PERFECT

Décembre 1988

PORTRAIT CRACHE.

Rita et Mitsouko sont dans un bateau. Rita se jette à l'eau avec Marc et Robert sous le bras, leur troisième album, et s'en va le promotionner un peu partout sur les rives médiatiques. Mitsouko, lui, reste au sec et nous fait en 9 actes le brin de causette, taillant le bout de gras, riant aux éclats en égrenant les choses de la vie. Art et méchanceté itou.

Le cadre : trois bières dont les minutes sont méchamment comptées, une moustache de comique de bastringue (vous l'avez reconnu) et le visage d'une Jeanne d'Arc décoincée, décidement plus belle à la ville qu'à l'écran. Il s'agit de Catherine (mais oui, mais oui) dont le rire aux éclats ira régulièrement s'exploser tout au long de cette pièce contre la gouaille du grand escogriffe. L'ambiance générale est à la dent de scie plongeant dans le sérieux le plus complet pour ressurgir dans la gaieté et aller ensuite valdinguer dans des anecdotes géopgraphiques. Dans cette pièce en huit-clos sans grosses têtes ni chevilles malmenées, les Rita Mitsouko sont des gens bien. Le rideau se lève sur une conversation qui n'a pas attendu le début pour commencer.

PREMIER ACTE : L'ART

Fred (reprenant son sérieux) : " L'art, c'est quand même ingrat. Car si t'es un artiste honnête, tu suis la direction mais le public ne te suit pas forcément. Et si toi, tu vas vers le public, tu as de grandes chances de te planter la gueule...

Catherine (collant au train) : " Si tu t'imagines trop ce que veulent les gens...

Fred (idée fixe) : " Tu te plantes.

Catherine (ne perdant pas le fil): " Et puis on ne sait pas du tout ce que sont les gens, le public (elle prend une voix de concierge perdue dans l'escalier), et les gens ceci et les gens cela en fait on n'en sait rien. Déjà que d'un jour à l'autre je ne pense pas les mêmes choses sur les mêmes sujets, je me dis que pour tout le monde c'est pareil...

Fred (très sérieux) : " On ne se base pas du tout sur le public, nous, on ne se retient pas, on est complètement débridé même. C'est là le rock même si le mot est tellement galvaudé. Le rock ce n'est pas un perfecto sur le dos mais une façon de travailler qui peut être de la peinture ou n'importe quoi. Si on ne fait pas ça, on n'a qu'à arrêter tout de suite. On n'a plus de respect pour nous. Pour moi c'est le B.A.BA. Ou bien alors tu fais de la variété qui n'est que de la publicité Aaaaarghh !

Catherine (cheveu sur la soupe) : " C'est ça qu'il fait, Marc Lavoine.

DEUXIEME ACTE : L'ARGENT

Fred (convaincu jusqu'au bout des ongles) : " On s'en fout financièrement. On a de l'argent et puis de toute manière on vit avec rien. On n'est pas des craqueurs, on n'est pas des flambeurs, on n'a pas de Porsche et on ne va même pas en boite.

Catherine (fermement du bout des lèvres) : " Non

Fred (idem), si notre maison de disques nous jette et bien on arrêtera et puis ça ira. On n'a jamais eu d'argent. Notre premier pognon on l'a gagné à trente (c'est elle) ou à trente piges (c'est lui). Ça va c'est pas maintenant qu'on va commencer à faire des conneries...

Catherine (voix douce, regard discret) : " Ou on fait comme Rimbaud, on change de métier. Il n'y a pas de mal à ça...

Fred (ton concluant) : " En fait on est vachement présomptueux car on veut que les gens nous aiment pour ce qu'on fait de plus sauvage et de plus sincère. On ne caresse pas dans le sens du poil, on est prétentieux comme les Stones ...

Catherine (tordue par le rire fou) : " Oh ouais ouais ...

Fred (se fendant la pipe) : " Comme les Stones qui chiaient et pissaient dans la rue.

