STARFIX Avril 1986

0n les attend au virage et ils le savent. La riposte ne saurait tarder. Ils ont littéralement cassé la baraque l'été dernier en squattant impunément les ondes. Le Mitsouko nouveau risque encore une fois de s'imprégner d'huile solaire et de sable fin. Avant d'entreprendre son hypothétique Roi Lear avec Marlon Brando et Woody Allen (on baigne en plein onirisme!), Godard s'intéresse à ces chers petits et les filme en train d'accoucher d'un album. Une rencontre s'imposait, histoire de savoir ce que Catherine Ringer et Fred Chichin avaient dans le ventre. Nous avons même poussé le vice jusqu'à interviewer le père de Fred et vous allez pouvoir vous rendre compte que la démarche fut loin d'être vaine!

DAILY PLANET: Allez-vous souvent au cinéma ?

FRED CHICHIN: Depuis deux ans, c'est impossible. On était sans cesse sur la route; par contre je fais une overdose de vidéos depuis que j'ai acheté ce foutu magnétoscope le mois dernier: j'ai loué tous les Coppola disponibles et quelques Russ Meyer bien crades. J'adore ces films poisseux disponibles uniquement en vidéo: la cassette Hara-Kiri par exemple! Même si ce n'est pas la même chose, je n'ai plus envie de me déplacer pour voir un film. Dans un contexte multisalles, on a l'impression d'être devant une télé avec en plus le bruit de la salle voisine! Non, les cinémas de quartier sont définitivement remplacés par les vidéo-clubs.

Nous sommes tous influencés par le cinéma de notre enfance. Avez-vous des souvenirs précis de cette période?

CATHERINE RINGER: La télévision est arrivé très tard chez moi; je devais avoir huit ans (Catherine est née en 1957). Mon film préféré quand j'étais gamine, c'était "L'Extravagant Docteur Doolittle" de Richard Fleischer, avec Rex Harrison. Le héros avait la particularité de parler aux animaux. Je restais des après-midi entiers au Gaumont-Palace. Entre treize et quinze ans, mes amis étudiants en cinéma m'emmenaient à la Cinémathèque Française voir des films expérimentaux genre Marcel Hanoun. L'horreur!

Fred: Mes parents habitaient la banlieue et étaient des dingues du cinoche. Mon père a même créé une revue politico-cinéphile: Miroir du cinéma! (cf. encadré). Il écrivait sur le cinéma américain des années 50 à 70: James Dean, Brando. Il retrouve ce style dans le cinéma de Coppola. Mes parents flashaient sur Hollywood comme tous les couples de l'après-guerre: on allait au cinéma quatre fois par semaine et j'en avais parfois ma claque de James Stewart et Cie. Mon père y allait même pendant ses pauses de déjeuner!...

Et la nouvelle vague?

Fred: Je me souviens que je m'ennuyais lamentablement aux films français alors que j'ai encore en mémoire Spartacus, El Perdido, Le Trésor de la Sierra Leone... Mon père n'aimait pas Truffaut, Godard. Il trouvait que le cinéma français n'avait aucune préoccupation sociale.

Vous aimez le cinéma de Godard?

Catherine: Pas spécialement. Il nous a contacté et l'idée nous a paru intéressante, mais dire que j'aime son cinéma, pas vraiment.

Fred: Je suis certainement plus proche de Truffaut car on lui repproche souvent son académisme alors que c'est justement ce que l'on aime chez les Ricains. J'admire chez Godard sa capacité de tourner à son âge les films que devraient oser les jeunes metteurs en scène.

Comment se déroule le tournage?

Catherine: Tu sais, on peut difficilement en parler puisque pour l'instant il se pointe et nous filme en train de répéter, de buter sur une note ou une idée. Les scènes réellement de fiction se tourneront plus tard, en mars ou avril. En plus il a un caractère pas possible suivi d'un humour très personnel.

Fred: Si le résultat est proche de son One + One, ce n'est déjà pas si mal: j'aimais bien le moment où l'on voyait les Stones entrer en studio. Par contre, l'idée de faire parler les Black Panthers était nulle. En plus, c'est le seul document sur les Stones en studio.

Mais Godard va en faire un clip, un court métrage?

Fred: Mais non, c'est un long métrage distribué par Gaumont et tout, et tout...

Rita Mitsouko c'est un nom bizarre ?

Catherine: Il s'agit de Rita Hayworth bien sûr, mais également de toutes les Rita du cinéma. Mitsouko c'est le nom d'un parfum de Guerlain!

Puisqu'on parle de Rita Hayworth, comment avez-vous ressenti la mort d'Orson Welles ?

Catherine: Je n'aime pas ses films mais j'adore sa tronche. C'est vrai que la scène du miroir dans la Dame de Shangaï a dû surprendre à l'époque comme d'ailleurs le ballet spatial de 2001: l'Odyssée de l'Espace. J'ai revu ce film récemment et je trouve que c'est daté. Par contre, l'abstraction du film est complètement novatrice: il y a des plans de dix minutes où il ne se passe rien, c'est fantastique. Le clip, d'ailleurs, ne sait pas utiliser à bon escient tous ces avantages de l'abstraction.

