SOUNDCHECK (avril 1990)

BANDE A PART

Rita Mitsouko : Hip Kit typique

Il y a quelque chose d'artisanal dans le travail des Rita Mitsouko. En découvrant leur home studio et au fil de la discussion, on se met à penser peinture, à un atelier d'artistes qui parlent des sons commes des couleurs. Pas de discours high-tech mais Fred parle du mélange des sons, des détails, de croquis et de recherche comme si la bande magnétique était une toile. En tout cas, un point commun entre les peintres et les Rita : les tubes..

L'interview a lieu dans le nouveau studio organisé autour d'une console Soundtracs CP 8000 32 voies et d'un magnétophone analogique 24-pistes Studer. Des effets en rack, réverbes SPX 1000, PCM42, des drawmers, une belle rangée de tube-tech, des effets "vintage", et bien sûr plein d'instruments.

Combien de home studios pour en arriver là ?

J'ai toujours eu un home studio. Un Revox, deux Revox, puis un 4-pistes, un huit d'occase, puis un neuf pour arriver au 24 Studer A820. Sur le premier album des Rita, la moitié des titres furent enregistrés sur un Teac 4-pistes. J'ai eu l'occasion de les réécouter récemment puisqu'on remixe Jalousie avec Dee-nasty, et sans me vanter, ça sonne vraiment bien ! Avec peu de matos, on est poussé en fait à tirer le maximum des machines. Sur un Teac, il faut que les prises soient nickel !

Réalisation d'un rêve d'avoir un 24-pistes ?

Ouais !... Le problème qu'on avait avant, c'était de transférer... en perdant donc une génération qui ramène du bruit, Et puis, on était toujours à court de pistes maintenant, en plus, je peux aller n'importe où avec ma bande...

Le matos ?

En général, c'est nous qui avons tout choisi... Je ramène toujours des périphériques quand on voyage... PCM 42, des vieux filtres... Les tube Tech + préampli, compresseur, et correcteurs à lampes me permettent d'attaquer directement le magnéto sans passer par la table. Pour les voix, c'est bien. Les micros, j'ai un Neuman U87, un Shure SM 57, un Sennheiser 421 que j'utilise non seulement pour les toms ou les amplis, mais pour la voix de Catherine, un Beyer aussi. On peut faire toutes les prises ici, batterie comprise.

Catherine, elle a quel rapport avec le studio, la technique ?

Comme une femme, elle a une autre approche de la technologie. Je n'attends pas d'elle qu'elle fasse la même chose qu'un homme. Son approche des machines se veut différente, elle s'en sert autrement. J'aime quand elle fait le son, les résultats se révèlent souvent étonnants même si un pro te dira qu'elle ne connaît pas les fonctions de tel ou tel truc, qu'elle ne sait pas s'en servir. Quand on a commencé, Catherine jouait de la guitare, et les mecs en studio ouvraient des grands yeux du style "on va y passer encore cinq heures" c'est assez réac. D'autant plus qu'elle joue vraiment, c'est marqué sur la pochette ! Pourquoi une fille féminine ne toucherait-elle pas aux machines ? Les mecs sont très machos, Ceci dit, Josiane Balasko a les mêmes problèmes au cinéma. Il faudrait plus de femmes dans les studios!

Donc, vous voici avec un home studio... pro !

Pour les prises uniquement! Le mixage, c'est Tony qui s'en occupe, et cela demanderait beaucoup plus d'équipement, Trop de matos... c'est trop cher! Cependant, nous mettons beaucoup d'effets à la prise, réverbes, échos, etc.

Pourquoi pas un magnéto numérique ?

Parce que j'adore l'analogique, sans hésitation, pour l'enregistrement. Au mixage, c'est différent. C'est comme la vidéo et le 35 mm. Peut-être pour un disque très techno, je choisirais le numérique. Et puis l'analogique, c'est vraiment au point comme technique. La façon dont tu vas entrer sur ton magnéto, compresser avec la bande, c'est cela qui te donnes le son, c'est très personnel.

En France, on a tendance dans les studios à tout faire en numérique, alors que les Etats-Unis ou l'Angleterre travaillent énormement en analogique. Une explication possible, c'est que le choix implique une maintenance hyper rigoureuse pour les magnétophones, alignement, etc, et c'est un peu le point faible des studios français.

Tu n'as pas peur de passer ta vie ici sans savoir où vous arrêter ?