Fin du deuxième acte plongé dans un esclaffement général. Comme ces histoires d'amour qui finissent mal. Arrivé à ce point de la pièce le spectateur peut se permettre de jeter un regard panoramique sur la scène musicale française. Que voit-il ? Et bien pas grand chose tant le rock français persiste à ressembler à une peau de chagrin. Bien sûr, il y a Alain Bashung. Mais cela fait quand même bien bonne lurette que le bonhomme n'a pas fait quelque chose d'inspiré. Et puis il y a Daho Etienne également qui à défaut d'être un rocker (ouf !) continue son chemin d'artiste véritablement doué. Sinon, il faut fouiller dans l'underground hexagonal pour trouver quelque chose d'exaltant qui puisse tenir la dragée haute aux anglais. Des noms ? Et bien penchez donc votre oreille sur Noir Désir et Kid Pharaon, tous deux de Bordeaux. En fait ce petit paragraphe, en guise d'interlude, ne servait qu'à montrer à quel point Rita Mitsouko est un groupe inespéré qui ne se contente pas de pomper à hue et à dia tout ce qui peut jaillir d'Outre-Manche.

TROISIEME ACTE : HISTOIRES DE COUPLES...

Fred (souvenir, souvenir) : " On a été la Nina Hagen d'outre-Rhin pendant deux ans et puis c'est passé.

Catherine (éveillée) : " Après on a été les Eurythmics français et européens. Maintenant c'est fini...

Un ange passe et notre cher duo, sourire en coin, pense à...

Fred (sautillant gniark 1 gniark !) : " Et maintenant Niagara. Et maintenant c'est au tour de Niagara !

Catherine (hilare aux larmes) : " C'est à eux de porter le chapeau. Ce sont les Rita Mitsouko de Rennes ou de je ne sais quoi.

Fred (perdu par le bon sens) : " Chacun son tour hein.

Catherine (n'en pouvant plus) : " On repasse le bâton pourri, nananère euh...

Fred (faussement gentil): " Bonne chance Niagara.

QUATRIÈME ACTE : L'IMAGE

Fred (La Palisse): " Du moment qu'il y a des caméras c'est pour être filmé. Donc moi j'ai envie de faire quelque chose à la caméra. Et puis quand je passe à la télé je m'y vois et je me dis : l'émission est chiante...

Catherine (triste constat) : " Oh que oui.

Fred (toujours tout droit devant) : " Et je pense à, tous ces mecs vautrés chez eux dans leur sofa, qui paient la redevance et je me dis : faisons-les rigoler, une connerie, n'importe quoi.

Catherine (lapidaire) : " On n'est pas des comiques mais on adore faire rire les gens.

Fred (érudit) : " C'est comme les Beatles, ils faisaient toujours rigoler les Beatles, hein c'est vrai, c'était des marrants.

Catherine (en fin de compte) : " On est des rigolos.

Fred (toujours érudit) : " Même les Who étaient des fendarts. Tiens, un jour au Japon devant un homme d'affaires qui m'embêtait je lui ai dit : Ecoute, mon gars, je vois prendre un câble de trente mètres, je vais appuyer sur la troisième chaine et on va la regarder jusqu'à ce que la télé s'écrabouille en bas. Ah tu peux pas savoir le gars était devenu vert, carrément vert. Ah ah ah !

Catherine (internationale) : " Ah ! ils manquent d'humour les japonais. Comme les allemands. Et puis pour les japonais, le matériel c'est vraiment sacré. Et ils ne comprennent rien à notre image.

CINQUIEME ACTE : INTERVENTIONS DES RITALS

Fred (tout content) : " Mondino (le vidéaste surdoué) et moi on est tous les deux d'Aubervilliers et c'est vachement important. On parle le même langage, celui des immigrés italiens. On est des vrais ritals.

