TEMPO N°1 Juillet 1994

 

Les Rita Mitsouko ont le Système D du tempo !

"Ce qui compte pour nous, c'est d'abord et de loin, le spectacle et les chansons"

Les Rita Mitsouko étaient en concert pour une super tournée Live Ricard, les revoilà le 20 juin au Taratata de Carcassonne. Sur scène d'excellents musiciens américains les accompagnent et ce spectacle de plein air gratuit attire une foule inimaginable. Bravo Ricard ! Après trois ans d'absence, tant discographique que scénique, ils sont de retour avec leur nouvel album " Système D". Une fois de plus, ils cassent la baraque. Après "Y'a d'la haine", voici un deuxième extrait pour cet été : "Les amants". Avec eux, le rock hexagonal est enfin devenu adulte : drôle, alternatif, classe et sans complexe…

Trois quarts d'heure d'entretien avec Les Rita Mitsouko, c'est inespéré quand on sait que le duo se livre rarement à ce genre d'exercice, surtout pour la presse écrite.

Votre album Système D est sorti il y a maintenait quelques mois. Quelle est votre méthode de travail ?

Catherine Ringer : Nous fonctionnons comme une PME dont nous sommes les dirigeants. Nous réfléchissons à la conception et à la réalisation de l'album, puis nous fixons une date et un lieu. Nous avons notre méthode particulière de travail, nous n'aimons pas la routine et nous préférons, forcément, l'aventure. Pour Marc et Robert, quand nous avons décidé de le faire, nous avons demandé à Visconti : "Est-ce que tu crois que l'on peut faire un album en partant de rien, c'est à dire aller dans un grand studio et monter un CD en un mois et demi ?". On avait lu que Bowie, pour faire certains disques qui sont extraordinaires utilise une méthode similaire, l'inspiration dans le studio. Donc, nous nous sommes décidés, mais avant de rentrer en studio, j'avais une appréhension. Je dis à Fred : "C'est bizarre", pourtant je ne suis pas branchée sur les trucs de superstition. Le lendemain, Fred m'annonce : "Ecoute, on va aller au Maroc" dans un endroit où nous étions déjà allé. Là-bas, on s'est installé dans une immense maison en carrelage et on a tout fait sur place. On avait amené avec nous des "bœufs" que l'on avait fait et quelques-unes de nos inventions. On s'est rendu compte que plus on composait, plus les idées venaient, donc en général, lorsque l'on finit un album, on se dit qu'il faut vite en refaire un autre, parce qu'à partir de ce moment-là, on est plein d'idées. Vous savez, c'est comme quand on pratique un sport…

Vous êtes un peu comme Stephan Eicher qui a besoin d'aller enregistrer ses disques, soit au casino d'Endelberg dans les alpages suisses, soit dans un hôtel à Carcassonne ! Là, vous êtes allés enregistrer donc dans une maison carrelée au Maroc. Ca veut dire que le prochain, toujours pas de studio ?

On avait emmené tout un studio ! Nous avions quarante caisses portées par de vieux marocains : d'ailleurs ils étaient assez incroyables, parce qu'ils portaient ça tout seuls. Ceci dit, on peut être comme Stephan Eicher, c'est une autre manière de travailler, soit partir de rien, soit au contraire être prêts, style direct au disque. Pour l'enregistrement du prochain album en studio, on verra bien sûr au dernier moment.

Le CD s'appelle Système D. Explique-nous le titre et dis-nous ce qu'il cache ?

C'est un titre que j'ai trouvé il y a longtemps déjà. Du temps de No Comprendo, j'avais dessiné une pochette avec, écrit, Système D, et pour celui-là, je ne trouvais pas. J'ai repris ce titre là, je ne trouvais pas. J'ai repris ce titre-là qui reflète un amour du bricolage, comme si c'était le machin qui tourne autour de notre tête, sur le spectacle. C'est vraiment un truc de bricolage, complètement.

Sur l'album précédent, il y avait les Sparks sur quelques morceaux. Sur celui-là, un titre est fait avec Iggy Pop. Comment vous êtes-vous rencontré ? Pourquoi Iggy Pop ?

Iggy Pop était passé à Paris et était venu nous voir. Nous étions vachement fiers et ravis, parce que depuis que j'ai treize ans, j'écoute Iggy Pop en ayant des frissons et je pouvais me marrer quand j'étais adolescente et me rouler par terre lorsque que je l'entendais. Et puis, après avoir écouté ce qu'on faisait de bien à la "Cigale", il a regardé la vidéo du concert, il nous a demandé de faire un truc. On était vachement fiers. Puis, moi, je lui ai téléphoné, je lui ai chanté la chanson, puis il a rappelé en disant qu'il voulait la chanter.

Entre chaque album, entre Marc et Robert et le dernier, beaucoup de gens disent : "Oh là là, c'est long !" Tout le monde pense que vous êtes partis en vacances… alors que vous avez composé pas mal de musiques de film. Vous avez écrit la musique de "Ma vie est un enfer" de Balasko. Il y avait la musique des "Amants du Pont-Neuf" de Carax. Puis "Tatie Danielle" de Chatilliez. Est-ce que la musique de film est quelque chose que vous avez vraiment envie d'approfondir ?

