ROCK & FOLK Septembre 1986

LOVELY RITA

Cathy et Fred et Marcia qui est partie mais Andy arrive : La petite famille de Rita Mitsouko s'agrandit, mais si les années de galère s'éloignent, elles ne sont pas oubliées pour autant - les cicatrices sont là, à fleur de peau.

Londres, avril 86. Une fraîche aprèsmidi animée par l'hystérique shopping populace concentrée sur la longue Oxford Street. Dans une petite rue perpendiculaire, baptisée Dean Street, au 59 exactement, se terre, à l'abri des humanoïdes depuis cinq semaines, le groupe rock français le plus uni, Rita Mitsouko. La formation à deux têtes achève une nouvelle aventure, la production de son deuxième album, deux ans après le surprenant méga-tube « Marcia Baïla ».

Le lieu-dit de leur escale s'appelle Good Earth. Bizarre ? Mystique ? Le nom d'une secte anglicane ? En fait, c'est celui, tout hiératique qu'il soit, du studio dans lequel Catherine Ringer et Fred Chichin ont mis au point leur nouveau trente. Le maître de l'antre, gourou poivre-sel des consoles, au service de stars naissantes ou sacrées. Un homme, la quarantaine passée, anonyme dans la foule : Tony Visconti, producteur de génie sans qui David ne serait jamais devenu Bowie, T-Rex une légende, Thin Lizzy un band de hard démarqué de la grande caste des métalliques adipeux, Hazel O'Connor une étoile de platine filante. Rita Mitsouko a donc décidé de s'armer au mieux, de profiter d'une expérience de près de vingt ans, de frapper à la porte du savoir-produire de prestige. Et de frapper encore, encore plus fort.

Pour atteindre l'entrée du studio d'enregistrement, il faut seulement descendre une bonne douzaine de marches fraîchement repeintes. Au sous-sol, le studio longe un petit couloir aux murs géométriquement auréolés d'une kyrielle d'albums et de singles d'or et d'un aphorisme encadré, signé de Tony Visconti, au message particulièrement préventif : « J'ai une politique à Good Earth : la consommation de drogues n'est pas permise dans ces lieux. Je crois que la véritable créativité peut seulement prendre place quand un individu est pleinement et indépendamment en possession de sa propre énergie et de son imagination. Cet endroit est dédié à votre énergie créative et à votre imagination. »

L'ambiance a dû être particulièrement saine. Une visite sommaire des lieux, pour approcher au plus vite les monstres, conscient de mon statut d'auditeur exclusif. Assis au centre de l'immense console, Tony Visconti pianote avec un doigté de vieux chevronné. Assisté d'un jeune lieutenant, prénommé Sid, il lance la piste des cuivres qui attaque la chanson « Andy », un morceau très délicat, enregistré sur 48 pistes. Perplexe, Tony rembobine la bande et d'un mouvement réflexe sec se penche vers Fred, à droite, puis vers Catherine, à gauche. Les Rita commentent. Visconti réitère l'opération en modifiant une balance. Enième écoute. Enième check, suivi finalement d'un OK approbateur lancé à trois en coeur. L'ultime coup de peigne est passé, l'affaire swingue définitivement. Aujourd'hui, c'est le grand jour, « Andy » était le dernier morceau à mixer. Les neuf autres de l'album sont déjà en boîte, en route pour la gravure. Les Rita arrivent au bout de leur peine, du temps important accordé à la réalisation de ce mixage. « On a vraiment peaufiné au maximum le mixage », me lance tout de go Catherine en faisant pivoter sa chaise mobile. « On a bossé tous les ours, ponctuellement, de dix heures du matin jusqu'à tard dans la soirée. Cet album devait être im pec, beaucoup plus nickel que le précédent, et toutefois conserver l'âpreté de notre style... »

L'événement sablé devant quelques coupettes de champagne : le tout premier cri du chiard dans son intégralité. C'est un mélange magnifiquement dosé de titres speed, nappés d'électricité décapante et de synthés volubiles et bizarroïdes et de lancinantes ballades crues où la voix de Catherine gagne en octave et en finesse. Et aussi un voyage posthume au pays déjanté des Seventies, de T-Rex, Sly Stone et Nino Ferrer. On retrouve là les deux vertus des Rita : inciter à la danse dangereuse, outrageuse, et émouvoir avec un franc-chanter impulsif, d'énervé. Commercialement, trois titres tiennent la distance tubesque : « Andy », « Un Soir, un Chien », « Histoires d'A ». Mais, artistiquement, c'est une somme musicale de merveilles brut de brut, concentrée sur deux années de vie qu'il faut retenir, décortiquer. « Je suis certain d'avoir participé à quelque chose d'important », confie Tony Visconti. « Rita Mitsouko est unique et jamais je n'aurais cru rencontrer un groupe français capable de rivaliser avec les Anglais ou les Américains. »