Pas du tout. Nous avons des limites. Pascal (Garnon), l'ingénieur, est ici pour trois mois, plus un mois de mixage... Nous devons respecter notre budget. L'avantage, c'est d'avoir, pour un prix fixé, plus de studio, donc de fignoler. Le temps, c'est tellement important. Des fois, au bout de trente prises, tu sors la bonne.

Dans un studio pro, quand tu ne trouves pas c'est le masque pour tout le monde, toi compris. C'est disproportionné de passer une journée sur une guitare. Ici, je peux la faire tout seul, je peux merder, et puis ne pas venir si je n'est pas envie !

Les démos ?

On n'en fait plus tellement, où alors vraiment "rough", primaires, du croquis, avec une cassette. Certaines personnes font des démos formidables, avec plusieurs mois de boulot, et avec ça on leur donne douze jours pour faire le disque, qui est toujours en dessous de l'original... Le feeling se trouve sur la démo... En revanche, on apprend beaucoup sur les techniques du son en travaillant au mieux ses maquettes...

Nostalgie des maisons de disques/studios comme Barclay ?

Absolument. J'ai souvent questionné Patrick Zelnik (Virgin) à ce sujet. Le problème, c'est que les artistes veulent enregistrer ici et là. Donc problème de rentabilité... Mais je suis sûr que cela jouait sur la qualité, les producteurs maison connaissaient bien le studio, et les arrangements semblaient toujours possibles pour remixer un titre douteux. Maintenant, il faut payer... Si les artistes se mettaient d'accord, ça permettrait de croiser plein de gens, de provoquer la création spontanée, je pense à Tamla Motown par exemple.

Technologie et création ?

Les machines sont des outils... un son peut me donner l'idée d'une composition. J'aime bien les machines et je ne crois pas qu'elles me bouffent... Je ne suis pas un cinglé du mode d'emploi. La plupart du temps d'ailleurs, je joue sui la machine directement, et si je veux savoir un truc précis, je passe par le sommaire, je vais directement au problème et je referme le bouquin.

Vous fréquentez Tony Visconti depuis un certain temps. Quelle est la chose la plus importante apprise avec lui ?

Je dirais le mixe, mais à la limite on n'apprend pas vraiment, c'est un métier. Il arrive à mettre tout dans l'espace. Avec la variété, c'est plus simple de mettre la voix très devant, mais à partir du moment où tu veux placer celle-ci avec les instruments et entendre tout... c'est assez magique. Sinon, Tony nous apprend à avoir toujours le son, sans jamais dire "on verra au mixe", l'éternelle arnaque qui repousse les problèmes ! Notre règle, c'est de ne garder aussi qu'une prise, on choisit et on efface, nettoyage systématique ! Tony dit qu'on lui a aussi beaucoup appris sur la recherche en studio... Nous, il nous a encore enseigné le calme, le recul. Pour les disques, c'est le troisième membre du groupe.

Vous travaillez actuellement sur des remixes.

Ce sont des remixes qui sont sortis à l'étranger jamais en France. Des copains nous demandaient des cassettes, tout le monde aimait. On s'est dit qu'on devrait les sortir. On a refait beaucoup de choses, changé les rythmiques, les ambiances... Ce sera un double, une dizaine de titres. On a envoyé des bandes un peu partout: Jesse Johnson, Latin Rascal, Visconti, Dee-nasty, etc. Ça devrait sortir en mars.

Et l'album ?

On compose, pour cet album, je travaille beaucoup avec les échantillons et les sons. Je cherche des couleurs en bricolant, en mélangeant deux guitares ici, des synthés là. Après je les écoute et je peux commencer à cerner la couleur de l'album. On a des chansons mais seulement avec un piano, des voix, une guitare, ou encore des compositions inachevées de l'album précédent. Certains titres demandent beaucoup de travail. Sur le dernier album, on avait aussi des titres de l'album antérieur, et ainsi de suite... Bref, on travaille !

 

BANDE A PART

Tony Visconti : Lovely Rita

Fraîchement rapatrié à New York, Tony Visconty a longtemps travaillé en Angleterre avec Move, Procol Harum, Joe Cocker, T-Rex, David Bowie, Thin Lizzy, Boomtown Rats, The Stranglers, etc... et les Rita évidemment.

Quelle est ta définition du producteur ?

