SANS NOM Décembre 1993

Michel HermanMichel Herman

Catherine Ringer des Rita Mitsouko, tour à tour star, harpie, génie, porno, comédienne, toutes les femmes en même temps.

SANS NOM Un jour, tu m'as parlé de ta "mémoire effaçante". Quand tu t'engueules avec ton mec, tu ne te souviens plus que des mauvais moments.

CATHERINE RINGER Oui ! Les bons souvenirs s'effacent, ne restent que les pénibles. A ce moment-là, tu répondais, les filles se rappellent toujours les choses négatives. Ça t'énervait...

SANS NOM Dès qu'une dispute démarre, il y a une espèce de destruction de la vie passée. Tout devient nul.

CATHERINE RINGER Moi, je dis: «C'est toi qui a commencé! Tu as fait ça et ça! »

SANS NOM Mais, merde, pourquoi cette destruction ?

CATHERINE RINGER J'ai tout un éventail de mauvais souvenirs. A ce moment-là, j'ai tendance à résumer la situation en disant: «Bon... Si je fais les comptes! Ça ne va pas du tout! »

SANS NOM On reconstruit le passé sans arrêt au gré des humeurs ?

CATHERINE RINGER Heureusement que l'on ne se souvient pas de tout, ça serait trop dur ! On agit pour modifier son futur, puisqu'il n'y a que cela que l'on puisse modifier : le futur.

SANS NOM Alors pourquoi tu aggraves ton passé? C'est pour dire à l'autre...

CATHERINE RINGER « Je souffre! »

SANS NOM Ou bien, «j'ai plus souffert que toi!»

CATHERINE RINGER je pense qu'il n'y a pas d'égalité dans la souffrance parce qu'on peut souffrir beaucoup de très petits trucs que l'autre ignore. Il n'y a pas d'égalité dans la souffrance et il y a plus de souffrance à mourir de faim qu'à flipper parce qu'on s'est mal réveillé le matin (rire).

SANS NOM Alors, pourquoi, nous, on se casse la tête comme ça ?

CATHERINE RINGER Ouh là ! C'est pas sans arrêt non plus !

SANS NOM Tu crois que dans tes humeurs, il y a une part de désir inassouvi, frustré ?

CATHERINE RINGER Oh oui ! Etre de mauvaise humeur quand on a faim c'est typiquement un désir inassouvi (rire) ! Normalement, si on va à la chasse, il faut avoir un peu les "dents". Si tu chasses comme si tu venais de finir un repas, t'as vachement moins l'oeil du tigre pour attraper la proie. C'est évident que l'on est très dépendant des humeurs de notre corps. Cela fait des siècles que les médecins le savent, même avant d'avoir eu l'idée de mettre du roquefort sur les plaies. Le mot même de mauvaise humeur date de cette époque-là, presque moyenâgeuse. Les gens étaient considérés comme une humeur liquide presque. Ils parlaient d'humeurs dans le corps, il y avait de l'eau dans le corps, il y avait du sang.

SANS NOM La pensée est toute physique, c'est ça ? C'est le corps qui dicte...

CATHERINE RINGER Le corps ? C'est nous le corps ! A ce moment-là je ne suis plus d'accord de parler du corps !

SANS NOM Nous, c'est tout ensemble, corps, humeurs, désirs, pensées ?

CATHERINE RINGER Oui ! Tous pour un, un pour tous... pour le corps ! II y a une expression qui me fait marrer et qui s'adresse aux consommateurs : «On consomme à toute heure». On consomme le fait qu'on va pouvoir enfin être soi, en buvant telle eau minérale, en achetant tel truc. Etre soi, comme si on pouvait être autre chose que soi ?... C'est très difficile, justement, quand tu veux être toi-même et que tu es possédé par tes humeurs qui sont aussi toi !

SANS NOM Tu ne peux pas te séparer en plusieurs "toi" ? Celle qui a ses humeurs, celle qui s'amuse avec l'autre ?

CATHERINE RINCER Arriver à être soi, c'est carrément un non-sens. On a l'impression d'être un puits sans fond, un abîme de perplexité plutôt.

SANS NOM Pourtant, tu es bien quelqu'un, une personne pour l'autre, pour ton mec ? Comment tu fais ?

CATHERINE RINCER On fait aller (rire) ! Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

SANS NOM Comment on fait pour échapper à ses mauvaises humeurs ?

CATHERINE RINCER Il faut faire des contrats avec soi-même.

SANS NOM Tu t'en fais ?

CATHERINE RINCER On sait que pour changer le mécanisme de l'humeur, il faudrait faire tels et tels trucs, donc, ça va faire appel à quoi ? A la volonté. Alors que tout te pousse à refaire la même crise, il faut arriver à se prendre en charge. C'est comme un code d'honneur intérieur. En sachant que si tu te retrouves à te dire : «Ouais, je m'en fous de ce code d'honneur... Ouaf ! Ouaf ! », tu ne cèdes pas. C'est le sens du devoir. Et grâce à ce sens du devoir, tu arrives à avoir de la volonté.

SANS NOM Le devoir de ne pas radoter ? De ne pas faire chier ?

CATHERINE RINGER Oui, ça m'arrive. Pour arrêter, je ne vais pas faire le contraire de mon humeur, non, ça, c'est prendre de front le problème. La manière de ruser, c'est de prendre le truc légèrement à côté. Il faut arriver à devenir un petit peu indépendant pour ne pas suivre ses conneries. Faire un petit geste.

SANS NOM Pareil pour l'autre ? Si tu repères chez ton homme un cycle pénible qui se répète, tu vas lui faire une ruse ?

CATHERINE RINCER Cinquante mille ruses ! Cela dit, attention, il ne faut pas essayer systématiquement de changer la personne avec qui tu es. Comme dit la chanson de Sting: «If you know someone ...» Aimer quelqu'un, ce n'est pas lui mettre le grappin dessus pour essayer de le mouler à la louche.

SANS NOM Tu le laisses entièrement tel qu'il est ?

CATHERINE RINCER Non, je n'ai pas dit ça ! Cinquante mille ruses, je trouve ça exagéré. Je me voyais comme une espèce de sorcière aux cinquante mille procédés, essayant de le changer. Non, ce n'est pas ça. II y a aussi la notion de progrès... Ce n'est pas que le changer, c'est l'aider... Quand tu aimes quelqu'un, il y a des choses que tu vois...

SANS NOM Tu cherches à l'enrichir ?

CATHERINE RINCER Oui... Monsieur Plus ! Sans même qu'il s'en rende compte d'ailleurs... Changer c'est le sens de l'honneur de l'être humain. Il veut évoluer toute la vie et devenir un beau vieillard ou vieillarde. C'est le sens de l'honneur... Un truc de base, même une plante le fait. Elle se tient droite pour tenir bon dans le vent, tourner bien par rapport au soleil...

SANS NOM Quelle incroyable activité de renaître sans cesse comme ça. Soi et à deux...

CATHERINE RINCER Ouais, là, c'est les mots. Renaître, bon... Moi aussi je renais... Tiens, René, de renaître, c'est un beau nom pour un enfant, c'est formidable, je n'y avais jamais pensé ! J'appellerai René mon prochain enfant...

(Propos recueillis par Frédéric Loignot)