Après ce panégyrique, l'homme quitte le premier le studio pour retrouver avant la tombée de la nuit son doux foyer, sa femme et ses deux enfants. Sain et très casanier, Tony Visconti ne veut pas, en fait, faillir à son devoir dominical; un jogging sylvestre de cinq miles.

Une nuit pour reprendre son souffle et ses esprits, et on retrouve les coupables, le lendemain après-midi au même endroit. Conscient de l'attente des médias dubitatifs, Catherine et Fred n'ont pas voulu courir les yeux fermés après une redite édulcorée de « Marcia Baïla », foncer pour se planter : « En réponse au succès », dit Fred, « on a dû faire énormément de scène, tourner. D'où ce silence un peu long. Mais quand il a fallu s y mettre, on s'y est mis ! »

Chronologiquement, c'est toujours dans leur appartement du XIXe arrondissement qu'ils cogitent et ébauchent les nouvelles compositions sur un matériel d'enregistrement passé du quatre pistes cheap au huit pistes de bonne qualité acheté avec les premières véritables royalties. Par principe, ils prennent leur temps, fignolent : « On est devenu extrêmement casaniers » explique Fred. « Par obligation d'abord, mais aussi par plaisir. » Catherine enchaîne aussi sec: « L'atmosphère intime est propice au gain en liberté, en émotion. On travaille beaucoup plus sensuellement qu'intellectuellement. »

Étape suivante : le studio Garage pour l'enregistrement des bandes sur 24 pistes. Un studio pas cher par où beaucoup de jeunes groupes fauchés passent. « Là bas, on peut bidouiller comme on veut, à n'importe quel moment. On est tranquille. Et les types sont vraiment humains. »

A ce stade, Catherine et Fred se mettent en quête d'un producteur. Un premier nom est lancé : Prince Charles. Contacté, le gringo bardé quitte son fief urbain de Boston et débarque à Paris. « On l'a rencontré dans notre appartement », se souviennent les Rita. « Il a écouté les maquettes, assisté à un boeuf et tout de suite on a senti que ça n'accrocherait pas. Sa vision musicale était trop différente de la nôtre. »

Nouvelle démarche auprès d'une autre personnalité de renom. C'est la bonne. « On a toujours pensé à Tony Visconti, pour ses antécédents, ses goûts. En fait, on aime travailler avec des producteurs un peu âgés, confirmés. Ils n'ont pas le même feeling que nous, mais ils savent s'adapter, mettre la bonne touche », révèle Fred, aspirant-producer lui-aussi. Quand Tony Visconti reçoit les bandes, il se rend la tête, inquiet mais excité à l'idiée de tomber sur une bombe envoyée depuis le petit camp retranché des grenouilles : « Au début, je trouvais ça complètement étrange », se souvient-il. « Je ne comprenais ni le début, ni la fin. C'était tellement peu ordinaire, original. J'ai flashé et dit oui. »

Financièrement, l'affaire était-elle alléchante ? « L'argent n'était pas ma première préoccupation. Si j'ai accepté de coproduire Rita Mitsouko, c'était pour les rencontrer et bosser avec eux, pas pour m'en mettre plein les poches. D'ailleurs, je ne m'en suis pas tellement mis dans les poches, beaucoup moins qu'avec des groupes anglais ou américains. »

Rita et Mitsouko sont dans un avion au-dessus du Channel. Ils débarquent à Good Earth, leurs bandes sous les bras, et commencent immédiatement à bosser. Cinq semaines, ça peut paraître long mais c'est juste suffisant pour Visconti. « Quand je travaillais avec Bowie, par exemple, il me fallait au moins dix semaines de production. Mais lui arrivait au studio avec juste une vague idée en tête, rien d'écrit ni de préalablement composé. »

