STARFIX Avril 1990

Leurs clips font pâlir la production audiovisuelle française. Et après un formidable moyen métrage tourné à Moscou, ils viennent d'achever un nouveau film en Inde. Les Rita Mitsouko, c'est aussi du cinéma.

Interview-zapping par Nicolas Boukrief.

Mais pourquoi un journal de cinéma interviewerait-il les Rita Mitsouko ? Parce qu'après avoir tourné les clips français les plus inventifs des années quatre-vingt, les Rita caressent l'idée d'un long métrage. Première étape : une K7 éditée par Virgin Vidéo qui regroupera leurs meilleurs clips et deux moyens métrages tournés en URSS et en Inde avec une équipe ultra-légère : Panne dans la guerre froide et la Vie du rail. Deux films étonnants, entre reportage, carnet de note, clip minimaliste et making of, qui retrouvent dans leur totale liberté de ton une fraîcheur que le cinéma français a perdue depuis des lustres. Le programme plaît tellement que certains pensent d'ailleurs le programmer en salles. Ils ont raison...

Car en trois minutes, leurs clips brassent plus d'idées visuelles que la quasi-totalité des premiers films français et approche du cinéma originale et séduisante. Le passage au grand écran s'imposait. Et de fait, il nous fallait questionner les Rita Mitsouko.

D'emblée, l'idée les séduit, mais ils sont en plein mixage, et ce n'est pas sans difficultés qu'ils parviennent à s'arracher de leur console.

La rencontre a finalement lieu dans les bureaux de Virgin France, alcôve joyeusement décorée par des toiles des frères DiRosa et tapie derrière les sombres colonnes de la place des Vosges.

Nous sommes cinq : Fred Chichin et sa gueule de second couteau qu'on croirait droit sortie d'un film d'Aldrich, Catherine Ringer, nerveuse, vive, et rayonnante comme la Loulou de Pabst, Emmanuel De Buretel, directeur de Virgin Musique, et Roland Allard, le réalisateur des deux moyens métrages en question.

La conversation démarre au quart de tour.

Les idées fusent, les voix se chevauchent, des phrases se perdent...

Faute de pouvoir la mixer, et plutôt que vous la retranscrire platement, nous avons donc choisi une option plus ludique pour vous rapporter les propos échangés une heure trente durant : le zapping. Oui, comme dans leur clip ébouriffant C'est comme ça.

Faut vivre avec son temps...

 

LE JOURNALISTE : Vous allez souvent au cinéma ?

CATHERINE RINGER : Non, c'est par période...

FRED CHICHIN : Moi, je vais revoir souvent les films que j'aime. RoboCop, Blade Runner, je les ai vus quinze fois. Evil Dead...

CATHERINE : Moi, j'aime bien comment les filles jouent dans Evil Dead. Je rêverais de tourner ça...

LE JOURNALISTE : Est-ce qu'il y a des films dans lesquels vous vous reconnaissez ?

CATHERINE : Oui, Evil Dead !

FRED : RoboCop.

CATHERINE : Quel duo !

 

ZAP

 

LE JOURNALISTE : Qui a eu l'idée de départ de Panne dans la guerre froide et de la Vie du rail ?

CATHERINE RINGER (catégorique) : Lui...

EMMANUEL DE BURETEL : Non, c'est parti d'eux. Ça fait longtemps qu'ils pensent à l'image et ils en avaient un peu marre du support clip qui est très court. Pour des gens comme eux, multimédias, qui chantent mais qui jouent aussi la comédie, c'est frustrant. On a donc eu envie de fair quelque chose de plus long. Un "long form" comme nous l'appelons, un terme déjà utilisé aux Etats-Unis, je crois. En fait, on a essayé de réaliser quelque chose d'intelligent qui soit...

FRED CHICHIN : Plus qu'une compilation...

CATHERINE : On avait d'abord pensé faire cliper tout un album par le même réalisateur, puis par des réalisateurs différents...

FRED : On a été voir Godard, Mondino, on en a parlé avec plein de gens... Ça fait deux ans qu'on est dessus.

LE JOURNALISTE : Et qu'est-ce qu'ils vous ont répondu, Godard et Mondino ?

