SONO février 91

L'expérience Mitsouko

Francis VernetFrancis VernetFrancis VernetFrancis VernetFrancis Vernet

Les Rita Mitsouko, sur scène, c'est une expérience insolite renouvelée chaque soir. Le plus anti-conformiste de nos groupes se singularise, une fois de plus, avec un spectacle techniquement new-look qui déchaîne les passions.

Décidément, les Rita ne peuvent jamais rien faire comme les autres. Certains se seraient contentés de laisser fonctionner le tiroir caisse en jouant deux jours à Bercy ou une semaine au Zénith. Eux préfèrent choisir une petite salle (La Cigale) et y rester pendant plus d'un mois. Certains auraient engagé une campagne médiatique intensive. Eux limitent la promo au point de se crisper (refus de séances photos, refus d'interviews) et d'être, en retour, quelque peu boudés par les médias.

Certains auraient appliqué des recettes éprouvées, eux semblent s'ingénier à aller à contre-courant, quitte à désarçonner leur public. Ainsi, ils ne distillent leurs tubes qu'au compte-gouttes (pas de "C'est comme ça" et "Marcia Baïla" en rappel... certains soirs !) et leur nouveau spectacle n'a rien à voir avec le précédent. Il y a 3 ans, la tendance était à la grosse formation funky, avec blacks frimeurs et danseuses contemporaines : un show à l'estomac. Aujourd'hui, on oscille entre l'aventure technologique et le délire bricolo.

Certains se contentent d'aligner des shows interchangeables. Eux proposent un spectacle vivant, qui évolue au fil des jours et des publics avec tous les risques que cela comporte.

Les Rita, c'est comme ça. D'où des avis très partagés : pas de juste milieu, soit on aime soit on déteste. Moi, j'aime. Parce qu'ils ont un tel culot, une telle originalité, qu'on peut leur pardonner bien des erreurs. Parce que si l'on admet comme postulat leur manière de caresser le public à rebrousse-poil, on ne peut qu'être séduit par leur "dance music" bizarroïde ("le fonk" comme ils disent) et leur présence scénique insolite. Pour bien m'en assurer, j'y suis retourné 3 fois ! Je n'ai jamais été déçu...

Pourtant, ma première confrontation avec eux se situait pendant les dix premiers jours, considérés comme ratés à cause des problèmes de mise en place sonore (voir interview du sonorisateur). Et Catherine Ringer, d'une humeur massacrante, faisait des prouesses pour se montrer désagréable, restant assise une bonne partie du temps et quittant la scène en plein milieu d'une chanson ("Allez, on se casse !"). Pas de "Marcia Baïla" ce soir-là...

Mais ce son ! Loin des surenchères tonitruantes ; soigné, intense, parfaitement réparti à travers la salle, que l'on soit au premier rang ou dans le fond. Dans une optique proche des discothèques, les rythmiques, en avant, servent impeccablement le parti-pris "dance" du groupe mais restent toujours bien claires.

Mais cet espace scénique ! Le concept est celui d'un studio d'enregistrement unissant modernité et brocante kitsch (comme leur musique ?). Sur le devant, un divan recouvert de plastique bariolé ; dans le fond, sur une estrade, l'ingénieur du son avec sa table de mixage et ses écrans d'ordinateurs. Car, pour la première fois, le son est mixé sur scène, le sonorisateur devient partie intégrante du spectacle et les musiciens baignent dans le même univers sonore que le public.

Les éclairages sont à la hauteur de cet environnement. Ils renforcent un certain intimisme (pas de poursuite) sans négliger pour autant quelques effets spectaculaires assez simples (stroboscopes disséminés dans la salle, chenille lumineuse à travers les câbles transparents qui doublent tous les fils de micro). Bien dosés, ils parviennent à personnaliser visuellement les morceaux et renforcent le jeu scénique des Rita, mélange réussi d'un sens très sûr du show et d'un je-m'en-foutisme bien calculé.

Fidèle à lui-même, Fred Chichin l'impassible joue le contraste avec l'abattage de Catherine. Laquelle, même mal lunée, comme ce soir-là, crève la scène. On ne la quitte pas des yeux car elle n'oublie jamais de théâtraliser, quitte à manier la douche écossaise. Elle a l'intuition du geste qui fait mouche et de la formule à brûle-pourpoint.

Mais c'est surtout quand elle danse qu'elle prend toute sa valeur ; et elle le prouva vraiment 15 jours plus tard... La machine est maintenant bien rodée, les morceaux sont encore plus efficaces et on la sent heureuse d'être là. Alors, elle en rajoute et c'est un véritable festival : pantomime hilarante pour "Andy" pauses saugrenues, grimaces, sourires, gags (comme de faire reprendre "Ah, c'est chiant !" en choeur au public). Et deux heures de danse mi-épileptique et mi-décalée.