J'ai l'impression que le visuel compte autant pour vous que la musique...

Catherine: On aime travailler l'image. Vous avez pu en avoir un aperçu dans le clip de Marcia Baïla mais également à nos débuts où nous apparaissions uniquement vêtus de sacs Félix Potin.

Fred: Le projet de pochette de notre premier album était ouvertement cinéma: nous avions collé un portrait flashant sur un écran vidéo. Le résultat ressemblait à Tron, un film dont l'intrigue n'avait aucun intérêt mais passionnait par sa technologie et ses nombreuses collaborations artistiques: Moebius...

Catherine: L'idéal serait une comédie musicale en collaboration avec nos amis peintres, sculpteurs, décorateurs... Thriller fut la dernière vraie comédie musicale. J'adorerais que l'on me propose un rôle comique!

Avez-vous reçu des propositions?

Catherine: Pas grand-chose: une production Fechner avec Balasko. Fred a failli accepter des musiques de films.

Fred: Tony Gatlif (Les Princes) m'a contacté. J'ai reçu également un coup de fil du mec qui fait les claps chaque soir sur FR3. Cela aurait pu être drôle mais on n'a pas le temps en ce moment.

Quelles couleurs aura l'album?

Catherine: Explosives et provos: c'est good quand Fred et moi sommes étonnés. Je ne peux pas te parler du visuel car on y pense après l'enregistrement, or nous sommes encore en studio pour une semaine. Nous avons également envie de filmer un clip pas cher pour chaque titre de l'album. Il faut penser à l'arrivée des vidéo disques!

Propos recueillis par Christian Copin.

 

FREDDY'S DADDY

"Godard ne passera pas ! " - La couverture du dernier numéro de Miroir du Cinéma daté de 1965 se positionne noir sur blanc. L'ironie du sort vaut que la rédacteur en chef de cette revue soit Jean-Louis Chichln, le père de Fred.

Je ne vous fais pas un dessin ! : "J'ai créé la revue au moment de la guerre d'Algérie. Nous pensions à l'époque faire la révolution grâce au cinéma : L'accroche du magazine était "pour un spectateur agissant". Le premier numéro était un numéro spécial anti-nouvelle vague. Les seuls français que nous défendions étaient Alain Resnais, Chris

Marker et Armand Gatti. J'ai tout de suite été viré du P.C. après le numéro 1 déjà très anti Godard. Encore aujourd'hui je trouve que ce qu'il fait est nul mais je serai le premier à descendre dans la rue si quelqu'un l'empêchait de tourner.

Je le perçoit plus comme un sociologue que comme un cinéaste ou même un créateur. Il ne s'est pas laissé acheter, c'est déjà beaucoup. OK, mon fils tourne avec lui mais je me fous du résultat; par contre le fait que Godard s'intéresse à

Eux, cela me rassure : J'ai eu trop peur à une certaine période que le fils fasse les mêmes erreurs que le père.

L'époque n'est pas si lointaine où je devais le cacher dans l'entrepôt où nous sommes aujourd'hui, à sa sortie de Fleury-Mérogis. C'est moi qui lui ai présenté Catherine : la compagnie théatrale "le fond de l'air est rock" de Montreuil cherchait un guitariste pour leur comédie musicale politique Flash Rouge. Marc'O avait écrit la pièce et Catherine y jouait un rôle. Marc'O, pour les klds qui ne connaitraient pas, est un homme de théâtre branchos et soixante-huitard qui a entre

autres découvert Jean-Pierre Kalfon, Pierre Clémenti et tourné le film "Les Idoles."

OK, c'est vrai que Catherine a tourné des films porno mais ce passé-là d'elle ne me gêne pas et ne semble pas la gêner

elle non plus le show-biz est un spectacle permanent qui pousse à l'excès, style tourner des pornos ou bouffer son tampax sur scène. C'est une des facettes de son sens de la provocation les autres s'expriment maintenant avec Rita Mitsouko. Ceci dit, je les verrais bien dans une comédie musicale, mais la France est résolument antl-spectacle. C'est Pour cette raison que ma revue se situait contre la nouvelle vogue. Les films noirs américaine représentaient à nos yeux le mariage idéal entre le spectacle et nos préoccupations sociales de l'époque. Comme on n'avait pas de fric pour se payer des illustrations, en faisait les poubelles de "L'Humanité" la nuit venue. C'était l'époque du Gaumont-Palace avec le programmation du jeudi soir : la série B, plus le film avec les attractions et les orgues, suivis du grand film de la semaine suivante. Ce soir-là on se couchait à des heures pas possibles. Je me faufilais dès l'àge de 7 ans dans les salles obscures et, cela m'a perdu : à mon âge je suis encore pieds et poings liés au cinéma. Je collectionne les livres et les affiches anciennes. Je viens d'ailleurs d'échanger à un américain des affiches de Godard introuvables aux Etats-Unis contre ces superbes photos de Joseph Cotten dans "Le Tueur s'est évadé" de Budd Boetticher. On les croirait peintes. "

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Jean-Louis Chichin dit Pays

4, rue Camille Tahan 75018 Paris