Manitou des consoles et au besoin musicien hors-pair, ce Visconti. Sur l'album de Rita, il a assuré la basse, quelques guitares. Il a aussi invité des musiciens particuliers, un violoniste spécialiste en tziganeries, par exemple, pour ajouter des fioritures. « Ici, ils ont vraiment de l'audace, moins d'a priori qu'en France », constate Fred. « Moi, je suis considéré comme un martien par les ingénieurs du son parisiens. Des gens qui pourtant veulent imiter les Anglais et font tout le contraire. Cette expérience m'a confirmé le fait que j'ai toujours travaillé à l'anglaise. »

Et ils vivaient comment pendant leur séjour ? A l'anglaise aussi ! « Comme un groupe étranger de passage, décontracté et motivé », répond Catherine. « Le soir, après le studio, on était vraiment fatigués. On n'a dû aller que deux ou trois fois au cinéma, jamais dans les parties. On préférait rentrer dans- notre appartement. »

Leur appartement ?

« Oui », reprend Fred. « Un appartement aménagé, loué à vil prix et situé à quinze minutes à pied du studio. Au début, on avait pris une chambre d'hôtel, mais ça ne nous convenait pas. On avait besoin d'une cuisine et de deux chambres... »

Deux chambres ? Pourquoi ça ?

« Ca ne regarde personne », intervient sèchement Catherine, croyant voir venir les questions du énième journaliste avide de petits secrets. Pendant que Fred m'explique les raisons de la chose (« Il arrive la nuit que Catherine ait envie d'écrire et moi de dormir, voilà »), Catherine se tait, se braque, me fusille d'un regard écarquillé, comme si je venais d'insulter son père, sa mère et toute sa famille en même temps. Un malaise difficile à contenir. Fred répond, heureusement. Catherine reprendra goût à la parole un peu plus tard, donnant des réponses directes, lapidaires et banales.

Avec recul, je diffère la réaction. Récemment, Catherine a fait les échos de la presse de standardistes avec cette fâcheuse histoire de films pornos tournés il y a un bail et ressortis dans le commerce sous nouvel emballage et nouveaux titres. Les tribunaux ont tranché, contre Catherine. Un truc qui les rend encore plus méfiants, et brutaux, car ils le sont !...

« C'est vrai, les Rita Mitsouko sont vraiment brutaux dans les rapports », me dira plus tard au téléphone Philippe Gauthier, le réalisateur du sublime clip de « Marcia Baïla ». « Au début de notre collaboration, ils n'arrêtaient pas de gueuler. Systématiquement. Maintenant, ce sont devenus des amis. Ils ont un talent fou, mais ce sont des gueulards par nature. Ça s'explique peut-être par ce qu'ils ont vécu. »

Pour ça, rien à redire. Dans le genre galère, les Rita sont exemplaires. Ils auraient vraiment pu abandonner, au vu de ce qu'ils ont respectivement traversé dans le passé.

Elle.. lycéenne vaguement anar à Balzac. Théâtreuse expérimentale avec Lonsdale à dix-sept ans. Comédienne pour des spectacles de Xénakis, Marc O. Danseuse pour des chorégraphies de Marcia Moretto (Marcia Baïla). Et puis lesbienne et partouzarde pour films pornos.

Lui: jobard de misère. Marionnettiste. Machiniste à l'Opéra. Gratouilleur de punkeries. Taulard sabbatique pour raisons connues. Et enfin, amoureux.

Ensemble : créent Rita Mitsouko il y a plus d'un lustre. S'associent à la vie à la mort. Se débrouillent pour leurs humanités, leurs premières armes. Jouent pour vingt ou trente sacs au Gibus ou ailleurs. Sans arrêt sur scène. Hurlent leur existence auprès d'une maison de disques. Virgin mise. Sortent deux singles « Midnight Dancing » et « Dont Forget The Nite », puis un album soldé par un succès colossal.

De les voir aujourd'hui, épanouis, sémillants, pleins d'allant et de projets, nantis enfin de moyens raisonnables, dans le studio d'un illustre producteur au nez fin, me fait croire à l'endurance. A leur grande carrière naissante, qui d'ailleurs se diversifie : musique du prochain film de Josiane Balasko, du prochain Godard (en plus d'y tenir les premiers rôles), production d'un vidéo-album de tous les titres du dernier trente...

Pourvu que le succès ne les perturbe pas, qu'ils ne deviennent pas chiants, méchants, casseurs de têtes, amnésiques, hypocrites, show-biz, vains. Qu 'ils restent eux-mêmes, libres, provocants, talentueux. Et qu'ils gueulent encore plus fort que fort...

PHILIPPE PIERRE-ADOLPHE.