CATHERINE : Godard a dit qu'il voudrait bien mettre son nez dans l'affaire, mais qu'il fallait auparavant qu'on se débrouille tout seuls pour trouver sa forme. Et Mondino, lui, n'était pas là, comme d'habitude. Parti à la chasse aux stars. Il est très occupé ce garçon !

FRED : Alors on s'est dit qu'on allait tomber dans la comédie musicale et ça n'allait pas...

CATHERINE : Ou le genre opéra-rock, mais c'est bien trop lourd...

CATHERINE : Roland Allard, on l'a rencontré ici. On n'a pas regardé ses films, mais on savait qu'il travaillait un peu à la manière de Depardon, qu'on avait contacté mais qui était déjà pris par le tournage de son film en Afrique (la Captive du désert - NDLR)...

FRED : Alors on a rencontré Roland...

CATHERINE : On s'est bien entendu et on est parti à Moscou...

FRED : On a bien rigolé dans l'avion...

CATHERINE : On savait quelle chanson on allait tourner, mais pas de quelle manière. On ne savait même pas comment rentrer la caméra en n'avait aucune autorisation de tournage.

FRED : Le principe, c'était le "live", l'anti-clip un peu...

CATHERINE : On est parti à quatre et on a tourné pas mal dans l'hôtel où on était, parce que tout était interdit.

LE JOURNALISTE : Vous avez fait un film pirate ?

CATHERINE : C'est ça...

FRED : Deux films pirates !

CATHERINE : En Inde, aussi...

FRED : Encore plus interdit.

CATHERINE : En Inde, il y a tellement de films qui montrent la misère humaine, les mendiants et compagnie, qu'ils sont hyper durs là-dessus. C'est-à-dire qu'ils veulent bien qu'on tourne, mais il faut tout faire visionner par l'ambassade.

LE JOURNALISTE : Vous l'avez fait ?

FRED : Non, c'est pas contre les Indiens, le film.

CATHERINE : Au contraire !

LE JOURNALISTE : L'ambassade doit avoir un droit de véto, ne peut-elle pas...

 

ZAP

 

EMMANUEL : Non, je crois que le clip a fait sauter tout le monde dans un gouffre. Avant, les gens faisaient des films, des reportages souvent bien, des films un peu "live" qui n'étaient pas mal. Le clip a systématisé un format, une durée standardisée...

FRED : C'est comme les morceaux de trois minutes trente. Des fois t'as envie de faire un morceau de sept ou dix minutes. C'est codé comme de la pub...

CATHERINE : Au début, c'était seulement pour mettre en image la musique et s'amuser. Maintenant, c'est devenu de la publicité et c'est mal fait.

LE JOURNALISTE : Comment trouvez-vous les clips français ?

FRED: Il y en a quelques uns de bien, mais la majorité sont nases. Enfin, ceux qui passent sur M6 puisque c'est seulement là qu'on peut les voir. Il y a plusieurs types : le genre inventif, pour une vedette qui a beaucoup d'argent et qui pense faire quelque chose de stylé, proche de la pub, et puis le genre cheap, co-prod M6 tournée devant une fenêtre avec une caméra plantée devant le chanteur qui n'a rien à faire. Le réalisateur rajoute deux, trois plans de coupe avec une nana qui passe et c'est bon.

LE JOURNALISTE : Vos clips vous ont énormément aidés à parfaire votre image...

CATHERINE : Ça fait partie de ce qu'on fait, le clip. C'est donc forcément lié à notre image...

FRED : On ne peut pas faire de la musique sans faire d'images aujourd'hui. Ce serait comme d'enregistrer en mono, quoi !

LE JOURNALISTE : Faire de la mise en scène, vous dirait ?

FRED (sifflement) : ... Je préférerais devenir coiffeur !

CATHERINE : Et puis, c'est pas la peine... Roland, il fait partie du groupe aujourd'hui...

 

ZAP

 

... Ça se passe avec eux ?

ROLAND ALLARD : Ça se passe bien, parce qu'on peut travailler en toute liberté. Liberté de tourner, de penser, d'improviser. On ne rencontre aucune des contraintes liées au cinéma. La lourdeur, la lenteur... A Moscou, on a tout tourné en quatre jours. Ça a été une rencontre et on a remis ça en Inde .. Ce que j'aime, c'est qu'on fait ça dans l'urgence, souvent avec des prises uniques, on ne voit pas de rushes avant de revenir à Paris...

