TELE MOUSTIQUE avril 2000

A la fois populaires, provocateurs et terriblement chics dans les années 80, Les Rita Mitsoulco ont traversé la décennie suivante sans se faire remarquer. Le mythe en est sorti grandi. Sept ans après le dernier album studio, Cool Frénésie tente joliment de redorer la légende.

Rita Mitsouko, c'est comme un mot de passe pour entrer dans les clubs fermés du bon goût audacieux, un certificat de crédibilité régulièrement exhibé par les artistes en interview ou leurs maisons de disques en d'officielles biographies. Malgré le succès fracassant et général de Marcia Baïla, Andy, C'est comme ça ou Les Histoires d'A, les ventes des Rita n'ont jamais été réellement impressionnantes. Mais leur influence a été réellement déterminante.

Le duo a su parler en rythmes de choses parfois horriblement sérieuses. Comme Gainsbourg, ils ont su de leurs défauts revêches faire des preuves touchantes de sincérité. On les a dits cinglés mais on ne les a jamais détestés. On a même fini par les admirer. C'est bien pour cela qu'on craignait l'outrage du temps. Mais Cool Frénésie, intelligemment électronique, preuve que si Les Rita ont beaucoup inspiré les autres artistes, ils ont conservé pour eux une incomparable grâce musicale.

Avant la sortie de Cool Frénésie, même vos supporters craignaient un essoufflement. C'est une inquiétude que vous avez aussi connue ?

Catherine Ringer - Forcément. Se demander si on est encore capable d'être à la hauteur dans ce métier, c'est un question qui vient à tous les artistes tout le temps.

Vous avez tenté de travaille avec Doc Gynéco qu'on retrouve sur Acoustiques. Doctor L, Solo de Assassin collaborent à cet album. Le rap semble important pour vous...

C.R. - C'est important pour tout le monde. Aux Etats-Unis, les rappers vendent plus que les rockers.

Fred Chichin - II y a à prendre et à jeter mais le coup de fouet a été bénéfique, même pour la chanson. Le rap est en baisse pour l'instant. Il faut attendre qu'évoluent les personnalités qu'il a révélées. Mais je n'ai pas l'impression qu'on était si éloigné que ça du rap. On fait des chansons à texte et, pour eux, la langue est aussi importante.

C.R. - Je ne sais pas si on fait des chansons à texte dans le sens où les mots primeraient mais c'est vrai que, comparées à la chanson anglaise, nos paroles sont plus importantes.

Douze ans après Le Petit Train, chanson apparemment innocente mais qui évoquait les trains de la mort, vous parlez dans C'était un homme, cette fois sans biaiser, des camps de concentration qu'a connus votre père.

C.R. - II a fallu du temps pour que je puisse écrire ça plus directement. Au début, j'étais mal à l'aise, me disant qu'on ne fait pas de chanson avec ça. Mais c'est venu assez facilement. J'ai tiré quelques phrases d'une sorte de biographie que mon père, qui était peintre, avait écrite. Je ne crois pas que j'aurais pu faire cette chanson s'il était toujours vivant. C'est terrible, je ne fais des chansons que sur les morts. Marcia Moretto (son professeur de danse morte du cancer à trente ans à peine, NDLR), puis mon père. Qui sera le prochain à claquer, que je puisse écrire? (Rires.) Me voilà charognard de la chanson.

Pour justifier le temps mis à faire cet album, vous avez expliqué que vous ne ressentez pas d'urgence à créer. C'est un aveu rare dans ce métier.

C.R. - Faire de la musique nous est nécessaire. Par contre, on n'a pas besoin de sortir un disque tous les deux ans et d'être présents médiatiquement. La beauté de ce métier, quand on n'a pas besoin d'argent pour vivre, c'est d'échapper aux cadences infernales. Si les gens nous ont oubliés, ça ne fait rien. On recommence.

Il y a 20 ans, quand vous avez commencé Les Rita, vous vous imaginiez en groupe plus influent que présent ?

C.R. - II y aura exactement 21ans en mai prochain. Notre rêve était de ressembler à ceux qui nous faisaient rêver. Je ne sais pas si on voulait faire une musique à part mais une musique libre certainement.

F.C. - Je n'avais pas envie de sonner comme la variété française ou même les groupes de l'époque. On a tout de suite été perfectionnistes.

En faisant une pub pour une voiture, Bashung vient de briser son image d'intégrité artistique. Vous reconnaissez avoir une responsabilité de comportement ?

F.C. - C'est possible. Les gens, c'est vrai, ne comprendraient pas qu'on fasse une pub pour une voiture.

C.R. - Mais ce n'est pas notre image qui nous dirigerait. Ce serait notre moralité. Si on changeait de façon de voir, on pourrait envisager une pub. Ce n'est pas par rapport à un rôle à tenir, une image à préserver ou, au contraire, à prendre à revers.

Vous dites qu'être aimés était important pour vous. Pourtant, agacés par le succès de Marcia Baïla, lors d'un concert à Lyon, vous l'avez joué en play-back.

F.C. - C'est Dutronc qui avait raconté dans une interview qu'il faisait ça avec Les Play-boys parce que les gens n'étaient jamais contents de la version scénique. Ça nous avait flashés. C'était une réaction non au succès d'une chanson qu'on a toujours adorée mais aux conditions de jeu et aux réactions du public.

Vous refaites l'actualité et les médias en profitent pour sortir les vieilles histoires : Le séjour en prison pour Fred, les films pornos pour Catherine, les provocations sexuelles sur scène, le jet du Tampax sur le public, etc... Comment vous réagissez à ces faits d'armes d'il y a quinze ou vingt ans?

C.R. - C'est transformé, exagéré ou même inventé, mais c'est amusant. On a l'impression de voir se construire une légende. J'ai lu qu'on fouillait les poubelles pour manger (dans le très sérieux Nouvel Observateur qui a interrogé des "témoins" de l'époque, NDLR). C'est vrai qu'on claquait notre fric dans du matos plutôt que dans des signes extérieurs de richesse mais on avait à manger. (Tous les deux morts de rire.)

F.C. - Les gens font briller leurs souvenirs. C'est normal. Quand je raconte un concert vu à 18 ans, je le décris peut-être plus fabuleux qu'il n'était. On a envie d'avoir vécu de belles histoires.

A proprement parler, vous ne faites pas du rock. Mais on vous a toujours trouvé une "attitude rock". Vous comprenez ce que cela signifie ?

C.R. - Je veux croire qu'il s'agit d'une attitude libre. Ne pas se laisser faire, c'est ce qu'on a voulu.

F.C. - C'est par ses choix qu'on se définit. On est sans cesse confrontés à des propositions. On a essayé de ne pas faire n'importe quoi. Cela doit nous paraître juste pour qu'on accepte. On est un peu chiants.

Cette fidélité à vous-mêmes a fait votre réputation mais vous a aussi conduits à des hauts et des bas en concerts, interviews ou prestations télé. C'est quelque chose que vous avez voulu corriger?

F.C. - On essaie de se corriger. On a vu par exemple les limites de l'improvisation sur scène.

C.R. - Les dents de scie, c'est pas juste pour le public qui ne nous voit qu'une fois. On voudrait que tout le monde soit content.

Jean-Luc Cambier