Fagotée comme l'as de pique, version kitsch, telle une secrétaire de Barbès saisie par un délire psychédélique, elle se révèle être une bête de scène qui garderait toujours le recul et la part de dérision nécessaires pour ne pas trop se prendre au sérieux. Sans démagogie, sans relance putassière du public (inutile d'attendre les "Bonjour, ça va ?" et autres "Est-ce que vous voulez chanter avec nous ?"), la potion Mitsouko devient alors imparable : puisant ses racines dans la musique noire (James Brown et Jesse Johnson ne sont pas très loin, comme des références obligatoires), elle en restitue l'aspect hypnotique revu et corrigé par des petits blancs touche-à-tout, férus de pop et de technologie, un univers musical en liberté et résolument original.

Le dernier concert, qui incluait les talentueux rappers marseillais de IAM (bientôt un disque chez Virgin), renforçait cette impression. Deux heures de répétition impromptue leur suffirent pour se mettre au diapason et parvenir à jouer plusieurs morceaux ensemble, dans une ambiance de fiesta funky-rap joyeusement improvisée.

Normal : sous des dehors extrêmement rigoureux, voire pointilleux, les Mitsouko restent une structure ouverte aux influences les plus diverses et aux aventures les plus surprenantes. Voilà pourquoi ils sont les seuls, en France, à pouvoir revendiquer une envergure internationale. Et cette occupation victorieuse de La Cigale prouve que ces fous furieux ont vraiment toujours plusieurs (petits) trains d'avance sur leurs congénères.

Responsable technique de la société Potar Hurlant, Madje Malki est un sonorisateur apprécié qui travaille surtout avec Renaud (depuis dix ans), Lavilliers et Thiéfaine (depuis cinq ans). Il préfère les artistes "qui ont quelque chose à dire et proposent une démarche originale hors des sentiers battus" Rien d'étonnant à ce qu'il se soit donc retrouvé impliqué dans ce spectacle des Rita Mitsouko qui, malgré bon nombre de galères, reste pour lui une expérience et une aventure... éprouvantes mais passionnantes.

 

Sono: "Comment s'est fait ce choix d'une sonorisation aussi originale ?


Madje Malki : Les Rita cherchaient à avoir les enceintes les plus homogènes et les plus dynamiques possibles, parce qu'ils sont habitués à travailler en studio. Ils ne voulaient absolument pas des systèmes de sonorisation de forte puissance, car ils comptaient faire une petite salle et essayer de reproduire l'ambiance d'un club. Quand on a rencontré Fred la première fois, il souhaitait que les gens viennent pour écouter la musique et refusait l'optique des concerts conventionnels avec des lumières partout et le son à fond la caisse. Au début, il a envisagé des petites enceintes disséminées tout autour de la salle pour que les conditions d'écoute soit quasi-domestiques. Jacques Robakwski a fait la prospection et choisi les enceintes. Après des écoutes comparatives, le système Heil MTD a été adopté. Fred était intéressé par ce système MTD 115, particulièrement dynamique et homogène, à base d'un haut-parleur coaxial : un 15 pouces et un moteur à compression 2 pouces alignés en temps renforcé dans le grave par le MTD 118 utilisant un haut-parleur de 18 pouces. Les MTD 115 ne présentent pas d'interférence acoustique ; du fait que l'aigu est dans le grave, le système est parfaitement homogène quelle que soit sa position.

Pourquoi cette conception d'un mix unique ?

Fred voulait que le mix soit le même pour tout le monde, sur scène et dans la salle. Alors est intervenu le concept du studio que j'avais plus ou moins proposé à l'origine lorsque, j'avais été contacté pour l'installation. Fred a un 24 pistes chez lui et souhaitait de ce fait retrouver les mêmes conditions. Idée : Pourquoi ne pas reproduire sur scène un studio d'enregistrement ? Quand tu rentres dans un studio, tu vois l'ingénieur du son de dos, les deux enceintes principales et dans ta tête, tu imagines le groupe, c'est-à-dire l'image virtuelle du groupe qui se ferme entre les deux enceintes. Cette image est reproduite d'une manière réelle sur scène. Et quand tu écoutes les effets stéréo, en général tu avances la tête pour être au milieu des enceintes ; alors on a développé l'idée d'ambiophonie en plaçant des petites enceintes tout autour de la salle car, habituellement, seuls les spectateurs placés au milieu entendent les effets stéréo. Il a ensuite fallu travailler des mix bien précis pour chaque morceau car la musique des Rita est très diverse et très sonore : les instruments sont riches et utilisent énormément d'échantillonneurs. On a choisi une console Memory car chaque morceau a non seulement son mix propre, mais aussi ses départs d'effets propres, et tous les effets sont synchronisés, comme en studio. D'ailleurs, tout a été enregistré au studio de Fred, échantillonné à partir des sons originaux des disques : on a obtenu ce qui pourrait être un master final et les musiciens jouent dessus.