LE JOURNALISTE : Et en cas de rayure sur la pellicule ?

CATHERINE : Et ben, on fait avec !

FRED : En son, c'est pareil. Quand on fait un disque, des fois, on a une prise avec du souffle. Mais elle est bonne, Catherine chante super bien... Certains recommenceraient tout. Nous, on garde le souffle et on le retravaille, pour qu'il donne un plus à la limite...

LE JOURNALISTE : Et qu'est-ce que ça vous fait de vous voir sur un écran de cinéma ?

CATHERiNE : On est gros !

LE JOURNALISTE : Mais les focales que vous utilisez facilitent ce passage du petit au grand écran...

ROLAND : J'avais déterminé dès le départ une seule focale. Ils sont deux dans le cadre, il faut donc que le champ soit large...

CATHERiNE : Moi, ça me convient parfaitement. Dans les clips, c'est toujours centré sur nous. Là, Roland filme tout ce qui nous entoure. Les gens qui passent dans les rues de Bombay, comme dans un reportage. Ça nous permet d'être plus expansifs...

FRED : D'autant qu'en Inde, les passants viennent participer, danser avec toi... Il y a même un flic qui nous a rejoints pour une séquence...

ROLAND : Mais un tel rapport au cadre est impensable au cinéma...

EMMANUEL : Ça coûte beaucoup plus cher...

ROLAND : Tout le monde te dit que ce n'est pas possible, qu'il faut louer une grue...

CATHERINE : Tu payes un mec pour qu'il passe dans la rue, comme il passe d'habitude...

EMMANUEL : Aujourd'hui, quand on monte un clip ou un film, tout de suite, on vous met dans une ambiance cinéma où les budgets sont explosés. On a perdu la fraîcheur de la Nouvelle Vague, où on pouvait monter un film, court ou long, avec des moyens réduits. Et c'est vrai qu'il n'y a pas de structures, même au niveau du CNC, pour protéger ce que nous sommes en train de faire.

CATHERINE : Les deux films qu'on a tournés, on appelle ça des "documentaires musicaux". C'est quelque chose qui n'existe pas. On a quand même trouvé une nouvelle forme...

EMMANUEL : Tout reste à inventer. Mais c'est tellement plus agréable de travailler ainsi, avec cette légèreté...

LE JOURNALISTE : Vous iriez jusqu'à conseiller le "documentaire musical" plutôt que le long métrage à de jeunes réalisateurs ?

CATHERINE (fixant le micro du Walkman) : Ouais, on vous le conseille, jeunes cinéastes. Si vous avez du style et des idées, c'est mieux que d'être dépendants de paperasseries monstrueuses, du manque d'argent. En plus, une fois qu'on a réussi à obtenir de l'argent et qu'on a fini le film, il passe une semaine dans trois, quatre salles, et s'il n'est pas rentable, hop, il disparait. C'est bizarre... Alors que pour trente briques, vous pouvez faire un autre genre de film, avec des potes, en vous marrant, en toute liberté.

 

ZAP

 

... en Inde, ils n'ont pas été surpris par votre travail ?

CATHERINE : Non, ils ont l'habitude du music-hall, parce que tous leurs films, enfin les plus populaires, sont des histoires avec des intermèdes musicaux. Ce qui les a étonnés, c'est qu'on passe cinq jours sur une chanson...

FRED : Et puis aussi qu'on leur demande de danser, d'intervenir. D'habitude, on les utilise toujours comme des pots de fleurs. Le réalisateur colle un palmier là, une danseuse, là, un musicien là, et tout ça reste complètement statique...

CATHERINE : Et puis, aussi, ils étaient surpris de voir que les auteurs-compositeurs étaient aussi les interprètes...

FRED : Là-bas, ce ne sont pas les actrices qui chantent. Il y a deux, trois voix qui doublent tout le monde. Ils ont eu du mal à croire que c'était Catherine qui faisait tout.

LE JOURNALISTE : Comment te sens-tu devant une caméra ?

CATHERINE : Pour moi, c'est comme si je passais dans un autre monde. Dans mon monde imaginaire. C'est un peu banal comme réponse, mais quand ça tourne, je me sens de l'autre côté du miroir. C'est une sorte de nouvelle réalité que tu peux entièrement inventer. Je peux voir les choses comme ci plutôt que comme ça. Je me sens dans mon élément. Je m'amuse.