Well, la production c'est une philosophie, aider et servir l'artiste avant tout, rappeler qu'il ne faut pas dévier du concept original, diriger et superviser la création. Le producteur doit incarner la conscience du studio, celui qui se contrôle quand tout le monde délire. C'est un travail à haute responsabilité car si une maison de disques ne se montre pas satisfaite par un produit, elle en rend le producteur responsable.

Quels sont tes producteurs favoris ?

J'aime beaucoup ce que fait Chris Thomas, c'est un musicien, il pousse les groupes à donner le meilleur d'eux-mêmes et il y parvient génialement. Son travail avec les Pretenders s'avère fantastique. Avec Chris, on sait que quelque musique qu'il produise, le résultat sera excellent. J'aime également Roy Thomas Baker qui créait une bonne atmosphère en studio. Tout comme moi, il a une vingtaine d'années de présence dans ce métier, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours à la pointe de la modernité. Phil Spector, bien sûr, m'a influencé comme il a influencé tout le monde; il fut le premier à innover, on lui doit la définition et la popularisation du rôle de producteur. Ensuite vient George Martin; dès qu'il a travaillé avec les Beatles, il a amélioré leurs disques, organisé leur son, le rendant plus cohérent. Enfin, lorsqu'il mélangea le rock avec des instruments de musique classique, il toucha au génie. C'est après avoir écouté ses productions que j'ai mis au point mon propre rôle de producteur.

En quoi les mutations technologiques ont-elles affecté ta façon de travailler ?

J'adore travailler avec des ordinateurs lors du mixage. Je considère qu'il s'agit du grand bond en avant dont nous rêvions tous il y a vingt ans. Sans eux, pour mixer en 24-pistes, trois personnes s'avèrent nécessaires, ce qui n'a pas de sens. Avant l'apparition des ordinateurs, je mixais chaque section une par une, puis l'ensemble. C'est ce que j'ai fait pour "Scary Monsters". Grâce aux ordinateurs, programmer un mixage devient enfin possible. De même, les échantillonneurs s'avèrent indispensables. Mais pas dans le but de voler les disques des autres ce qui constitue un abus, mais pour améliorer son propre son de basse ou de batterie.

Qu'est-ce qui te demande le plus de temps ?

J'aime prendre mon temps lors du mixage, trouver un bon son de départ n'a plus aucun secret pour moi car j'ai une longue pratique et je le fais très vite. Les voix et le mixage, voilà ce qui prend le plus de temps, les studios sont comme des églises, mon rôle est d'y créer une bonne atmosphère. Je n'aime pas les gens qui chantent comme des robots, je leur dis : Tu me fais de la merde, exprime ta chanson, vis ce que tu as écrit !

Et les Rita Mitsouko ?

Je les adore ! Ce sont comme mes enfants. Ils respectent ma génération, ils pourraient travailler avec des jeunes producteurs mais ce sont des fans de Tony Visconti. Ils ont convaincu Virgin de travailler avec moi, en leur disant que que j'étais un expert, Ils me voulaient absolument ! Eux aussi sont peu conventionnels, très créatifs, très imaginatifs, J'aime beaucoup travailler avec eux, on ne sait jamais ce qui va passer quand on entre en studio. Actuellement, nous faisons des remixes de Marcia Baïla et Amnésie, nous réenregistrons Don't Forget The Night car le master est perdue.

Ne penses-tu pas que la prolifération des home studios affecte la production ?

Je me réjouis que les artistes, s'ils en ont les moyens, possèdent des home studios car le but est de faire des bons disques et non de dépenser des sommes folles. Mieux vaut faire plusieurs albums qu'un seul, C'est la philosophie des Mitsouko qui ont un 24-pistes chez eux. Mais il est bon de travailler avec des techniciens afin de calibrer l'ensemble. Cependant, beaucoup de studios ferment faute de travail puisque les gens enregistrent chez eux et ne vont en studio que pour mixer. J'ai d'ailleurs fermé mon propre studio à Londres; les artistes, en s'enrichissant, achètent leur propre matériel d'enregistrement.

Tu as quelque chose à rajouter ?

Je voudrais lancer un appel aux maisons de disques françaises : elles doivent prendre conscience qu'il conviendrait de s'occuper sérieusement des artistes nationaux. La France compte de grands talents et d'excellents musiciens qui restent dans l'ombre à cause de leur négligence. Toutes ces Lolitas qui apparaissent à la télévision, c'est déplorable, il serait grand temps que ça change.

Frédéric Lecomte