- Les musiciens ne disposent donc d'aucun système de retours ?

- Les enceintes de scène ne sont que la reproduction gauche/droite. Habituellement, quand un musicien est au milieu de la scène, il a l'effet stéréo ; s'il est sur un côté, il ne l'a plus. Il a fallu un mois de répétitions pour que les musiciens s'habituent à jouer en véritable stéréo et puissent se localiser dans le son.

Sinon, il n'existe aucun retour propre, pour respecter tout le jeu du mix : si l'un entendait plus fort que l'autre, la balance générale et unique aurait été détruite.

La salle n'a-t-elle pas posé de problème d'acoustique ?

On a pris son volume et on l'a départagé en rajoutant des enceintes en conséquence. On a dû adapter la puissance car si c'est trop fort sur scène, c'est trop fort en salle. Quand j'ai 104 dB à la console, j'ai 104 dB en salle et 104 dB partout chaque fois qu'on entend les deux enceintes (quand on n'en entend qu'une, on a 3 dB de moins).

Avez-vous fait des erreurs ?

Oui, les premières semaines, en croyant qu'on pouvait adopter un mix pour un morceau et ne plus y toucher. Or, d'un jour à l'autre, tu as envie de modifications : la caisse de la batterie un tout petit peu levée, la basse un peu moins forte... Maintenant, je modifie le mix propre de chaque morceau en fonction de mon humeur : présent sur scène, je subis les tensions des musicos et je deviens un musicien à part entière.

- Ça fait quel effet de se retrouver ainsi sur scène quand on a été habitué à travailler dans l'ombre ?

- Pendant les répétitions, ça va, mais en public c'est paniquant. Je suis directement confronté à tous les problèmes psychologiques des musiciens et je travaille dans des conditions très difficiles. Je dois surveiller le groupe, mixer, contrô ler les bécanes et ne pas commettre d'erreur. Il a fallu que je me mette en phase avec le groupe et que l'on soit tous sur la même longueur d'ondes. C'était d'autant plus difficile pour moi que j'étais en situation de communication totale : quand j'essayais d'adapter le mix au public, Fred ou Catherine n'arrêtaient pas de me parler : "Monte-moi ceci ou cela" Je ne pouvais résoudre les problèmes immédiatement, car j'étais dans l'impossibilité d'isoler un instrument pour l'écouter.

- Il paraît que vous avez rencontré pas mal de problèmes ?

- Oui, en particulier, les deux premières semaines. En dix jours de répétition dans les lieux, on a surtout réglé des problèmes d'échantillonnage et de structures de morceaux. Quand le public est arrivé, tout le son a changé. On ne savait pas que la salle y serait aussi sensible. Le son a été absorbé par le public et sur scène, on ne l'entendait plus. On ne pouvait pas monter, alors il a fallu adapter le mix au public, donc faire des appoints et changer certains mix de morceaux.

Pendant le show, nous étions un peu perdus ; on assurait comme on pouvait et on corrigeait les erreurs le lendemain en répétition. Chacun a dû prendre ses repères, ses marques. Nous avons surtout eu des difficultés de graves. Les MTD 118 de C. Heil descendent très bas et nous aimons travailler dans le registre grave ; mais on entendait des retours que nous n'arrivions pas à maîtriser, et La Cigale a reçu des plaintes car le bâtiment entrait en vibration ! Tout le système a donc été revu la deuxième semaine. Il a fallu trouver des solutions mécaniques, ne voulant pas corriger avec un égaliseur : si on corrigeait la salle indépendamment du reste, ça n'avait plus rien à voir.

- Avez-vous également été confronté à des problèmes humains ?

Un tas. Le plus grave a concerné Catherine. Elle s'était "tapée" deux mois de répétitions en chantant tout le temps et en arrivant à La Cigale, elle n'avait plus de voix. Comme le système l'exige, elle n'a pas un retour spécifique de sa voix et est obligée de jouer comme les musiciens l'écoutent, en fonction de l'ensemble. Elle n'en pouvait plus. Après deux jours d'arrêt, elle s'est habituée, mais le problème se posait à nouveau après chaque pause hebdomadaire : sa voix était trop froide et elle devait refaire son éducation.

L'autre problème a été le départ impromptu du batteur, du jour au lendemain. Fred et Gérald ont repris les structures des morceaux et les ont enregistrées ; en fait, les sons de batterie restent les mêmes, mais c'est Fred qui les envoie et non pas le batteur. Ils y ont passé deux jours et deux nuits... c'était ça ou on annulait les derniers concerts.