LE JOURNALISTE : Ça pourrait être une réponse d'actrice

LES AUTRES (en choeur) : Ouais actrice, très grande actrice.

LE JOURNALISTE : A ce propos, ne pourrait-on pas...

 

ZAP

 

FRED : Pas mal.

LE JOURNALISTE : Et vous n'avez jamais accepté ?

FRED : Non, faut que ce soit bien parce qu'on devrait laisser tomber la musique.

CATHERINE : Faudrait que ce soit aussi excitant que le reste et que ça tombe pile dans nos préoccupations du moment.

LE JOURNALISTE : On vous a déjà proposé des films qui se sont faits ?

CATHERINE : A part le Godard, non.

LE JOURNALISTE : Et ça s'est passé comment avec lui ?

CATHERINE : Ben, c'est un drôle de bonhomme. Il avait vu le clip de Marcia Baïla à la télé et il cherchait à faire un film en "mille-feuilles", en inventant au fur et à mesure. Il est à la fois philosophe, poète, rébarbatif par moment, charmant.

LE JOURNALISTE : Est-ce que vous avez compris Soigne ta droite, une fois monté ?

FRED : On met du temps à comprendre. Ça m'a toujours fait ça avec les films de Godard. Je les toujours compris quelques années après. Ça prend quatre ou cinq ans, et puis ils deviennent hyper-clairs. Il est en avance...

LE JOURNALISTE : Il y a d'autres réalisateurs, en France, avec lesquels vous voudriez travailler ?

FRED : Mmmouais...

LE JOURNALISTE : Besson, Beineix...

FRED : Bof, no

CATHERINE : Ça nous intéresse pas...

FRED : On aime bien Carax.

CATHERINE : On a vu les quarante miputes qu'il a tournées de son prochain film (les Amants du Pont-Neuf, inachevé pour l'heure, faute d'argent - NDLR)

LE JOURNALISTE : C'est comment ?

CATHERINE : Sublime... Vachement bien...

FRED : Hyper violent. Romantique. C'est une vision de Paris qu'on n'a pas l'habitude de voir...

CATHERINE : Ça me rappelait un peu Les Enfants du Paradis comme ambiance...

FRED : Il y a aussi Pialat qui m'a demandé de tourner Gauguin dans son Van Gogh.

LE JOURNALISTE : Et alors ?

FRED : Il hésite trop. Artistiquement, je sais parfaitement ce que je veux faire en ce moment, et à chaque fois que je l'ai au téléphone, c'est "Oui, peut-être", alors je crois que c'est pas la personne avec qui j'ai envie de travailler aujourd'hui. Ça serait bien dans une période de recherches, mais là, je suis du genre fonceur et il me prend les nerfs.

CATHERINE : T'as déjà vu des films de Pialat ?

FRED : Non.

 

ZAP

 

...sique de film, vous y avez pensé ?

FRED : Oui, mais je la conçois plutôt comme dans Blade Runner, une ambiance sonore, musique et bruitages mêlés.

LE JOURNALISTE : Il y a une de vos chansons dans le dernier Ridley Scott, Black Rain...

FRED : Ouais, c'est flatteur !

LE JOURNALISTE : Et quand allez-vous mettre un album entièrement en images ?

CATHERINE : Ça fait longtemps qu'on y pense, mais là, ça se concrétise

FRED : On va faire plus long, ce sera plus cher, mais on va chiader la qualité...

ROLAND : Les films qu'on a déjà faits nous auront servi d'expérience. On va pouvoir tenter d'autres formats. Peut-être le 35 mm...

CATHERINE : On commence à savoir quelle forme lui donner.. .

FRED : Ouais, et on le dira pas.

 

ZAP

 

LA SPEAKERINE : "La Vie du rail, Panne dans la guerre froide" et les clips des Rita seront disponibles à partir du 24 mai en une seule K7 vidéo distribuée par Virgin Vidéo aux environs de 140 francs. Les deux films seront par ailleurs exploités à Paris au Max Linder et une sortie nationale est actuellement envisagée."

Générique de fin de programme. Mire de la chaîne. Neige...