D'ailleurs, la mayonnaise Godard-Mitsouko a bien failli virer au vinaigre ! "Filmer des musiciens dans un studio me fait l'effet d'un dompteur face à des lions en cage", déclare alors l'explorateur Godard. Et de conclure : "Mon film pourrait bien s'apparenter à un compromis entre les Animaux du monde et la Vie des bêtes !"

Jean-Jacques Jelot-Blanc