Nous avons vécu pas mal de péripéties ; d'ailleurs, je n'ai pas l'impression d'une série de concerts, mais plutôt celle d'une aventure !

- Nétait-ce pas éprouvant de la vivre avec les Rita qui sont réputés pour n'être guère commodes ?

- Ils ont un côté impulsif, ils sont très difficiles... mais ce sont les Rita. Il n'est pas aisé de travailler avec eux, mais ils ont une démarche et une musique complètement différentes de ce que l'on a l'habitude d'entendre. Pour se mettre à leur niveau, il faut des mois... et du feeling. Pour que ça sonne, il faut être détendu sur scène : en cas de tension, rien ne tourne. Nous avons donc dû acquérir une cohésion en comprenant la démarche que les Rita avaient dans leur mix.

Sont-ils réellement très exigeants ?

Fred travaille beaucoup en studio, il a déjà essayé toutes les options et il sait ce qu'il faut. Quand tu arrives avec ta technicité, tu apportes tes principes, tes vues et ils n'ont rien à voir : faut écouter Fred et l'adapter ensuite à sa sensibilité. Et pour cela, il est indispensable d'entrer dans leur histoire.

De plus, avec Fred, rien n'est jamais acquis. Quand on pense que la machine est huilée et tourne, il vire vers autre chose. Ils ont une recherche permanente au niveau du son et de la musique. D'ailleurs, pour eux, le son fait partie de la musique. Leur palette sonore est dure à reproduire sur scène ; des fois, on passait deux-trois jours sur le mix d'un morceau, et si ça n'allait pas, ils refaisaient les "samples" car les Rita refusent de sonner standard : à l'arrivée, il faut que ce soit le son Rita Mitsouko... et que les morceaux soient différents chaque soir, ce qui implique une autre façon de travailler.

Cette expérience est-elle généralisable ?

Je ne sais pas. Déjà, c'est un système qui ne peut se reproduire que dans des petites salles : moins de 1000 mē, donc 600/700 spectateurs maximum, pour garder ce côté club intime et confidentiel. Dans une grande salle, ça ne voudrait plus rien dire. Il faut accepter que les musiciens jouent dans des complexes stéréo : le chanteur ou le guitariste ne peut bénéficier de retour privilégié. Cela ne concerne donc que des groupes, bien soudés, pas les chanteurs accompagnés.

De plus, il ne faut pas jouer d'une manière démesurée et aucun son direct ne doit intervenir ; si on entend deux sources différentes, ça vient perturber le mix et ça devient une sono-retour.

Après Paris, vont-ils faire une tournée en province ?

On leur a fait des propositions mais ils sont assez réticents. Ils n'ont pas aimé leurs trois précédentes tournées : très attentifs aux conditions d'écoute des auditeurs, ils ne veulent plus jouer dans des halls et des bétaillères ! En fait, le problème d'une éventuelle tournée reste celui des salles.

Et si elle se met en place, tu y vas ?

Je ne sais pas... je suis exténué ! (Rires) Non, je ne sais vraiment pas.."

 

ACHEME

 

TITRES DU SPECTACLE

Intro - Délit de Sale Gueule - Do Ze Do - Tongue Dance - Bad Days - Mental Ghetto - Jalousie - Harpie et Harpo -

Andy - Un Soir un Chien - Ailleurs - Petite Fille Princesse - Les Amants - Hip Kit. (Rappel) : - Histoire d'A - Perfect Eyes - Marcia Baïla.

 

MUSICIENS

CATHERINE RINGER : vocaux, claviers

FRED CHICHIN: guitare synthé, clavier, guitare acoustique, basse, vocaux

GERALD MONCEAU: programmation claviers, percussions, drums, vocaux

MICHAEL ROBINSON: vocaux, claviers

RITCHIE: drums, vocaux

MALKI MADGE: son

 

FICHE TECHNIQUE

CONSOLE: SAJE Memory

EFFETS: 1 Yamaha REV 1 - 1 Eventide H 3000 - 1 Lexicon PCM 70 - 1 Aphex Aural Exciter - 1 Yamaha SPX 1000 - 1 Yamaha REV 5 - 1 Yamaha D 1500 - 1 matrice MIDI - 1 Lexicon PCM 42 - 2 Yamaha DDL 3

 

DIFFUSION:

18 systèmes MTD 115 C. Heil

10 sub basses 118 C. Heil

Amplification/filtrage : unités de contrôle MTD 115-CO C Heil

 

INSTRUMENTS :

1 Moog Memory - 2 synthés Casio - 1 E-mu Proteus - 1 guitare synthé Roland GTR 707 - 2 synthés Yamaha DX 7 - 1 synthé Roland D50 - 2 samplers Akaï S1000 - 1 sampleur Akaï S1100 - 1 Octopad Roland - 1 batterie Pearl