Catherine (subitement attendrie): " D'ailleurs, j'ai écrit la chanson Mandolino City sur tous les deux. Les Italiens d'Aubervilliers dans la chanson c'est vraiment eux.

Fred (ravi de la belle occase): " Ouais, ma grand-mère est arrivée à Paris mais elle aurait pu aller à Brooklyn comme Visconti (guitariste de Bowie, producteur des Rita Mitsouko) et les Mondino c'est pareil. Ma tante elle connaît très bien les Mondino, elle a 70 ans et elle sort jamais de chez elle. Elle m'a dit : (le Fred rentre le cou et attrape l'accent) : "Ah ! les Mondino ! Il voulait me marier quand j'étais jeune ; j'ai jamais voulu". Et oui, le père de Jean-Bat' courtisait ma tante !

Catherine (bouche grande ouverte) : " C'est drôle hein ! Et puis Fred, il a gardé la technologie du maçon, il commence toujours les morceaux par le début.

Fred (vraiment ravi) : " Et oui, alors qu'elle c'est tout le contraire, elle veut toujours commencer par les petits trucs.

Un regard complice traverse l'atmosphère.

Catherine (se remettant les idées en place) : " Mondino c'est dingue, il sait tout faire. Du dessin, de la photo, de la vidéo... Et comme il joue bien de la guitare, et qu'il a une bonne sensibilité, on a composé un morceau avec lui.

Le morceau en question s'appelle Mandolino City et c'est l'un des actes de bravoure de ce " Marc et Robert ". Une chanson belle comme une plaque d'égout toute neuve fraîchement posée près du bar du coin, où les gitanes maïs se consument fébrilement avant les résultats des courses. Une vraie chanson française, presque réaliste, sentent bon l'Arletty et les bleus de travail. " Et déjà à l'écoleuuuu, c'était une vraie passion pour tes groleeeuuuuus " chante à pleins poumons la Catherine comme si elle avait serré la pogne à Jehan Rictus, a l' auteur du début du siècle, de pièces ou les personnages se résument à des bouts de viande saoule tailladé, par la solitude. A lire absolument soit dit en passant.

SIXIEME ACTE : LES AMÉRIQUES

Fred (revanchard) : " Sans déconner, quand pendant notre tournée on disait qu'on était de Paris, il y en a qui nous regardaient et disaient . " Ah oui Paris. Paris au Texas. "

Catherine (revancharde) : " Si on ne disait pas qu'on était français ils nous prenaient pour des canadiens, ah ah ah...

Fred (sus aux U.S.) : " Dès fois ils ne savent même pas où c'est la France. Ceux qui connaissent, c'est les branchés.

Catherine (on les aura) : " Et eux ils n'arrêtent pas de te gonfler avec Truffaut et Godard.

Fred (je-ne-les-aime-pas-trop) : " Et alors ils s'habillent à la mode française ou du moins ce qu'ils pensent être la mode française. C'est aussi ridicule que les français qui essaient de faire la mode anglaise à Paris. C'est compIètement décalé.

SEPTIEME ACTE : L'AMI NÉPLIN ET LES IDOLES

Fred (ravi d'en parier) : " On a signé le morceau " Perfect Eyes " sur cet album avec Jean Néplin. Je le connais depuis 1977, on faisait un groupe qui s'appelait Fassbinder à l'époque. C'est un véritable killer.

Catherine : " HP et tout.

Fred (survitaminé) : " Il improvise tout . les textes, la musique. Il touche la Sacem avec nos chansons. Il vit avec ça.

Catherine (c'est ça la vie) : " Autrement il sort de l'HP, il rentre en HP...

Fred (c'est vraiment bien) : " On va encore faire trois ou quatre albums avec lui. C'était un vrai fan des Sparks. Il était vraiment heureux de les rencontrer. Il a fait son numéro et il les a mis dans sa poche.