Ecoutez, c'est la liberté déjà, parce que ça veut dire que vous pouvez, enfin que nous pouvons, nous musiciens, auteurs, compositeurs être libres, je veux dire par rapport à l'industrie, par rapport justement à tout le truc des médias, se dire attention, il faut toujours être dans la tête des gens parce que sinon, ils vous oublient, et puis vous n'allez plus gagner d'argent, vous n'allez plus être riches, vous n'allez plus vendre que tant de disques, etc. On ne peut pas faire autre chose… Mais on peut aussi faire de la musique de film, on peut travailler des instrumentaux qui durent vingt minutes parce que ça nous intéresse plus à un moment dans notre évolution musicale que de refaire encore une chanson de calibre.

Vous avez l'air quand même fascinés par les images. Est-ce que l'on ne pourrait pas imaginer que vous réalisiez vous même vos clips ? Voire un court métrage sur les Rita Mitsouko ou autre chose ?

On aime bien travailler en équipe sur ces trucs-là. Il y a des clips où l'on a plus ou moins travaillé. Sur "Y'a d'la haine", on a travaillé le scénario, nous étions en tournage mais pratiquement pas au montage puisqu'on était en tournée. Sur un clip comme "Le petit train", nous l'avons écrit, tourné, monté et vachement contrôlé.

Toujours sur l'album, il y a un morceau de Serge Gainsbourg, "l'hôtel particulier". Pourquoi, encore une fois, Gainsbourg ?

Alors, c'est la même réponse que tout l'heure, c'est encore une fois vrai. Ce n'est pas toutes les fois comme ça non plus, mais c'est encore une fois Fred qui me dit : "Moi, je voudrais bien que l'on reprenne cette chanson".

Tu n'as aucune rancune envers Serge Gainsbourg par rapport à "No Comment" ?

Non, aucune, au contraire. Moi, j'apprécie la liberté d'expression à la télé, et en plus, finalement, d'une certaine manière, il m'a posé la question que le présentateur n'aurait pas pu me poser décemment. "Vous ne vous trouvez pas quand même que c'est être une vraie salope que de faire des trucs comme ça ?" Le présentateur ne pouvait pas décemment me demander ça, alors qu'en fait, il y a des téléspectateurs, qui, sûrement, devaient le penser. Je me suis défendue et je lui ai dit : "Dis donc t'es un beau dégueulasse de parler de trucs dégueulasses, toi-même tu n'arrêtes pas de chanter des trucs dégueulasses… enfin me reprocher des trucs dégueulasses !". Je ne lui en veux pas, je peux aimer en tant que mélomane et auditrice sa musique et la personne. Ca arrive très souvent, quand on rencontre les gens en vrai qu'on soit déçus.

Sur scène, tu es l'attraction principale du concert ; ton jeu scénique, tu le penses avant, tu le vis sur le moment, ça se passe comment ?

C'est petit à petit. Je me concentre bien sur la musique et c'est selon le blues que j'ai. C'est pour ça que certaines fois je reste plus ou moins immobile parce qu'en fait, je n'ai pas spécialement envie de danser. Un autre soir ça peut balancer d'une autre manière, si vous veniez, vous me verriez justement en train de bouger à cet endroit-là. Je crois que pour improviser, il faut quelqu'un qui vous réponde. C'est ça qui marche dans le rap, quand il improvise, par exemple, il commence une phrase en rime, il y a toujours un esprit qui vient pour rimer. Alors que là, si je suis toute seule à improviser, je pars sur mes grands chevaux, je m'excite et tout, je rentre presque en transe pour faire à la fois l'impro qui soit en rime et en rythme. Il faut quand même être dans une espèce d'état second. Laissez parler son cœur avec tout ce qui vient, mais c'est bien d'avoir des voix qui vous répondent.

Sur scène tu étais ce soir un peu habillée comme sur la pochette du disque Système D.

Exactement même.

Est-ce qu'il y a une importance du paraître des Rita Mitsouko ?

Je suis assez coquette, donc j'aime être bien habillée. Par exemple, là, on a fait des emplettes. Gauthier nous a passé des fringues, j'ai même Azzedine Alaïa qui m'a donné des trucs et je n'arrive pas à les mettre sur scène. Je suis bien avec cette tenue parce que je n'ai pas envie d'avoir cinquante milliards de fric sur moi, j'aime bien ce côté "Système D", un peu astucieux si vous voulez. Oh, c'est marrant ces deux couleurs, ces deux verts ensemble, on voit bien que c'est pas quelque chose, c'est pas couture, mais en même temps, c'est chic. C'est le chic parisien comme ils disent à l'étranger. Arriver à mettre n'importe quoi, mais que ce soit chic…

On arrive facilement à parler un peu de la pochette. Qui l'a réalisée ? Qui l'a choisie ? Elle est assez voyante, c'est sûrement l'effet voulu ?

On a travaillé ensemble avec "Athias", c'est lui-même qui a fait les décos. Après on s'est disputé. J'ai gardé l'endroit où on était et puis, du coup, on est allé voir Stéphane Sednaoui, un grand ponte de la rock business, qui travaille à Los Angeles, un peu le genre Mondino. De toutes façons, moi j'étais tout le temps là pour contrôler…

René Daffos.