Eclaircissement : les Sparks, groupe ô combien has been dont l'heure de gloire est ô combien passée, se sont retrouvés, à la surprise générale et incrédule, sur le disque " Marc et Robert ". Finalement plus de peur que de mal. Nos oreilles l'ont échappé belle.

Fred (analyste) : " Le problème avec Néplin c'est qu'il est impraticable pour le show-business français.

Catherine (salvatrice): " C'est comme Iggy Pop, il n'y aurait personne pour le suivre en France.

Fred (ami) : " Et pourtant Néplin c'est vraiment un bon. C'est comme Alan Véga, je l'ai rencontré à New York; il est super culturé alors lui, tu vois, il chie sur l'Amérique. Il m'a dit "je suis incompris ici, il n'y a qu'en France qu'on me comprend". Il est vraiment marrant, c'est une vieille folle. Ici c'est Hamburger, il m'a dit, ils ne comprennent rien à la culture.

Catherine (fan) : " Avec Iggy Pop on aimerait bien jouer mais c'est pareil. Je me vois mal le rencontrer dans une maison de disques et lui dire "Alors Iggy, ça va ?"

Fred (ému à la pensée de ... ) : " Oui, il faut qu'on le rencontre naturellement.

HUITIEME ACTE : AUTRE CHOSE

Catherine (honnête) : " C'est vrai qu'on est multimédias mais sans les badges et tout ça. Les disques coûtent déjà assez cher pour qu'on n'extorque pas en plus du pognon au public.

Fred (soudainement las): " Là on n'a pas envie de faire des tournées et tout ça.

Catherine (vive) : " On a envie de faire autre chose...

Fred (très très las): " Sinon c'est la routine.

Catherine (ça suffit) : " Promo tournées studios, ça fait déjà deux albums qu'on fait ça. Et puis on achète des instruments on n'a même pas le temps d'apprendre à s'en servir...

Fred (coeur gros) : " C'est vrai on a acheté une mandoline et non, c'est vrai, faut avoir le temps c'est aussi con que ça.

Catherine (pleine d'espoir) : " On a envie de faire des trucs avec des gens.

Fred (le soleil brille, brille, brille) : " Ouais, on a rencontré une chanteuse de Singapour, on veut travailler avec elle, ça peut être vachement intéressant. Autrement t'es dans ton petit monde de business.

Catherine (bras dessus-dessous) : " Ouais, on a plein de copains, on veut prendre le temps de jouer avec eux.

DERNIER ACTE

Catherine (humaine) : " La culture ? Moi j'en parle pas parce que j'en ai pas. Et puis on parle de ça avec nos amis, de bouquins, de philosophie, des derniers événements. C'est pas parce qu'on passe partout qu'on va gueuler toutes les idées géniales, entre guillemets, genre : "Et putain les gars ! Je sais ce qu'il faut faire contre le chômage les gars !"

Fred (lapidaire) : " C'est facile de donner des leçons.

Catherine (main sur le coeur) : " De toute manière on est vachement honnête, alors on ne joue pas pour les causes auxquelles on ne croit pas. On a fait quand même un truc pour S.O.S. Racisme, on va peut-être en faire pour Amnesty...

Fred (retour à autre chose) : " A Paris on ne sort pas avec le milieu parisien, on ne sort jamais. Nous on ne va pas là-dedans, on reçoit des tonnes d'invitations qui passent directement à la poubelle. Ecris-le, comme ça ils arrêteront peut-être d'en envoyer... "

La pièce s'achève. Fred et Catherine se lèvent et disparaissent après avoir enfilé au passage leurs casques de motards. Derrière eux ils ont laissé " Marc et Robert ". Sans regrets. Et dans " Marc et Robert " (le disque) il y a Harpi et Harpo (la chanson). Qui dit:

Harpi et Harpo sont dans un bateau

Harpo tombe à l'eau

Qu'est-ce qu'il resteeeuuuuu

Qu'est-ce qu'il reste alors ? "

 

Christophe Miossec